Cairhien n’était plus l’endroit où se livrerait la bataille.
La réponse de Dobraine surprit Rand :
— Personne, sauf Ailil Riatin et une dignitaire du Peuple de la Mer, qui sont… portées disparues depuis l’attaque.
Une courte hésitation, mais une hésitation quand même. Dobraine ne savait peut-être pas ce qui était arrivé. Ça ne l’empêcherait pas de tenir parole, il l’avait prouvé aux puits de Dumai.
— On n’a pas découvert de cadavres, mais ça ne garantit rien. Pourtant, la Maîtresse des Vagues exclut cette possibilité. Elle exige dix fois par jour qu’on lui rende la disparue.
» À dire vrai, Ailil a pu fuir en province. Ou être allée rejoindre son frère, malgré le serment qu’elle a prêté devant toi.
» Tes trois Asha’man sont encore au Palais du Soleil. Flinn, Narishma et Hopwil. À cause d’eux, les gens sont nerveux. Encore plus qu’avant, je dirais…
Idrien soupira et ses pieds raclèrent le parquet. À l’évidence, cette situation la rendait très nerveuse.
Rand écarta l’idée que les Asha’man soient concernés. Depuis le palais, aucun n’était assez puissant pour avoir senti qu’il ouvrait un portail ici. Ces trois hommes n’avaient pas participé à l’attaque lancée contre lui, mais un organisateur avisé aurait envisagé un échec et prévu un plan de rechange pour garder quelqu’un près de lui s’il survivait.
Tu ne survivras pas, marmonna Lews Therin. Aucun de nous ne survivra…
Rendors-toi ! pensa Rand, agacé. Bien sûr qu’il ne survivrait pas ! Il le savait, mais ça ne l’empêchait pas de désirer le contraire.
Lews Therin ricana dans sa tête.
En bas, le chauve avait permis aux autres de descendre du chariot, et il se frottait les mains de satisfaction. Debout près de l’engin, il semblait tenir un discours.
— Ailil et Shalon sont vivantes et ne se sont pas enfuies, dit Rand à haute et intelligible voix.
Il avait laissé les deux femmes – attachées et bâillonnées – dans une chambre où des serviteurs auraient dû les découvrir quelques heures plus tard. À moins qu’elles aient trouvé un moyen de se libérer avant…
— Voyez du côté de Cadsuane… Elle doit les avoir avec elle dans le palais de dame Arilyn.
— Cadsuane Sedai entre et sort du palais comme d’un moulin, concéda Dobraine, mais comment les en aurait-elle exfiltrées sans qu’on le remarque ? Et pourquoi ? Si Ailil est la sœur de Toram, les prétentions au trône de cet homme sont en cendres – en supposant qu’elles aient un jour été sérieuses. Ailil n’a plus aucune importance, à présent. Quant à retenir une Atha’an Miere de haut rang… Et dans quel dessein ?
— Pourquoi garde-t-elle dame Caraline et le haut seigneur Darlin comme « invités », Dobraine ? Sait-on jamais quelles sont les motivations des Aes Sedai ? Ailil et Shalon sont là où je le dis. Si Cadsuane te laisse chercher, tu les trouveras.
Se demander pourquoi l’Aes Sedai agissait ainsi n’était pas stupide, loin de là, mais Rand ignorait la réponse, tout simplement. Bien sûr, Caraline Damodred et Ailil Riatin appartenaient aux deux dernières maisons régnantes du Cairhien. Et Darlin Sisnera était à la tête des nobles de Tear qui voulaient expulser Rand de leur précieuse Pierre et plus généralement du pays…
Rand plissa le front. Il aurait juré que Cadsuane, même si elle prétendait le contraire, se concentrait sur lui. Et si elle n’avait pas menti ? Eh bien, quel soulagement… Que pouvait-il y avoir de pire qu’une Aes Sedai convaincue de devoir se mêler de ses affaires ? Voire les diriger… Pourquoi se plaindre si Cadsuane avait décidé d’aller fouiner ailleurs ? Min avait aperçu Sisnera avec une étrange couronne, et il prenait très au sérieux les visions de la jeune femme. Au point de ne pas avoir envie de penser à ce qu’elle avait distingué au sujet de la sœur verte et de lui-même. Cadsuane se croyait-elle en position de décider qui devait régner sur Tear et sur le Cairhien ? Tout bêtement ?
Tout bêtement… Rand faillit éclater de rire. Mais c’était bien d’une Aes Sedai, ça…
Et Shalon, la Régente des Vents ? La détenir permettait à Cadsuane de faire pression sur Harine, la Maîtresse des Vagues. Pourtant, Rand paria qu’elle avait simplement été « ramassée » en même temps qu’Ailil, histoire de dissimuler l’identité de sa ravisseuse.
Quoi qu’il en soit, Cadsuane allait être déçue. En ce qui concernait Tear et le Cairhien, toutes les décisions étaient prises, et il comptait lui en faire part un jour ou l’autre. Quand ? Eh bien, ça n’était pas au début de sa liste de priorités…
— Avant de partir, Dobraine, je dois te donner…
Rand se tut, stupéfié.
Dans la cour, le chauve venait de tirer sur un levier de l’étrange assemblage mécanique. Sur le flanc du chariot, une longue pièce coudée se mit en mouvement, entraînant un élément similaire mais plus court qui s’enfonça dans un trou ménagé sur le berceau du véhicule. Alors qu’un nuage de vapeur sortait de la cheminée, le chariot vibra comme s’il allait se désintégrer… puis il avança. Le mouvement de la pièce coudée s’accéléra. Un chariot qui avançait seul, sans chevaux !
Entendant Idrien lui répondre, Rand comprit qu’il venait de penser tout haut.
— Ce truc, là ? C’est le chariot à vapeur de Merlin Poel. (À son ton, la directrice ne prenait pas la chose très au sérieux.) Il prétend pouvoir tracter une centaine d’autres véhicules avec son engin. Pour ça, il faudrait qu’il réussisse à lui faire parcourir cinquante pas sans que quelque chose casse ou explose. À ce que je sais, il a réussi cet exploit une seule fois.
De fait, le chariot à vapeur venait de s’arrêter après moins de vingt pas. Les vibrations augmentant, plusieurs hommes sautèrent dessus et l’un d’eux, la main enveloppée de tissu, tenta de faire tourner ou de tirer quelque chose que Rand ne voyait pas. Puis de la vapeur s’échappa à grands jets d’un tuyau et l’engin cessa de trembler.
Rand secoua la tête. Il avait vu ce Merlin, pas encore tout à fait chauve, exposer sur une table une machine qui ne faisait rien, à part vibrer en expulsant de la vapeur. À l’époque, il avait pensé à un instrument de musique raté.
Le chauve qui engueulait ses collaborateurs était donc Merlin ? Quelles autres bizarreries – ou merveilles – fabriquait-on à l’Académie ?
Quand il posa la question, sans cesser de regarder le chariot, dans la cour, Idrien soupira à pierre fendre. Seul le respect dû au Dragon Réincarné l’empêcha de s’échauffer – au début, parce que ça ne dura pas.
— À la rigueur, je veux bien accueillir des philosophes, des historiens et des mathématiciens, mais vous m’avez ordonné de donner asile à toutes sortes d’inventeurs farfelus, à condition que leurs travaux progressent. Vous pensiez à des armes, je suppose… À présent, j’ai sur les bras des dizaines de rêveurs et de bons à rien avec leurs grimoires et leurs rouleaux de parchemin datant tous du Pacte des Dix Nations voire de l’Âge des Légendes. Le nez dans ces trucs, ils essaient de comprendre des plans et des schémas d’objets qu’ils n’ont jamais vus et qui n’ont probablement jamais existé. Certains de ces textes parlent de gens qui ont des yeux sur le ventre, d’animaux de plus de dix pieds de haut avec des défenses longues comme un homme ou de cités où…
— Que fabriquent-ils, ces gens ? coupa Rand.
Dans la cour, Merlin et ses assistants semblaient savoir ce qu’ils faisaient. Et le chariot avait bel et bien avancé.
Idrien soupira encore plus fort.
— Des idioties, seigneur Dragon. Des idioties ! Kin Tovere a fabriqué une longue-vue géante. Avec, on peut voir la lune comme si on l’avait sous le nez, plus des points ronds qui sont selon lui d’autres mondes. Pouvez-vous me dire à quoi ça sert ? Et maintenant, il a en projet une longue-vue encore plus grande…