Avide de retrouver son équilibre dans le cadre de son éternelle guerre contre le saidin, Rand fit ce que lui demandait l’ancienne Sage-Dame – qui poussa un petit cri et sursauta.
— Tu étais censé attendre jusqu’à ce que…, commença-t-elle, agressive. (Elle changea de ton, passant à un agacement plus coutumier.) Bon, au moins, c’est fini… Pourquoi me regardes-tu avec ces grands yeux ? C’est moi qui viens de me faire arracher la peau…
— Le saidar…, murmura Rand, émerveillé.
C’était si différent… Comparé au bouillonnement du saidin, le saidar était un fleuve tranquille et majestueux. Quand il plongea dans ces eaux, Rand dut aussitôt lutter contre des courants qui tentaient de l’entraîner loin de la rive, puis contre des tourbillons qui menaçaient de le tirer jusqu’au fond. Plus il résista, et plus ces forces gagnèrent en puissance. Alors qu’il venait à peine d’essayer de contrôler le saidar, il eut le sentiment de se noyer dans ses profondeurs, avalé par l’éternité.
Nynaeve l’avait prévenu, lui indiquant le moyen de s’en sortir, mais face à de si étranges perspectives, il ne l’avait pas vraiment crue. Au prix d’un gros effort, il parvint à cesser de lutter contre les courants. Aussitôt, le fleuve redevint paisible.
La première difficulté : combattre le saidin tout en s’abandonnant au saidar. Le premier obstacle, et la première clé pour accomplir la mission qu’il s’était donnée. Les moitiés féminine et masculine de la Source Authentique, à la fois semblables et radicalement différentes, s’attiraient et se repoussaient. Alors qu’elles travaillaient ensemble pour faire tourner la Roue du Temps, elles se combattaient sans pitié.
La souillure de la moitié masculine avait son opposée – une image inversée de deux entités jumelles. Sur le flanc de Rand, la blessure infligée par Ishamael pulsait en rythme avec la souillure et le stigmate dû à la dague de Padan Fain battait en harmonie avec la force maléfique responsable de la ruine d’Aridhol.
Péniblement, mais en se forçant à ne rien brusquer, Rand utilisa l’immense et peu familière puissance du saidar comme un guide destiné à le conduire où il voulait. Puis il tissa une sorte de conduit qui touchait d’un côté la moitié masculine de la Source et de l’autre les premières ruines de la distante cité. Pour que ce soit efficace, il fallait que ce tunnel soit composé de saidar épargné par la souillure. Et si tout se passait bien, un conduit de saidin exploserait peut-être quand la souillure en suinterait.
Le « conduit », c’était l’image que se représentait Rand, alors qu’il s’agissait de tout à fait autre chose…
Le tissage ne prit pas la forme qu’espérait Rand. Comme si le saidar avait une volonté propre, le construct se dota de spirales et de circonvolutions qui incitèrent Rand à penser à une fleur.
Il n’y eut rien de plus à voir. Pas l’ombre d’une déferlante venue du ciel, non plus.
La Source était nichée au cœur même de la Création. On la trouvait partout, y compris à Shadar Logoth.
Couvrant des distances que Rand lui-même n’aurait pas imaginées, le conduit n’avait pas vraiment de longueur. Il fallait que ce soit un conduit, quelle que soit son apparence – parce que si ce n’était pas le cas…
Puisant du saidin, il le combattit puis le maîtrisa – une danse mortelle qu’il connaissait à la perfection – et le força à se mêler au tissage de saidar. Le miracle se produisit, mais le saidin et le saidar, ces jumeaux antagonistes, ne pouvaient pas fusionner. Se recroquevillant sur lui-même, le saidin tenta de s’éloigner de son double inversé, et le saidar s’efforça de le repousser – en le comprimant, ce qui accéléra son cours.
Un flux de pur saidin – « pur » si on oubliait la souillure – toucha Shadar Logoth.
Rand fronça les sourcils. S’était-il trompé ? Rien ne se passait… Sauf que…
Sur son flanc, les blessures semblaient pulser plus vite. Dans la tempête de feu et de glace du saidin, il semblait que la souillure frémissait et se transformait. Un mouvement si léger que Rand ne l’aurait probablement pas remarqué, s’il n’avait pas été concentré, justement, pour repérer ce type de phénomène. Un battement d’ailes de papillon, au sein d’une tempête, mais c’était déjà énorme.
— Continue ! le pressa Nynaeve.
Ses yeux brillaient, comme si sentir le saidar en elle suffisait à la rendre heureuse.
Rand puisa plus en profondeur dans les deux moitiés de la Source, renforçant le conduit alors qu’il y projetait davantage de saidin.
S’acharnant, il se gorgea de Pouvoir jusqu’à ce qu’aucun de ses efforts ne soit plus à même d’en ajouter une goutte. Submergé par ce torrent, il voulut crier mais n’y parvint pas, comme s’il n’existait plus vraiment. Seul le Pouvoir de l’Unique semblait exister encore…
Nynaeve gémit, mais il ne put rien pour elle. Son combat contre le saidin le consumait, et il ne tiendrait plus très longtemps.
Tout en faisant tourner sur son index gauche sa bague au serpent, Elza observait l’homme qu’elle avait juré de servir. Assis sur le sol, le visage fermé, il regardait dans le vide comme s’il était incapable de voir Nynaeve, la Naturelle qui lui faisait face et qui brillait comme un petit soleil. Au fond, peut-être en était-il vraiment incapable…
Elza sentait les incroyables torrents de saidar qui circulaient en Nynaeve – une quantité inimaginable. En unissant leurs efforts, toutes les sœurs de la Tour Blanche auraient à peine pu contrôler une fraction de cet océan.
De quoi envier la Naturelle… Et se demander si une telle extase ne l’avait pas déjà rendue folle. Malgré le froid, Nynaeve transpirait à grosses gouttes. Les lèvres écartées, elle fixait quelque chose, au-delà du Dragon Réincarné.
— Ça commencera bientôt, je le crains, dit Cadsuane.
Se détournant de Rand et de Nynaeve, la sœur aux cheveux grisonnants plaqua les poings sur ses hanches et balaya d’un regard perçant le sommet de la colline.
— Ce qui se passe ici se sentira à Tar Valon, et peut-être même à l’autre bout du monde. Prenez toutes votre place !
— Viens, Elza, dit Merise, l’aura du saidar l’enveloppant soudain.
Elza se laissa entraîner dans un lien avec son austère collègue, mais elle tressaillit quand Merise y ajouta son Champion – un Asha’man !
Cet homme était d’une sombre beauté, mais l’épée de cristal, dans sa main, brillait faiblement et Elza sentait un puissant tumulte qui ne pouvait être que le saidin. Et même si Merise contrôlait les flux, l’immondice que charriait la moitié masculine du Pouvoir lui retourna l’estomac. Un tas de fumier pourrissant sous un soleil d’été lui aurait paru plus engageant.
Si austère qu’elle fût, Merise était une femme adorable. À son rictus, elle semblait elle aussi avoir envie de vomir.
Partout autour d’Elza, des cercles se formaient. Alors que Sarene et Corele se liaient avec Flinn, le vieil Asha’man, Nesune, Beldeine et Daigian firent de même avec le jeune Hopwil. Verin et Kumira, elles, se lièrent avec la Naturelle du Peuple de la Mer. Après tout, elle était puissante, et on aurait besoin de tout le monde.
Une fois formé, chaque cercle quitta le sommet de la colline et s’enfonça entre les arbres dans des directions différentes. Enveloppée par l’aura du Pouvoir, l’étrange Naturelle appelée Alivia – bizarrement, elle semblait n’avoir aucun autre nom – partit vers le nord. Une très bizarre femme, avec ses petites rides au coin des yeux et son incroyable puissance. Pour s’approprier les ter’angreal qu’elle portait, Elza aurait donné beaucoup de choses.