Merise saisit à pleines mains les cheveux de Jahar et lui secoua doucement la tête.
— Du calme, mon mignon ! Doucement, mon puissant et bien-aimé petit.
Le jeune homme eut un sourire béat.
Cadsuane hocha imperceptiblement la tête. Comprendre la relation entre une Aes Sedai et son Champion n’était jamais facile, alors, quand il s’agissait d’une sœur verte ! Comment avoir la moindre idée de ce qui se passait entre Merise et ses « mignons » ?
Mais Cadsuane s’intéressait surtout à un autre « garçon ». Alors que Nynaeve se laissait emporter par l’extase – un tel flot de saidar en soi ! –, Rand ne bronchait pas, même si son visage ruisselait de sueur. Quant à ses yeux, ils faisaient penser à des saphirs polis. Avait-il seulement conscience de ce qui se passait autour de lui ?
Au bout de sa chaîne, l’hirondelle s’orienta dans une autre direction.
— Par là, dit Cadsuane en désignant les ruines de Shadar Logoth.
Rand ne parvenait plus à voir Nynaeve. À vrai dire, il ne voyait et ne sentait plus rien. Nageant dans des mers de flammes et escaladant des montagnes de glace qui s’écroulaient sous lui, il luttait sans cesse contre la souillure, marée descendante qui s’acharnait à l’entraîner au large avec elle. S’il relâchait son contrôle un instant, tout ce qui faisait sa personne lui serait arraché et finirait dans le conduit, aspiré vers le néant.
Tout aussi grave – voire pire encore – malgré le torrent de pourriture que charriait cette marée via le cœur d’une étrange fleur de feu et de glace, la quantité de souillure, dans la partie masculine de la Source, ne semblait pas vouloir diminuer. On eût dit une nappe d’huile à la surface de l’eau, si fine qu’on ne la remarquait pas avant de la toucher du bout d’un doigt. Mais cette pellicule recouvrait l’immensité de la moitié mâle du Pouvoir – en d’autres termes, elle était un océan sur l’océan…
Rand devait tenir. Certes, mais jusqu’à quand ?
Combien de temps un homme pouvait-il tenir ?
S’il réussissait à défaire ce qu’al’Thor avait fait à la Source, pensa Demandred en franchissant son portail pour entrer dans Shadar Logoth, surtout s’il parvenait à frapper durement et par surprise, ça pouvait tout à fait tuer son adversaire, ou au moins détruire à tout jamais son aptitude à canaliser le Pouvoir. Dès qu’il avait compris où était la clé d’accès, Demandred avait deviné le plan d’al’Thor. Un plan brillant, il en convenait, et terriblement dangereux. Mais après tout, Lews Therin avait toujours été un bon stratège – même si on l’avait toujours largement surestimé. En tout cas, il n’était jamais arrivé au niveau de Demandred.
Un seul coup d’œil dans la rue jonchée de ruines dissuada l’Élu de modifier quoi que ce soit. Près de lui se dressait la moitié d’un dôme très clair dont le toit culminait à plus de deux cents pieds de hauteur. Au-dessus, le soleil du milieu de matinée brillait faiblement, comme il convenait en hiver. Mais entre le toit défoncé du dôme et la rue, la pénombre régnait, comme s’il faisait déjà nuit.
La cité frissonnait, Demandred le sentait sous ses bottes…
Dans la forêt environnante, des colonnes de feu jaillirent. Arrachés par des explosions – l’action du saidin –, des arbres furent propulsés dans le ciel et certains, en flammes, fondirent sur l’Élu. Tissant promptement un portail, il le traversa, le laissa se dissiper puis courut aussi vite que possible entre les arbres lestés de lianes. Alors qu’il s’enfonçait dans la neige et trébuchait sur des grosses pierres cachées dessous, il ne ralentit pas – surtout pas ! Le champ de force avait été inversé – une saine précaution – mais il en allait de même avec le premier, et Demandred avait été soldat. Alors qu’il continuait à courir, il entendit les explosions qu’il anticipait et devina qu’elles visaient l’endroit où avait été son portail – exactement comme les premières l’avaient pris pour cible au milieu des ruines.
À présent, il en était assez loin pour qu’elles ne représentent plus aucun danger. Encore sans ralentir, il tourna la tête en direction de la clé d’accès. Avec la quantité de saidin qui s’y déversait, il aurait tout aussi bien pu y avoir dans le ciel une flèche indiquant la position d’al’Thor.
Très bien… Sauf si quelqu’un, dans ce maudit Âge, avait redécouvert un autre don perdu, al’Thor devait s’être procuré un ter’angreal capable de localiser un homme en train de manier le Pouvoir. D’après ce que savait Demandred de ce que les gens nommaient aujourd’hui la Dislocation – un événement postérieur à son emprisonnement dans le mont Shayol Ghul –, chaque femme en mesure de fabriquer des ter’angreal rêvait d’en créer un apte à remplir cette fonction. Lors d’une guerre, le camp ennemi vous réservait toujours des surprises, et il fallait savoir y répondre. À ce jeu, Demandred avait toujours été bon. Mais d’abord, il lui fallait s’approcher…
Soudain, à travers les arbres, il aperçut des gens, devant lui, et se plaqua derrière un grand tronc gris.
Un vieux type au crâne luisant entouré d’une couronne de cheveux blancs avançait en boitillant entre deux femmes, l’une d’une beauté sauvage et l’autre carrément à couper le souffle. Que faisait ce trio dans la forêt ? Et de qui s’agissait-il ? Des amis d’al’Thor ou des gens qui se trouvaient au mauvais endroit au pire moment possible ? Dans tous les cas, Demandred n’était pas chaud pour les tuer, car utiliser le Pouvoir signalerait sa position à al’Thor… Donc, mieux valait laisser passer ces fâcheux.
La tête tournée, le vieux type semblait chercher quelque chose parmi les arbres. Mais à son âge et dans son état, il ne devait pas avoir une vue perçante.
Sans crier gare, le vieillard s’immobilisa et tendit une main en direction de Demandred. Contre toute attente, celui-ci dut lutter frénétiquement contre un réseau de saidin qui percuta son bouclier avec une force inattendue – équivalente à celle qu’aurait eue un de ses propres tissages.
Le vieux gâteux était un Asha’man ! Et une des femmes au moins, ce qui passait pour une Aes Sedai dans cet Âge pathétique. En plus de tout, elle formait un cercle avec le vieillard.
Demandred tenta de contre-attaquer et de réduire en miettes ses adversaires, mais l’Asha’man le bombarda sans relâche, il dut se concentrer sur ses défenses. Autour de lui, des arbres s’embrasèrent ou explosèrent.
Demandred était un très grand général. Mais les généraux, en principe, ne combattaient pas avec les hommes du rang. Lâchant un grognement, il entreprit de battre en retraite. Loin de la clé…
Mais tôt ou tard, le vieil homme fatiguerait. Alors viendrait le moment de tuer al’Thor. À condition qu’aucun des autres Élus ne lui soit tombé dessus avant. Ce qu’il fallait espérer ardemment…
Les jupes relevées jusqu’aux genoux, Cyndane lâcha une bordée de jurons et, dès qu’elle l’eut franchi, s’éloigna au pas de course de son troisième portail. Entendant les explosions qui se rapprochaient du site, elle comprit enfin pourquoi elles fondaient sur elle.
Comme elle détestait les forêts ! Surtout sous la neige, avec ces pierres et ces racines cachées dans lesquelles on se prenait si aisément les pieds…
Au moins, elle n’était pas la seule Élue sur les lieux. Autour d’elle, mais assez loin, des geysers de flammes ne la visaient pas… En plusieurs endroits, des femmes tissaient rageusement le saidar. Mais avec un peu de chance, elle serait la première à atteindre Lews Therin. Pour le voir mourir, bien entendu. Et pour ça, elle devrait être très près de lui.