Posant les autres sur le sol, elle plaqua les poings sur ses hanches.
— Parfois, tu n’es qu’un vulgaire berger ! Ces sacs pèsent une tonne chacun.
Cela dit, Min semblait plus amusée que choquée.
— Tu aurais dû choisir des livres plus petits, fit Rand en enfilant des gants pour cacher ses Dragons. Ou moins épais.
Quand il se tourna vers la fenêtre pour récupérer son sac de cuir, il eut un malaise. Les jambes en coton, il vacilla. Dans sa tête, un visage qu’il ne reconnut pas passa en un éclair. Non sans effort, il se reprit, bien campé sur ses jambes. Dans ses ténèbres, Lews Therin haletait. Ce visage était-il le sien ?
— Si tu crois me rouler comme ça, marmonna Min. Faire semblant d’avoir des vertiges pour que je porte tout ! Mais c’était très mal imité, jeune homme. Si tu essayais de t’écrouler ?
— Min, pas maintenant, s’il te plaît…
Quand il canalisait, Rand était habitué à ces malaises, et il les contrôlait bien. En général… Mais ces vertiges, sans le saidin… S’était-il retourné trop vite ?
Oui, et les cochons ailés existaient bel et bien !
Rand mit le sac de cuir en bandoulière. Dans la cour, Merlin et ses assistants s’activaient toujours.
— Min…
La jeune femme cessa d’enfiler ses gants rouges, plissa le front et tapa du pied sur le parquet. Un signe dangereux chez toute femme, alors, sur une fille lestée de couteaux…
— On en a déjà parlé, Rand « Dragon Réincarné de Malheur » al’Thor. Tu ne me laisseras pas en arrière.
— Cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit…
Un gros mensonge. Mais il était trop faible pour dire ce qu’il fallait afin qu’elle ne le suive pas.
Trop faible… Elle pourrait en mourir, si je parlais… Que la Lumière me réduise en cendres !
Elle le fera, souffla Lews Therin.
— Je me disais seulement… Eh bien, tu dois savoir ce que nous avons fait, et être informée de ce que nous allons faire. Ces derniers temps, je n’ai pas été très bavard…
Il mobilisa ses forces et se connecta au saidin. Alors que la pièce semblait tourner autour de lui, il parvint à surnager dans le torrent de feu, de glace et de souillure qui lui retourna l’estomac. Mais il réussit à rester debout et à ne pas tituber. De justesse…
Un portail s’ouvrit, donnant accès à une clairière où attendaient deux chevaux sellés attachés à la branche basse d’un chêne.
Rand fut rassuré de voir leurs montures. La clairière était loin de toute route, mais il y avait partout des vagabonds qui fuyaient leur famille, leur ferme ou leur boutique parce que le Dragon Réincarné avait brisé tous les liens, comme les prophéties l’annonçaient.
Une bonne partie de ces hommes et de ces femmes, épuisés et à demi gelés, devaient être las de chercher sans avoir la moindre idée de ce qu’ils devaient trouver. Du coup, même des chevaux très ordinaires auraient pu constituer un semblant de butin. Rand avait largement de quoi en acheter d’autres, mais Min n’aurait sûrement pas apprécié les heures de marche jusqu’au village où ils avaient laissé les bêtes de bât.
Franchissant le portail au pas de course, Rand fit comme si le passage du parquet à la neige était tout ce qui le faisait vaciller. Dès que Min fut passée avec ses sacs de livres, il se coupa de la Source.
Ici, ils étaient à deux cents lieues de Cairhien et plus près de Tar Valon que de toute autre grande ville. Dès la fermeture du portail, Alanna avait disparu dans la tête de Rand.
— Enclin à bavarder ? demanda Min, méfiante.
Parce qu’elle doutait de sa sincérité, espéra Rand. Enfin, pour ça ou autre chose, à part la bonne raison…
La nausée et les vertiges se dissipèrent.
— Tu as été muet comme une carpe, Rand, mais je ne suis pas aveugle. D’abord, nous avons « voyagé » jusqu’à Rhuidean, où tu as posé assez de questions sur Shara pour que tout le monde déduise que tu comptais t’y rendre…
Min secoua la tête tout en attachant un de ses sacs à la selle de son hongre marron. Elle haleta sous l’effort mais refusa de poser l’autre sac dans la neige.
— Je n’aurais pas imaginé ainsi le désert des Aiels… Cette cité en ruine est plus grande que Tar Valon. Toutes ces fontaines, le lac… Je ne voyais même pas la berge opposée. Dans un désert, l’eau ne devrait pas être rare ? Et on se gelait. On n’aurait pas dû crever de chaud ?
— En été, on cuit le jour mais on grelotte quand même de froid la nuit…
Rand se sentit assez bien pour accrocher ses propres sacs à la selle de son cheval gris. Pas sans souffrir, mais bon…
— Puisque tu sais tout, qu’est-ce que je faisais là-bas, à part poser des questions ?
— La même chose qu’à Tear hier soir. T’assurer que tout le monde sache que tu étais là. À Tear, tu t’es renseigné sur Chachin. Lire dans ton jeu est facile. Tu brouilles les pistes pour que personne ne puisse dire où tu es ni où tu comptes aller ensuite.
Le second sac accroché, Min enfourcha sa monture.
— Alors, je suis aveugle ?
— Non, tu as un œil d’aigle.
Rand espéra que ses poursuivants y voyaient aussi bien. Ou leur chef, quel qu’il soit. S’ils fonçaient tous au même endroit, ça ne serait pas à son avantage.
— Mais je dois semer encore quelques fausses pistes.
— Pourquoi perdre du temps ? Je sais que tu as un plan et qu’il est lié à ce sac de cuir. Que contient-il, au fait ? Un sa’angreal ? Allons, n’aie pas l’air surpris ! Tu ne te sépares jamais de ce truc… Pourquoi ne pas passer à la phase active de ton plan ? Ensuite, tu t’occuperas de tes fausses pistes. Et tu suivras la bonne, bien sûr. Tu veux attaquer quand tes adversaires s’y attendront le moins, as-tu dit. Ce sera dur à réaliser, sauf s’ils te pistent là où tu le désires.
— J’aimerais que tu n’aies jamais ouvert un seul livre d’Herid Fel, grommela Rand en se hissant en selle.
Sa tête tourna à peine.
— Tu devines trop de choses. Pourrai-je encore avoir des secrets vis-à-vis de toi ?
— Tu n’as jamais rien pu me cacher, berger !
Min éclata de rire puis n’hésita pas à se contredire :
— Que mijotes-tu ? À part tuer Dashiva et les autres, je veux dire. Si je voyage avec toi, j’ai le droit de savoir.
Comme si Rand l’avait forcée à venir…
— Je vais purifier la moitié masculine de la Source, annonça-t-il.
Une révélation ! Un plan plus qu’ambitieux – grandiose, aurait-on dû dire.
À la réaction de Min, il aurait aussi bien pu lui apprendre qu’il envisageait de faire une petite promenade digestive. Les mains sur le pommeau de sa selle, elle attendit simplement la suite.
— J’ignore combien de temps ça prendra. Quand j’aurai commencé, tous les gens capables de canaliser sauront qu’il se passe quelque chose. Oui, à des milliers de lieues à la ronde… Si Dashiva et les autres, ou les Rejetés, viennent voir de quoi il s’agit, je doute d’être en mesure d’arrêter en catastrophe. Contre les Rejetés, je ne peux rien. Mais avec un peu de chance, je me débarrasserai des autres.
Être un ta’veren lui donnerait peut-être l’avantage dont il avait tant besoin.
— Fie-toi à la chance et Corlan Dashiva ou les Rejetés – même un seul – te dégusteront au petit déjeuner. (Min talonna son cheval, qui sortit de la clairière.) J’aurai peut-être un meilleur plan à te proposer… Viens, il y a une auberge pas loin. J’espère que tu nous laisseras le temps de manger au chaud avant de repartir.
Ébahi, Rand regarda sa compagne. On aurait cru que cinq Asha’man renégats et les Rejetés, pour elle, étaient moins préoccupants qu’une rage de dents.
Talonnant son cheval gris, il rattrapa sa compagne. Vis-à-vis d’elle, il avait encore quelques secrets. Ce malaise chaque fois qu’il canalisait, avant tout… C’était pour ça qu’il devait en finir avec Dashiva et les quatre autres avant de se lancer dans son grand œuvre. Cette tâche lui laisserait le temps de surmonter son mal. Si c’était faisable. Dans le cas contraire, impossible de dire si les deux ter’angreal accrochés à sa selle lui serviraient à quelque chose.