Выбрать главу

— C’est ici.

Min le suivit, bien entendu, comme tous les autres. La veille, après sa libération, Harine l’avait quitté des yeux juste le temps de dormir quelques heures. S’il s’était écouté, Rand aurait laissé l’Atha’an Miere en arrière, mais Cadsuane lui avait donné son premier conseil éclairé.

— Mon garçon, tu as conclu un marché avec elle, ce qui revient à signer un traité, voire à donner sa parole d’honneur. Alors, tiens tes engagements, ou annonce que l’accord ne tient plus. Sinon, tu ne vaudras pas mieux qu’un escroc.

Direct, sans fioritures et sans la moindre ambiguïté sur l’opinion de Cadsuane au sujet des escrocs. Rand n’avait jamais promis de suivre ses conseils, mais après qu’elle se fut tant fait tirer l’oreille pour l’aider, il eût été maladroit de la rembarrer si tôt. Du coup, la Maîtresse des Vagues et les deux autres Atha’an Miere chevauchaient avec Alivia, devant Verin, les cinq autres sœurs qui avaient juré allégeance au Dragon Réincarné et les quatre qui formaient la suite de Cadsuane. Des compagnes qui passaient bien avant Rand aux yeux de la « légende », ça ne faisait aucun doute.

Pour quiconque d’autre que le jeune homme, rien ne distinguait l’endroit où il avait creusé, avant d’entrer à Far Madding. Lui, il voyait un rayon vertical briller comme une lanterne à l’emplacement de sa cachette. Cela dit, un autre homme capable de canaliser le Pouvoir serait sans doute passé à côté sans le remarquer.

Rand ne prit pas la peine de mettre pied à terre. Avec des flux d’Air, il dispersa l’épaisse couche de feuilles mortes et de brindilles, puis creusa la terre jusqu’à ce qu’il découvre un long paquet étroit fermé par des lanières de cuir. Tandis qu’il faisait léviter Callandor jusqu’à sa main, des mottes de glaise tombèrent de l’emballage.

Rand n’avait pas osé emporter l’arme à Far Madding. Sans fourreau, il aurait dû la laisser au poste de garde du pont – une dangereuse balise en permanence susceptible d’annoncer sa présence. En ce monde, il n’existait probablement pas une autre épée de cristal, et bien trop de gens savaient que le Dragon Réincarné en portait une. Malgré cette précaution, il s’était quand même retrouvé dans une étroite cellule humide… Non, il ne fallait plus y penser ! C’était fini ! Dans un coin de son esprit, Lews Therin haletait…

Après avoir glissé Callandor sous la sangle de sa selle, Rand fit volter sa monture pour se retrouver face à ses compagnons. La queue plaquée contre la croupe pour la soustraire aux caprices du vent, les chevaux restaient calmes, même s’ils devaient être impatients de galoper, après un si long séjour dans des écuries.

Comparé aux ter’angreal précieux qu’il contenait, le sac de cuir accroché à l’épaule de Nynaeve faisait un peu miteux. Alors que le moment fatidique approchait, l’ancienne Sage-Dame caressait distraitement le sac, sans bien mesurer ce qu’elle faisait. Et si elle s’efforçait de cacher sa peur, son menton tremblant la trahissait.

Sa capuche abaissée, Cadsuane regardait Rand, impassible. De temps en temps, une bourrasque plus forte que les autres faisait frémir les ornements d’or piqués dans son chignon.

— Je vais purifier la moitié masculine du Pouvoir, annonça Rand. Éliminer la souillure…

En veste et manteau ordinaires, comme les autres Champions, les Asha’man échangèrent des regards brillants d’excitation. En revanche, une sorte de frisson passa dans les rangs des Aes Sedai. La frêle Nesune alla même jusqu’à lâcher un petit cri.

Cadsuane ne broncha pas.

— Avec ça ? demanda-t-elle en désignant le paquet glissé sous la sangle de selle de Rand.

— Non, avec les Choedan Kal, répondit le jeune homme.

Le nom était un autre cadeau de Lews Therin, découvert dans son esprit comme s’il y avait toujours été.

— On croit qu’il s’agit d’immenses statues… Des sa’angreal enterrés l’un au Cairhien et l’autre à Tremalking.

Entendant le nom de cette île du Peuple de la Mer, Harine releva brusquement la tête, faisant tintinnabuler les médaillons de sa chaîne nasale.

— Des artefacts trop gros pour être déplacés, mais je possède deux ter’angreal appelés des « clés d’accès ». Avec eux, on peut utiliser les Choedan Kal, où qu’on soit dans le monde.

C’est dangereux…, marmonna Lews Therin. De la folie…

Rand ignora le spectre. Pour l’heure, seule Cadsuane importait.

Le cheval de l’Aes Sedai dressa une oreille – une monture un rien plus réactive que sa cavalière, aurait-on dit.

— Un de ces sa’angreal est fait pour une femme, rappela Cadsuane. Qui pressens-tu pour s’en servir ? Ou tes « clés » te permettront-elles d’utiliser les deux ?

— Nynaeve se liera à moi…

La seule Aes Sedai à qui Rand se fiait. Une sœur, certes, mais aussi l’ancienne Sage-Dame de Champ d’Emond. Qui aurait pu être plus fiable ?

La femme de Lan sourit et hocha la tête. À présent, son menton ne tremblait plus.

— N’essaie pas de m’arrêter, Cadsuane, dit Rand.

Sans répondre, l’Aes Sedai le dévisagea, pensive et calculatrice.

— Cadsuane, excuse-moi, mais… (Kumira fit faire un pas en avant à sa monture.) Jeune homme, as-tu pensé aux risques d’échec ? Et mesuré les conséquences, si tu ne réussis pas ?

— Je dois poser la même question, intervint Nesune, très droite sur sa selle et le regard rivé sur Rand. Selon toutes mes lectures, un échec, avec ces sa’angreal, peut provoquer un désastre. Ensemble, ces artefacts sont assez puissants pour briser le monde comme un œuf.

Oui, comme un œuf ! renchérit Lews Therin. On n’a jamais essayé. C’est de la folie ! Tu es dingue !

— Aux dernières nouvelles, dit Rand, s’adressant aux sœurs, un Asha’man sur cinquante perd la raison et doit être abattu comme un chien enragé. Et la situation doit s’être détériorée… C’est vrai, ce que je veux faire est risqué, mais on n’a rien sans rien. Si je ne bouge pas, de plus en plus d’hommes deviendront fous, et un jour, ils seront trop nombreux pour qu’on puisse les éliminer facilement. Vous voulez attendre l’Ultime Bataille avec cent Asha’man fous furieux autour de vous ? Ou deux cents ? Ou cinq cents ? Avec moi dans le lot ? Combien de temps le monde survivrait-il à ça ?

Rand parlait plus particulièrement aux deux sœurs marron, mais en regardant Cadsuane, dont le regard ne le quitta pas un instant. Il devait la convaincre, mais s’il n’y parvenait pas, il ne tiendrait pas compte de son avis, et tant pis pour les conséquences. Ensuite, si elle tentait de l’arrêter…

En lui, le saidin bouillonnait.

— Tu vas le faire ici ? demanda Cadsuane.

— Non, à Shadar Logoth !

L’Aes Sedai acquiesça.

— Un lieu approprié, convint-elle, si nous devons prendre le risque de détruire le monde.

Lews Therin cria à s’en briser les cordes vocales qu’il n’avait plus. Puis sa voix se fit de plus en plus faible dans la tête de Rand, comme s’il était en train de fuir. Mais il n’y avait aucun refuge pour lui – ni pour quiconque d’autre.

Le portail qu’ouvrit Rand ne donnait pas directement sur Shadar Logoth, mais sur le sommet déboisé d’une colline, à quelques lieues de la ville. Sur le sol rocheux à demi couvert de neige, les sabots des chevaux résonnaient comme autant de glas…

Quand il eut mis pied à terre, Rand observa un instant les lointains contours de la cité jadis appelée Aridhol. Un alignement de tours au sommet tronqué et de dômes dévastés qui auraient été sinon assez grands pour abriter tout un village.