Partout ailleurs en ville, le bruit des marteaux des artisans et le grincement des essieux de roues se mêlaient aux cris des camelots, aux protestations des pigeons qu’ils roulaient et aux négociations sous cape des marchands. Mais devant le palais, la foule se taisait.
À près d’une demi-lieue de là, derrière une fenêtre de l’Académie de Cairhien – le nouveau nom (pompeux) de l’école qu’il avait ouverte dans la capitale –, Rand regardait la cour pavée de l’écurie, à ses pieds.
Au temps d’Artur Aile-de-Faucon, beaucoup d’écoles portaient le nom d’Académie. Avant cette époque, il s’agissait souvent de centres culturels truffés d’érudits venus de tous les coins du monde. Quoi qu’il en soit, l’appellation n’avait aucune importance. Tant qu’on y faisait ce que voulait Rand, ces endroits pouvaient bien se baptiser « Grange » ou « Étable », si ça leur chantait.
Rand avait bien d’autres soucis en tête. En revenant si tôt à Cairhien, avait-il commis une erreur ?
Il avait dû en partir en toute hâte, afin que certaines « sphères » sachent qu’il avait fui. Trop vite, devait-on croire, pour qu’il ait le temps de préparer quoi que ce fût.
Mais il avait des questions à poser et des tâches à accomplir. De plus, Min voulait davantage de livres de maître Fel. Dans son dos, il l’entendait marmonner entre ses dents tandis qu’elle fourrageait dans les étagères où on avait rangé les œuvres du défunt. Avec les trésors qui y arrivaient chaque jour – livres et rouleaux de parchemin – la bibliothèque de l’Académie se trouvait de plus en plus à l’étroit dans les pièces qu’on lui avait allouées au cœur de l’ancien palais du seigneur Barthanes.
Dans un coin de la tête de Rand, Alanna broyait du noir. Elle devait savoir qu’il était en ville et elle risquait de venir le voir en chair et en os. Mais si elle essayait, il s’en apercevrait.
Coup de chance, Lews Therin se taisait pour le moment. Ces derniers jours, il semblait plus cinglé que jamais.
Avec sa manche, Rand fit un rond dans la buée qui couvrait la vitre. Si elle convenait pour un homme sans trop de moyens ni de prétentions, sa tenue de laine grise n’était pas ce qu’on s’attendait à voir sur le Dragon Réincarné. Sur le dos de sa main, la tête du Dragon à crinière d’or reflétait la lumière. Ici, l’exhiber n’était pas dangereux.
Quand il se pencha pour mieux voir, le bout des bottes de Rand toucha le sac de cuir posé devant la fenêtre.
Dans la cour, on avait déblayé la neige et un grand chariot y stationnait, entouré de seaux qui ressemblaient à des champignons dans une clairière. Une demi-douzaine d’hommes chaudement vêtus semblaient travailler sur l’étrange chargement du véhicule : plusieurs assemblages mécaniques massés autour d’un grand cylindre de métal qui occupait la moitié de l’espace disponible. Plus étrange encore, le chariot n’avait aucun bras, comme si on n’envisageait pas de lui adjoindre un attelage.
Les prenant dans une grande brouette, un des hommes introduisait des bûchettes dans une grosse boîte en métal fixée sous la base du gros cylindre. Par la trappe ouverte, on apercevait des flammes et de la fumée s’échappait d’une étroite cheminée.
Un barbu au crâne chauve tournait autour du chariot en beuglant des ordres qui ne paraissaient pas inciter ses compagnons à travailler plus vite.
Alors qu’on se gelait dehors, il faisait presque bon dans l’Académie grâce aux énormes fours du sous-sol et au système de ventilation raffiné. Sur le flanc de Rand, les plaies qui ne guériraient jamais étaient très chaudes.
Sans comprendre les jurons que marmonnait Min – mais sûr qu’il s’agissait bien de ça – Rand devina qu’ils n’étaient pas près de partir d’ici, sauf s’il l’entraînait de force. Par chance, il avait encore quelques questions à poser.
— Que disent les gens au sujet du palais ?
— Ce que tu imagines sans peine…, répondit le seigneur Dobraine.
Depuis le début, il faisait montre d’une patience admirable face aux questions de Rand. Même quand il devait avouer son ignorance, sa voix ne tremblait pas.
— Certains disent que les Rejetés t’ont attaqué, ou que ce sont les Aes Sedai. Ceux qui croient que tu as prêté allégeance à la Chaire d’Amyrlin penchent bien sûr pour les Rejetés. Quoi qu’il en soit, on se demande si tu es mort, emprisonné ou en fuite. Selon l’opinion majoritaire, tu serais vivant – c’est du moins ce que disent croire les gens. Mais beaucoup affirment que…
Dobraine n’acheva pas sa phrase.
— … que je suis devenu fou, compléta Rand d’un ton neutre. (Pas de quoi en faire toute une histoire.) Et que j’ai dévasté tout seul une partie du palais.
Mieux valait ne pas mentionner les morts. Moins nombreux qu’en d’autres occasions, mais assez pour qu’il pense à eux chaque fois qu’il fermait les yeux.
Dans la cour, un homme sauta du chariot, mais le chauve le prit par le bras et le força à remonter pour lui montrer ce qu’il avait fait. De l’autre côté, un type atterrit trop violemment sur les pavés et glissa. Le chauve abandonna sa première victime et alla ordonner à la seconde de reprendre son poste.
Que fichent ces gens ? se demanda Rand.
— Ceux qui disent ça ne se trompent pas tant que ça, fit-il en tournant la tête vers son interlocuteur.
Dobraine Taborwin, un homme de petite taille grisonnant, sauf sur le devant du front, rasé et poudré, ne broncha pas. Pas vraiment beau mais impressionnant de prestance, il arborait des rayures bleues et blanches sur le devant de sa tenue – du cou jusqu’aux genoux, une preuve de son rang élevé. Sa chevalière ornée d’un rubis sculpté, il portait une pierre similaire sur son col. Pas énorme, mais pour un Cairhienien, c’était un ornement flamboyant. Haute Chaire de sa maison, Dobraine avait survécu à une multitude de batailles et rien ne l’effrayait. Il l’avait amplement prouvé aux puits de Dumai.
Cela dit, la femme grisonnante qui attendait patiemment son tour près de lui semblait tout aussi inaccessible à la peur. Contraste frappant avec les atours de Dobraine, la robe de laine marron d’Idrien Tarsin, une dame plutôt trapue, aurait bien convenu à une boutiquière. Bizarrement, ça n’enlevait rien à son autorité et sa noble dignité.
Idrien était la directrice en chef de l’Académie. Un titre dont elle s’était parée après avoir constaté que tous les érudits et les savants se faisaient appeler « directeur » ou « directrice » de ceci ou de cela.
Titre ou pas, elle menait l’Académie d’une main de fer et croyait avant tout aux applications pratiques du savoir. De nouvelles techniques pour aplanir une route, fabriquer des teintures, améliorer les fonderies et les moulins… Cerise sur le gâteau, c’était une fidèle du Dragon Réincarné. Qu’il fût ou non rationnel, ce pragmatisme convenait parfaitement à Rand.
Il se tourna de nouveau vers la fenêtre et refit un rond dans la buée. L’appareil, en bas, était peut-être censé chauffer de l’eau – il semblait y en avoir encore dans certains seaux. Au Shienar, on utilisait des bouilloires géantes pour amener les bains à la bonne température. Mais pourquoi installer un tel dispositif sur un chariot ?
— Depuis mon départ, quelqu’un est-il parti soudainement ? Ou arrivé sans être attendu ?
Rand ne pensait pas que c’était le cas pour une personne importante à ses yeux. Avec les pigeons voyageurs des marchands et les espions de la Tour Blanche – sans oublier Mazrim Taim, même si Lews Therin ricanait dans sa tête chaque fois qu’il entendait ce nom – plus les bavardages des uns et des autres, dans quelques jours, le monde entier saurait que le Dragon Réincarné avait quitté brusquement Cairhien. Et sinon le monde entier, au moins tous les gens qui comptaient un peu partout…