Gabrelle remplit une bouilloire, la posa sur le feu et sortit une boîte en bois d’un autre placard.
Toveine posa son manteau sur le dossier d’une chaise puis s’assit à la table. Aucune envie d’infusion, sauf si on la lui servait avec le petit déjeuner qu’elle avait raté… Pourtant, elle allait en boire, selon ses instructions.
La stupide sœur marron continua à jacasser tout en s’acquittant de tâches domestiques avec l’enthousiasme crétin d’une fermière.
— J’ai déjà appris beaucoup de choses… Logain est le seul Asha’man consacré du village. Les autres habitent au « palais » avec Taim. Ils ont des serviteurs, mais Logan a engagé la femme d’un soldat en formation pour lui faire la cuisine et le ménage. Elle sera bientôt là, et elle le vénère comme s’il avait suspendu le soleil dans le ciel. Du coup, parlons des choses importantes avant son arrivée. Logain a trouvé ton bureau pliable.
Toveine eut le sentiment qu’une main glacée se refermait sur sa gorge. Elle voulut cacher sa réaction, mais Gabrelle ne fut pas dupe.
— Il l’a brûlé, Toveine… Après avoir lu les documents… Il pense nous avoir fait une faveur.
L’étreinte de la main glacée se desserra.
— Les ordres d’Elaida ont donc disparu…
Quelle voix rauque ! Agacée, Toveine se racla la gorge. Les ordres d’Elaida stipulaient d’apaiser tous les hommes capturés dans ce village puis de les pendre sans attendre le procès pourtant imposé par les lois de Tar Valon.
— C’étaient de rudes mesures, et ces hommes auraient réagi en conséquence s’ils avaient su…
Malgré la chaleur, Toveine frissonna. Cette feuille de parchemin aurait pu leur valoir à toutes d’être calmées puis pendues.
— Pourquoi Logain nous ferait-il une faveur ?
— Je ne sais pas, Toveine… Il n’est pas pire que bien des hommes. C’est peut-être la réponse.
Gabrelle posa sur la table une assiette de tranches de fromage et plusieurs petits pains bien dorés.
— Il se peut aussi que ce qui nous unit à lui ressemble au lien avec un Champion. Dans ce cas, il n’aura pas voulu souffrir alors qu’on nous exécutait…
Pourtant affamée, Toveine prit un petit pain mais n’y toucha pas, comme si elle se montrait simplement polie.
— Parler de « rudes mesures » était un euphémisme, continua Gabrelle. Je l’ai vu dans ton regard… Ces hommes ont surmonté bien des difficultés pour nous amener ici. Cinquante et une sœurs parmi eux… Même avec le lien, ils peuvent craindre qu’on trouve un moyen de leur désobéir. Une faille qu’ils n’auraient pas vue… Pourquoi tout ça ? Parce que la tour, si nous étions mortes, serait enragée. Nous sachant prisonnières, Elaida devra se montrer prudente.
Gabrelle eut un rire moqueur.
— Eh bien quoi ? Pourquoi tires-tu cette tête ? Tu crois que j’ai passé mon temps à rêver de lui caresser les cheveux ?
Toveine posa le petit pain – froid et rassis, de toute façon. Postuler que les sœurs marron avaient la tête dans les nuages – ou plutôt, dans leurs lectures – était toujours une erreur.
— Qu’as-tu observé d’autre, Gabrelle ?
La sœur marron vint s’asseoir en face de Toveine.
— Une fois achevé, leur mur sera peut-être solide, mais cet endroit, lui, ne l’est pas. Il y a la faction de Taim et celle de Logain, même si ces groupes ne se définissent peut-être pas ainsi. Il y a sans doute d’autres factions, et des hommes qui en forment sans le savoir. Lien ou pas, cinquante et une Aes Sedai devraient tirer avantage de ces dissensions. La seconde question, c’est : comment s’y prendre ?
— La seconde question ? répéta Toveine, dubitative.
Gabrelle se contenta d’attendre la suite.
— Si nous exploitons cette situation, nous enverrons dans le monde dix, cinquante ou cent bandes d’Asha’man plus dangereuses que les pires armées. Les neutraliser prendra une éternité et risquera de conduire à une nouvelle Dislocation – tout ça à l’approche de Tarmon Gai’don. Si al’Thor est vraiment le Dragon Réincarné…
Gabrelle fit mine de parler, mais Toveine lui intima le silence d’un geste agacé. Pour le moment, la vérité sur al’Thor n’importait pas.
— Si nous ne réunifions pas la tour, en rappelant aussi toutes les sœurs retraitées, nous n’aurons aucune chance. Même unies, j’ignore si nous pourrions détruire cet endroit. En tout cas, la moitié d’entre nous au moins y laisseraient la vie. Mais quelle est la première question ?
Gabrelle s’adossa à son siège, l’air accablée.
— Tu as raison, et la réponse n’est pas simple… Chaque jour, de nouveaux hommes arrivent ici. Une vingtaine depuis que nous sommes prisonnières, je crois…
— Ne te défile pas, Gabrelle ! Quelle est la première question ?
La sœur marron dévisagea un long moment Toveine.
— Bientôt, nous ne serons plus en état de choc, dit-elle enfin. Qu’arrivera-t-il alors ? L’autorité que t’a conférée Elaida n’est qu’un souvenir, et notre expédition est terminée. La première question ? Sommes-nous cinquante et une Aes Sedai unies, ou redeviendrons-nous des sœurs marron, rouges, jaunes, vertes et grises ? Sans parler de la pauvre Ayako, embarquée dans ce désastre parce que l’Ajah Blanc voulait participer à l’aventure.
» Lemai et Desandre ont la position dominante dans notre groupe. La seule chance de rester unies, c’est que nous fassions allégeance à Desandre, toi et moi. Il le faut ! Ça initiera le mouvement. Si nous entraînons quelques sœurs avec nous, le processus sera lancé.
Toveine prit une grande inspiration et fit mine de réfléchir. Faire allégeance à une sœur d’un rang supérieur ne lui posait en soi aucun problème. Depuis toujours, les Ajah gardaient leurs petits secrets et complotaient un peu les uns contre les autres, mais la désunion actuelle était insupportable. De plus, face à maîtresse Doweel, Toveine avait appris la soumission. Que pensait cette garde-chiourme de la pauvreté, à présent qu’elle travaillait dans une ferme sous les ordres d’une garce encore plus dure qu’elle ?
— Je peux envisager cette solution, Gabrelle. Pour convaincre Desandre et Lemai, nous devrons avoir un plan.
Toveine en avait déjà une esquisse, mais pas encore prête à être rendue publique.
— Gabrelle, je crois que ton eau est sur le point de bouillir.
Un sourire aux lèvres, la pauvre idiote se leva et approcha du poêle. Les sœurs marron, tout compte fait, étaient plus douées pour comprendre les livres que pour analyser les gens. Avant la destruction de Logain, de Taim et de leurs sbires, elles aideraient Toveine Gazal à renverser Elaida.
Sur les rives du fleuve Alguenya, Cairhien, capitale du royaume homonyme, était une mégalopole réfugiée derrière d’épaisses fortifications. Sous un ciel sans nuages, un vent froid soufflait et le soleil brillait au-dessus de toits couverts d’une neige qui ne semblait pas sur le point de fondre.
Si le fleuve n’était pas gelé, des blocs de glace y dérivaient et venaient heurter la coque des bateaux qui attendaient d’accoster. À cause de l’hiver, de la guerre et du Dragon Réincarné, le commerce avait ralenti, mais il ne cesserait pas tant que vivraient les nations. Malgré les frimas, des chariots, des charrettes et des gens allaient et venaient dans les rues qui sillonnaient les collines formant ce qu’on appelait la Cité.
Devant le Palais du Soleil célèbre pour ses tours carrées, une foule attendait d’être admise sur la rampe d’accès. En tenue de laine ou de soie, des marchands et des nobles côtoyaient des travailleurs aux joues sales et des réfugiés plus miteux encore. Nul ne se souciait de cette promiscuité, et les coupe-bourse eux-mêmes oubliaient de se livrer à leur lucrative occupation.
Des hommes et des femmes finissaient par renoncer, mais d’autres les remplaçaient dans la queue, un père ou une mère soulevant parfois un enfant pour qu’il voie mieux l’aile dévastée du palais où des ouvriers déblayaient les gravats du troisième niveau.