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Même si ses mains s’accrochèrent nerveusement à sa taille, Aleis était faite d’un tout autre bois.

— Comme je te l’ai dit un jour, les Asha’man sont libres de venir ici tant qu’ils ne violent pas la loi. Nous n’avons pas peur d’eux, Cadsuane, même si je m’étonne de te voir en leur compagnie. Surtout après l’offre que tu viens de nous faire.

Ainsi, c’était « Cadsuane » tout court, désormais ? Malgré cette offense, l’Aes Sedai regretta de devoir briser Aleis. Pour Far Madding, c’était une très bonne dirigeante. Hélas, elle risquait de ne jamais se remettre de ce qui allait suivre.

— As-tu oublié ce qui s’est passé d’autre aujourd’hui, Aleis ? Quelqu’un a canalisé le Pouvoir en ville !

De nouveau, les Conseillères s’agitèrent.

— Une aberration…

Toute sérénité oubliée, la voix d’Aleis vibrait à présent de colère – avec peut-être comme une ombre d’angoisse.

— Les gardiens se sont peut-être trompés. Parmi les témoins qui furent interrogés, aucun n’a rien vu qui…

— Aleis, même ce que nous croyons parfait peut avoir des défauts…

Dans son propre « puits », Cadsuane puisa une petite quantité de saidar. Bien obligé, car son petit colibri d’or ne pouvait pas en contenir autant que la ceinture de Nynaeve.

— Avant qu’on les découvre, les défauts peuvent passer inaperçus pendant des siècles.

Le flux d’Air que tissa Cadsuane fut juste assez puissant pour soulever le diadème d’Aleis et le faire léviter jusqu’à ses pieds puis atterrir sur le tapis.

— Mais quand on les a découverts, on a l’impression que n’importe qui n’a qu’à regarder pour les voir.

Treize paires d’yeux se rivèrent sur le diadème. Et treize femmes se pétrifièrent, le souffle coupé.

— Un défaut visible comme le nez au milieu de la figure, déclara Damer. Première Conseillère, je trouve que ce diadème est bien mieux sur ta tête.

L’aura du Pouvoir enveloppa Nynaeve. S’envolant, le diadème plana vers la tête d’Aleis – très vite – et ralentit juste à temps pour se poser en douceur au lieu de lui fracasser le crâne. Après, l’aura du saidar ne se volatilisa pas pour autant.

Parfait, songea Cadsuane. Qu’elle vide son puits !

— Si nous…

Aleis se racla la gorge, mais sa voix continua à trembler.

— Si nous te confions le… prisonnier, ça suffira ?

Difficile de dire si Aleis s’adressait à Cadsuane ou aux Asha’man.

— Je crois, oui…, répondit l’Aes Sedai.

De soulagement, Aleis se ratatina sur son siège comme un pantin dont on a coupé les fils. Malgré le choc consécutif à la démonstration de Cadsuane et de Nynaeve, les autres Conseillères échangèrent des regards perplexes. Puis les yeux se posèrent sur Aleis, et des hochements de tête annoncèrent qu’on n’en resterait pas là.

Cadsuane s’autorisa un grand soupir. Au garçon, elle avait promis d’agir exclusivement pour son bien, sans servir les intérêts de la Tour Blanche ou de quiconque d’autre. Pour lui, elle venait de ruiner la vie d’une femme estimable.

— Je suis navrée, Aleis…

La liste de tes dettes s’allonge, mon garçon ! Sacrément, même…

35

Avec les Choedan Kal

Sans un regard en arrière, Rand poussa sa monture sur le pont de pierre blanche qui, à partir de la porte de Caemlyn, conduisait vers le nord. Dans un ciel sans nuages, le soleil pointait à peine à l’horizon et il faisait un froid de gueux – avec ce vent, toujours, qui gonflait les manteaux comme des voiles.

Par bonheur, Rand ne sentait pas le froid – ou alors, comme un phénomène lointain et sans rapport avec lui. Intérieurement, il était plus glacé que le pire hiver de l’histoire. En venant le chercher dans sa cellule, les gardes avaient été surpris de le voir afficher un petit sourire. Qu’il arborait toujours, d’ailleurs…

Avec le reste de saidar de son « puits », Nynaeve avait guéri toutes les blessures du jeune homme. Pourtant, l’officier casqué qui se campa au milieu du chemin, au-delà du pont, le regarda comme si son visage était toujours boursouflé et violacé.

Cadsuane se pencha sur sa selle, dit quelques mots puis tendit au militaire une feuille de parchemin pliée. Sourcils froncés, l’homme lut le texte puis releva la tête et, perplexe, balaya du regard la colonne de femmes et d’hommes qui attendait derrière l’Aes Sedai. Enfin, il baissa de nouveau les yeux sur le texte, le relut en silence en remuant les lèvres – comme pour vérifier à deux fois chaque mot – et ne cacha pas sa surprise. Signé par les treize Conseillères et portant leurs sceaux, l’ordre indiquait qu’il était inutile de fouiller les chevaux de bât et de s’assurer que les liens des épées étaient intacts. Les noms de ces étrangers devraient être effacés de tous les registres, après quoi il faudrait brûler le document. Aucune Aes Sedai, pas le moindre Champion et pas l’ombre d’une Atha’an Miere n’était venue à Far Madding.

— C’est fini, Rand, dit Min en venant placer sa jument marron encore plus près du hongre gris de son homme.

Une compétition discrète entre elle et Nynaeve, qui ne lâchait pas Lan d’un pouce.

Laissant bâiller les pans de son manteau, la jeune femme tapota le bras de Rand. L’inquiétude visible sur son visage se reflétait dans le lien…

— Tu n’as plus besoin d’y penser…

— Min, je suis très reconnaissant à Far Madding…

Comme à l’époque où il commençait à canaliser, la voix de Rand était distante et impersonnelle. Pour sa compagne, il aurait pu faire l’effort de l’adoucir, mais ça semblait hors de sa portée.

— Dans cette ville, j’ai trouvé tout ce que je cherchais…

Une épée dotée de mémoire aurait sans doute éprouvé de la reconnaissance pour les flammes de la forge…

Quand l’officier leur fit signe d’avancer, Rand lança son cheval au trot, fila vers les collines et ne jeta pas un regard en arrière avant de s’enfoncer dans la forêt.

Sur la route qui serpentait entre des pins – les seuls arbres à arborer encore leur feuillage en cette saison – Rand sentit soudain la Source revenir. Comme si elle se trouvait à la périphérie de sa vision, elle pulsait, l’appelait et l’emplissait d’une faim dévorante. D’instinct, il s’y connecta et remplit de saidin le vide qui s’était creusé en lui pendant son séjour à Far Madding. Le feu et la glace se déversèrent dans ses veines en même temps que la souillure qui, chaque fois, réveillait la plus ancienne de ses deux blessures. Vacillant sur sa selle, l’estomac retourné et la tête embrumée, il tenta de maîtriser le torrent qui menaçait de dévaster son esprit et l’avalanche qui risquait d’ensevelir son âme. La partie masculine du Pouvoir ne connaissait pas la compassion, et encore moins la pitié. Contre cette agression, un homme se battait ou mourait.

Dans son dos, Rand sentit les trois Asha’man se gorger de Pouvoir comme s’ils venaient de trouver de l’eau après une longue errance dans le désert. Dans son coin, Lews Therin soupira de soulagement.

— Tu vas bien ? demanda Min, son cheval si près de celui de Rand que leurs jambes se touchèrent. Tu as l’air malade…

— Je me porte comme un charme, mentit Rand.

Le mensonge ne concernait pas seulement son flanc stigmatisé. Enfin en acier grâce à ses dernières mésaventures, il n’était pourtant pas encore assez dur. Min, il aurait voulu l’envoyer à Caemlyn sous la protection d’Alivia. Si la Seanchanienne était destinée à l’aider à mourir, autant lui faire confiance…

Dans sa tête, Rand avait préparé un discours imparable. Dès que ses yeux se posèrent sur Min, il n’eut pas la force de le prononcer. Tirant sur les rênes de son cheval pour le faire tourner à droite, il s’adressa à Cadsuane par-dessus son épaule :