Les trois cercles et Alivia fourniraient une défense « enveloppante », si c’était nécessaire. Mais l’essentiel de la protection devrait se concentrer sur le Dragon Réincarné, qu’il faudrait préserver à n’importe quel prix. Une mission dont Cadsuane se chargerait, bien entendu, même si le cercle de Merise resterait ici pour l’épauler.
Considérant le volume de saidar qu’elle canalisait, plus qu’Elza et Merise réunies, la « légende » devait avoir sur elle un angreal. Pourtant, ce n’était rien comparé au Pouvoir qui circulait en Callandor.
Elza jeta un coup d’œil au Dragon Réincarné et inspira à fond.
— Merise, je sais que je ne devrais pas demander, mais puis-je fusionner les flux ?
Elza s’attendait à devoir insister. Mais sa collègue, après une brève hésitation, hocha simplement la tête. Presque aussitôt, l’expression de Merise se fit moins dure – parler d’adoucissement aurait été exagéré, la concernant.
Du feu, de la glace et de la pourriture se déversèrent en Elza, qui frémit de la tête aux pieds. À n’importe quel prix, le Dragon Réincarné devait vivre jusqu’à l’Ultime Bataille. À n’importe quel prix !
Sur la route enneigée qui menait à Tremonsien, Barmellin se demandait si la vieille Maglin, la patronne des Neuf Anneaux, paierait ce qu’il demandait pour l’alcool de prune qu’il transportait à l’arrière de sa charrette. À dire vrai, il n’était pas optimiste. Maglin était près de ses sous, la gnôle ne valait pas grand-chose, et si tard en hiver, l’aubergiste préférerait peut-être attendre le printemps pour trouver mieux.
Soudain, Barmellin remarqua que la journée était particulièrement lumineuse. Midi en plein été plutôt qu’un début de matinée en hiver… Bizarrerie suprême, la lumière semblait venir du grand trou, sur le bas-côté de la route, que des travailleurs de la ville avaient creusé avec acharnement jusqu’au début de l’année précédente. Une statue géante y était enfouie, mais le brave paysan, peu intéressé, ne s’était jamais donné la peine d’aller y jeter un coup d’œil.
Presque contre sa volonté, il tira sur les rênes de sa puissante jument, puis sauta de son banc et pataugea dans la poudreuse pour aller se camper au bord de la fosse. Trois cents pieds de profondeur pour dix fois plus de large – pourtant, il dut mettre une main en visière pour ne pas être ébloui. Regardant entre ses doigts, il distingua une boule brillante qui le fit penser à un second soleil. Dans la terre ?
Si le Pouvoir de l’Unique n’était pas dans le coup, Barmellin était prêt à manger son chapeau !
Avec un cri étranglé, il recula, regagna sa charrette, remonta sur son siège, agita les rênes pour stimuler Nisa puis lui fit faire demi-tour. De retour chez lui, il ferait un sort à cet alcool de prune. Jusqu’à la dernière goutte, même.
Plongée dans ses pensées, Timna se promenait sans même voir les champs en jachère qui couvraient toutes les collines environnantes – à part une, cependant. Sur une grande île comme Tremalking, loin de la côte, le vent ne charriait aucune odeur iodée. Pourtant, c’étaient les Atha’an Miere qui la plongeaient dans la perplexité. Alors qu’elle était un des Guides chargés de les protéger d’eux-mêmes, si c’était possible, ces gens refusaient le Paradigme de l’Eau. À présent qu’ils se pâmaient tous au sujet de leur sauveur, les aider était encore plus difficile. Sur l’île, il en restait très peu. Toujours mal à l’aise quand ils étaient loin de la mer, comme tous les Atha’an Miere, les Gouverneurs eux-mêmes étaient partis à la recherche du Coramoor – en réquisitionnant tous les bateaux qu’ils avaient pu trouver.
Brusquement, la seule colline non labourée attira l’attention de Timna. Émergeant du sol, une grande main de pierre tenait une sphère au moins aussi grosse qu’une maison. Une boule brillante comme un soleil de plein été…
Oubliant les Atha’an Miere, Timna s’assit en tailleur sur le sol, tira sur les pans de son manteau et sourit, ravie de penser qu’elle assistait peut-être à la réalisation de la prophétie et à la fin de l’Illusion.
— Si tu fais vraiment partie des Élus, je te servirai…
Le type barbu assis en face de Cyndane ne semblait pas convaincu. Distraite, elle n’entendit même pas la suite de sa tirade.
Elle sentait que quelque chose était en cours. Tant de saidar puisé en un seul endroit, c’était un phare que toute femme capable de canaliser, où qu’elle fût dans le monde, pouvait sentir et localiser. Ainsi, il avait trouvé une femme pour utiliser la seconde clé d’accès. Avec lui, elle aurait défié le Grand Seigneur des Ténèbres et même le Créateur ! Avec lui, elle aurait partagé le pouvoir, le laissant régner à ses côtés. Mais il l’avait rejetée. Oui, il n’avait pas voulu de son amour !
L’homme qui parlait à Cyndane était un crétin important – en ce monde, on en trouvait treize à la douzaine – mais elle n’avait pas le temps de vérifier sa fiabilité. Et en l’absence de certitude, impossible de le laisser continuer à jacasser – pas alors qu’elle sentait la main de Moridin caresser le cour’souvra qui retenait son âme.
Un flux d’Air tranchant comme un rasoir décapita le type, coupant sa barbe en deux au passage. Un autre flux fit basculer le cadavre en arrière, histoire que le sang ne tache pas la robe de Cyndane. Avant que sa victime se soit écrasée sur le sol, elle eut fini de tisser son portail. Un phare qu’elle n’avait aucun mal à localiser l’appelait.
Déboulant dans une forêt au sol couvert de neige et aux arbres dénudés – n’étaient les épaisses lianes qui s’y attachaient encore –, elle se demanda où ce phare l’avait entraînée. Pour l’heure, il brillait de tous ses feux au sud de sa position – assez de saidar pour dévaster en un clin d’œil un continent.
Il serait là, avec la femme pour laquelle il l’avait trahie. Prudemment, Cyndane puisa dans la Source assez de Pouvoir pour tisser une toile de mort. Sa toile de mort.
Dans le ciel sans nuages, des éclairs scintillaient. Des éclairs comme Cadsuane n’en avait jamais vu, pas fragmentés, mais tout droits, comme des lances de lumière.
Ces dards de feu s’abattaient sur le sommet de la colline, heureusement protégé par un champ de force. Même avec cette défense tissée par la « légende » en personne, le vacarme était assourdissant, et l’air crépitait partout, y compris à l’intérieur du champ de force. Sans l’aide de l’angreal en forme d’oiseau – une pie, peut-être – accroché dans son chignon, Cadsuane n’aurait sûrement pas pu maintenir son bouclier défensif.
Un autre oiseau en or, une hirondelle, celui-là, pendait un bout de la fine chaîne qu’elle serrait entre ses doigts.
— Par là, dit-elle en désignant la direction que l’hirondelle semblait vouloir emprunter.
Hélas, Cadsuane n’aurait su dire à quelle distance de là on venait de canaliser le Pouvoir. Impossible aussi de dire si c’était l’œuvre d’un homme ou d’une femme. Eh bien, la direction seule devrait suffire, en espérant qu’il n’y aurait pas de problèmes. Là-bas, il y avait aussi des gens à elle. Si l’avertissement arrivait en même temps qu’une attaque, il ne pourrait plus y avoir de doute.
Dès que Cadsuane eut refermé la bouche, après avoir prononcé son « par là », un geyser de flammes jaillit dans la forêt, au nord, vite suivi par plusieurs autres – une sorte de ligne de feu qui se ruait vers le nord. Entre les mains du jeune Jahar, Callandor brillait comme un incendie. Détail bizarre, si on en jugeait par la concentration d’Elza, les poings serrés sur le devant de sa robe, c’était elle qui contrôlait ces flux.