» Maryl Harke assemble de grands cerfs-volants qu’elle baptise des « planeurs ». Au printemps, elle essaiera encore de s’envoler d’une colline. Quand je la vois faire, ça me retourne l’estomac. La prochaine fois qu’un de ces machins se pliera en vol, elle risque de se casser beaucoup plus qu’un bras.
» Jander Parentakis croit pouvoir faire avancer un bateau avec des roues à aubes – le même genre que celle d’un moulin – mais quand il y a assez d’hommes à bord pour faire tourner son système, il ne reste plus assez de place pour une cargaison. Sans compter que n’importe quel navire à voiles va bien plus vite…
» Ryn Anhara emprisonne des éclairs dans de grands bocaux – pourquoi, je pense qu’il l’ignore lui-même – et Niko Tokama me semble à peine moins cinglée avec son…
Rand se retourna si vite qu’Idrien recula, Dobraine lui-même changeant de posture – un réflexe d’escrimeur.
Ces gens se méfiaient de lui…
— Il emprisonne des éclairs, vraiment ?
Comprenant soudain, Idrien eut un geste de dénégation.
— Non, non… Pas… comme ça.
« Pas comme vous », avait failli dire la directrice.
— C’est un appareil avec des tas de roues, de filaments, d’espèces d’amphores en céramique et la Lumière seule sait quoi d’autre. Il prétend fabriquer des éclairs. Un jour, j’ai vu un rat sauter sur les tiges de métal qui sortaient d’une amphore. Il est mort foudroyé, j’en suis témoin.
La voix d’Idrien vibra d’espoir :
— Si vous le désirez, seigneur Dragon, je peux dire à Anhara d’arrêter.
Quand Rand essaya d’imaginer un cavalier sur un cerf-volant, il faillit éclater de rire. L’affaire des amphores et des éclairs lui parut encore plus grotesque. Pourtant, en réfléchissant…
— Laissez-les continuer, directrice en chef… Qui sait ? une de ces machines sera peut-être utile un jour. Si ça arrive, donnez un prix à son inventeur.
Contrairement à son habitude, Dobraine ne put pas dissimuler son scepticisme. Idrien hocha docilement la tête, mais sans conviction. Autant espérer voir des cochons voler en escadrille.
Rand avait lui aussi des doutes. Mais qui pouvait dire qu’il n’y aurait jamais de cochons ailés ? Après tout, le chariot avait bien avancé tout seul.
Si possible, il espérait laisser derrière lui une « œuvre » qui aiderait le monde face à la nouvelle Dislocation annoncée par les prophéties. Une Dislocation dont il serait responsable…
Mais que laisser, à part les écoles – ou Académies – elles-mêmes ? L’une ou l’autre merveille pouvait changer le cours de l’histoire. Et il voulait que quelque chose de durable lui survive.
J’avais la même ambition, souffla Lews Therin dans sa tête. Une grossière erreur… Nous ne sommes pas des bâtisseurs, toi, moi et… l’autre. Des destructeurs, voilà ce que nous sommes. Des destructeurs !
Frissonnant, Rand se passa les mains dans les cheveux. L’autre ? Parfois, le spectre semblait un peu moins fou que d’habitude. Et c’était là qu’il devait être le plus cinglé…
Dobraine et Idrien le regardaient, l’un cachant presque parfaitement ses doutes et l’autre ne se souciant pas d’essayer. Faisant comme si de rien n’était, Rand sortit de sous sa veste deux plis scellés par un Dragon de cire rouge. La boucle de ceinture qu’il ne portait pas en ce moment lui servait à l’occasion de sceau.
Il tendit les deux plis à Dobraine.
— Celui du dessus fait de toi mon représentant au Cairhien.
Un troisième pli, toujours dans sa poche, nommait Gregorin den Lushenos au même poste en Illian.
— Ainsi, quand je serai parti, personne ne contestera ton autorité.
Avec ses soldats, le seigneur pouvait se défendre en cas de troubles, mais autant éviter ça. S’ils croyaient que le Dragon Réincarné les punirait, les candidats à la dissidence adopteraient sans doute un profil bas.
— Je te laisse quelques ordres sur des sujets qui me sont chers. À part ça, fie-toi à ton jugement. Et quand dame Elayne revendiquera le Trône du Soleil, soutiens-la de toutes tes forces.
Elayne… Elayne et Aviendha… Par la Lumière ! Au moins, elles étaient en sécurité…
Min ne ronchonnait plus. Sans doute parce qu’elle venait de trouver les ouvrages de maître Fel. Pas assez fort pour l’en empêcher, il allait laisser cette femme le suivre jusqu’à la mort.
Ilyena…, gémit Lews Therin. Pardonne-moi !
Rand parla d’un ton aussi froid que le cœur de l’hiver.
— Dobraine, tu sauras quand remettre l’autre pli, si ça doit arriver. Oblige le destinataire à accepter et décide selon ce qu’il te dira. S’il refuse, ou si tu ne veux pas lui délivrer le message, je choisirai quelqu’un d’autre. Mais ce ne sera pas toi.
Malgré ce discours très brusque, Dobraine ne broncha pas. Même chose, ou presque, quand il lut le nom écrit sur le second pli. Un froncement de sourcils, rien de plus.
— Je t’obéirai en tout point, dit-il, serein comme tout Cairhienien digne de ce nom. Mais… Eh bien, tu sembles prévoir d’être absent longtemps.
Rand haussa les épaules. Il se fiait au haut seigneur autant qu’à quiconque d’autre. Presque autant…
— Comment savoir, en des temps troublés ? Fais en sorte que la directrice Tarsin ait tout l’argent dont elle a besoin. Pareil pour les hommes qui ouvrent une école à Caemlyn. Et en Tear, jusqu’à ce que les choses changent là-bas…
— Je t’obéirai, répéta Dobraine en empochant les deux plis.
Une statue de marbre, cet homme. Champion toutes catégories du Grand Jeu…
Idrien réussit à avoir l’air contente et insatisfaite en même temps. Comme toute femme contrainte de ne pas dire le fond de sa pensée, elle s’occupa en lissant le devant de sa robe. Malgré ses lamentations sur les philosophes et les rêveurs, elle aurait défendu son Académie jusqu’à son dernier souffle. Si les autres écoles disparaissaient, provoquant une migration massive d’érudits (et même de bons à rien) vers Cairhien, ça ne lui arracherait pas de larmes.
Que penserait-elle d’un des ordres contenus dans le pli de Dobraine ?
— J’ai tout ce qu’il me faut, annonça Min.
Elle se détourna des étagères et avança vers Rand en titubant un peu sous le poids des trois gros sacs de toile pendus à ses épaules. Son pantalon et sa veste marron, des plus ordinaires, ressemblaient à la tenue qu’elle portait lors de leur rencontre, à Baerlon. Pour une raison mystérieuse, elle s’était longtemps lamentée au sujet de ses nouvelles habitudes vestimentaires – à croire que c’était Rand qui l’obligeait à porter des robes. Aujourd’hui, elle rayonnait – avec un brin de malice, comme souvent.
— J’espère que les chevaux de bât son bien là où nous les avons laissés. Sinon, mon seigneur Dragon risque d’être chargé comme un baudet.
Scandalisée, Idrien poussa un petit cri. Dobraine se contenta de sourire. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait le Dragon Réincarné en compagnie de Min.
Jugeant qu’ils en avaient assez vu et entendu, Rand renvoya ses deux interlocuteurs après leur avoir rappelé de jurer leurs grands dieux qu’ils ne l’avaient pas vu. Dobraine sembla trouver la consigne normale. Idrien parut plus dubitative. Mauvais ça… Si elle laissait échapper quelque chose devant un serviteur ou un érudit, la Cité entière serait informée en deux jours.
Quoi qu’il en soit, le temps pressait. Même si personne de compétent n’avait été assez près pour sentir qu’il avait ouvert un portail ici, tout « observateur » à l’affût des bons signes devait savoir qu’il y avait un ta’veren dans la capitale. Et Rand n’entendait pas être découvert. Pas si tôt.
Quand ils furent enfin seuls, il prit un des sacs de Min et le pendit à son épaule.
— Un seul ? railla la jeune femme.