Recroquevillé derrière un tronc abattu, Osan’gar était à bout de souffle. Les mois passés sous l’identité de Corlan Dashiva ne lui avaient pas redonné l’amour de l’exercice physique.
Les explosions qui avaient failli le tuer cessèrent, puis recommencèrent dans le lointain. Prudent, il leva la tête juste ce qu’il fallait pour voir au-dessus de son tronc. Non qu’il tînt un morceau de bois pour une protection, mais… Eh bien, il n’avait jamais été un vrai soldat. Son talent, voire son génie, était ailleurs. Par exemple dans la création des Trollocs – et subséquemment des Myrddraals – puis d’innombrables monstres qui avaient dévasté le monde et rendu son nom universellement célèbre.
La clé d’accès était gorgée de saidin. Mais il y en avait aussi ailleurs, en plus petite quantité.
Osan’gar avait parié que d’autres Élus seraient là avant lui, et espéré qu’ils en auraient terminé avant son arrivée. Visiblement, ce n’était pas le cas. À l’évidence, al’Thor avait des Asha’man avec lui – plus Callandor, si on se fiait à la charge en saidin des explosions. Et peut-être quelques-unes de ses Aes Sedai apprivoisées. Enfin, soi-disant Aes Sedai…
L’Élu s’aplatit de nouveau et se mordilla la lèvre inférieure. Bien plus dangereuse qu’il l’aurait cru, cette forêt n’était vraiment pas un endroit pour un génie. Cela dit, inutile de nier que Moridin le terrorisait. Depuis le début, il fallait bien le reconnaître…
Avant même qu’ils soient emprisonnés dans la Brèche, ce type était ivre de pouvoir. Et depuis leur libération, il semblait se prendre pour le Grand Seigneur en personne.
Si Osan’gar s’enfuyait, Moridin le saurait et il le tuerait. Pire encore, si la manœuvre du Dragon réussissait, le Grand Seigneur pouvait décider d’en finir avec Moridin, avec al’Thor… et avec lui. Que ces crétins crèvent ne lui faisait ni chaud ni froid. En revanche, il tenait à sa peau…
Même si déterminer l’heure à partir de la position du soleil n’était pas son fort, il estima qu’il était un peu avant midi. Se relevant, il épousseta ses vêtements – une tâche hors de portée d’un être normal – puis se faufila d’arbre en arbre avec ce qu’il tenait pour le summum de la furtivité.
Direction la clé ! Un des autres achèverait peut-être al’Thor avant qu’il soit à destination. Sinon, il aurait peut-être l’occasion de devenir un héros. Prudemment, bien entendu…
Verin fronça les sourcils lorsqu’elle vit l’apparition qui se faufilait entre les arbres sur sa gauche. Apparition ? Quel autre mot pour une femme qui traversait la forêt lestée de bijoux et vêtue d’une robe qui passait par toutes les couleurs existantes et devenait même par moments transparente ? Sans se presser, l’excentrique personne se dirigeait vers la colline où était Rand. Sauf si Verin se trompait lourdement, il s’agissait d’une Rejetée.
— Tu vas te contenter de la regarder ? murmura Shalon, furieuse.
Elle était hors d’elle parce qu’on ne l’avait pas choisie pour fusionner les flux. Comme si la puissance d’une Naturelle avait la moindre valeur aux yeux des Aes Sedai. Des heures à patauger dans la neige n’avaient pas amélioré son humeur.
— Nous devons faire quelque chose, dit Kumira.
— Exact, maugréa Verin. J’essaie seulement de savoir quoi…
Un bouclier, décida-t-elle. Prisonnière, une Rejetée pouvait se révéler très utile.
Recourant à toute la puissance de son cercle, Verin tissa son bouclier, le propulsa… et, horrifiée, le vit rebondir contre sa cible.
Sans qu’une aura l’enveloppe, la femme blonde, incroyablement puissante, s’unit à la Source.
Quand elle commença à canaliser, Verin n’eut plus le loisir de se poser des questions. Même si elle ne voyait pas les tissages, elle savait reconnaître une attaque, surtout quand sa vie était en jeu. Et elle en avait trop fait pour crever bêtement ici…
Eben resserra les pans de son manteau autour de son torse. Pour ignorer le froid, il y avait beaucoup plus doué que lui. Contre un simple mauvais temps, il savait se défendre, mais face au vent qui se déchaînait depuis que le soleil avait dépassé son zénith, il était impuissant. En revanche, les trois sœurs liées avec lui semblaient s’en moquer comme d’une guigne.
Daigian dirigeait le cercle – à cause de sa présence, pensait-il – mais elle puisait si peu de Pouvoir qu’il sentait à peine un filet de saidin circuler en lui. Tant qu’elle n’y serait pas obligée, la sœur éviterait d’affronter la… situation.
Eben remonta la capuche de la sœur, qui sourit pour le remercier. Dans le lien, il sentait l’affection qu’elle éprouvait pour lui, et ça devait être réciproque. Avec le temps, il se voyait très bien aimer cette petite Aes Sedai…
Le torrent de saidin qui bouillonnait loin derrière lui avait tendance à occulter toutes les autres manifestations du Pouvoir. Mais en se concentrant, il sentait que d’autres personnes le canalisaient.
Pendant que ses trois compagnes et lui se contentaient de marcher, des gens s’étaient joints à la bataille. Rien qui pût le complexer, cela dit. Présent aux Puits de Dumai, il avait aussi affronté les Seanchaniens. Deux bonnes occasions d’apprendre que les batailles étaient beaucoup plus drôles dans un livre que sur le terrain. Pourtant, quelque chose l’agaçait : ne pas avoir été chargé de diriger le cercle. Jahar n’avait pas eu non plus cet honneur, mais Merise, aurait-il parié, s’amusait sûrement à lui demander de faire tenir un biscuit en équilibre sur son nez. Cela dit, Damer, lui, avait reçu le commandement de son cercle. Tout ça parce que ce type avait quelques années de plus que lui ! Enfin, quelques, c’était une façon de parler. En réalité, Damer était plus vieux que le père d’Eben. Pas une raison pour que Cadsuane le regarde comme…
— Pouvez-vous m’aider ? J’ai perdu mon cheval, et il semble bien que je me sois égarée.
La femme qui venait de sortir de derrière un arbre, devant eux, ne portait pas de manteau. En robe de soie verte au décolleté vertigineux, elle exposait une bonne partie de son opulente poitrine. Brune, le visage délicat, elle avait surtout des yeux verts étincelants.
— Un endroit étrange pour se promener à cheval, dit Beldeine, soupçonneuse.
La jolie sœur verte avait détesté que Cadsuane confie à Daigian la responsabilité du cercle. Depuis, elle ne manquait pas une occasion de contester son autorité.
— Je n’avais pas l’intention d’aller si loin, dit la femme en approchant. Je vois que vous êtes toutes des Aes Sedai. Avec un palefrenier ? Vous savez ce qui se passe ici ?
Eben sentit tout le sang se retirer de son visage. Ce qu’il captait n’avait pas de sens. Alors que la femme aux yeux verts plissait le front, aussi surprise que lui, il fit la seule chose qui s’imposait.
— Elle canalise le Pouvoir ! cria-t-il.
Puis il bondit sur l’inconnue. Derrière lui, Daigian puisa davantage de Pouvoir dans la Source.
Cyndane ralentit dès qu’elle vit la femme debout entre les arbres, à une centaine de mètres devant elle. Sans bouger, la grande blonde la regarda simplement approcher.
Sentir qu’on livrait bataille avec le Pouvoir un peu partout autour d’elle inquiéta Cyndane. En même temps, ça lui donna de l’espoir.
La femme portait une simple robe de laine. Bizarrement, elle était bardée de bijoux, comme une grande dame. Grâce au saidar, Cyndane distingua très bien les petites rides, au coin des yeux de l’inconnue. Donc, elle ne faisait pas partie des crétines qui pensaient être des Aes Sedai. Dans ce cas, qui était-elle et pourquoi semblait-elle décidée à barrer le chemin à Cyndane ? Aucune importance. Canaliser le Pouvoir maintenant aurait trahi Cyndane, mais pourquoi se précipiter ? Au loin, la clé brillait toujours comme un phare. Lews Therin n’était pas mort. Malgré le regard féroce de la femme, si elle insistait, un bon vieux couteau suffirait à lui régler son compte. Et s’il s’agissait d’une « Naturelle », Cyndane était en train de lui préparer un petit cadeau – un tissage inversé qu’elle ne verrait pas avant qu’il soit trop tard.