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En quittant le prophète

La Roue du Temps tourne et les Âges naissent et meurent, laissant dans leur sillage des souvenirs destinés à devenir des légendes. Puis les légendes se métamorphosent en mythes qui sombrent eux-mêmes dans l’oubli longtemps avant la renaissance de l’Âge qui leur donna le jour.

Au cœur d’un Âge nommé le Troisième par certains – une ère encore à venir et depuis longtemps révolue – un vent se mit à souffler au-dessus de l’océan d’Aryth. Sans être le Début, car il n’y a ni commencement ni fin à la rotation de la Roue du Temps, ce vent était un début.

Filant vers l’est, au-dessus de la houle gris-vert glacée de l’océan, il se dirigeait, ce vent, vers le Tarabon où des navires déjà déchargés mouillaient au large près de bateaux en attente d’accoster à Tanchico.

D’autres navires, de toutes les tailles, se serraient dans le port comme des sardines dans une boîte. Aucun emplacement n’étant libre le long des quais, des barges transportaient jusqu’à la terre ferme les passagers et les biens périssables.

Quand leur ville était tombée sous la coupe de nouveaux maîtres – avec leurs étranges coutumes, leurs créatures exotiques et ces femmes tenues en laisse capables de canaliser – les habitants s’étaient inquiétés. Et ils avaient recommencé lorsque l’énorme flotte était arrivée, amenant en plus des soldats une foule de négociants à l’œil d’aigle, des artisans lestés de leurs outils et même des familles avec un chariot rempli d’objets quotidiens et de plantes inconnues.

Un nouveau roi et une nouvelle Panarch étaient désormais là pour promulguer et faire respecter les lois. Même s’ils avaient juré allégeance à une lointaine Impératrice – dans un royaume où les nobles Seanchaniens occupaient la majorité des palais et imposaient une discipline de fer aux dames et aux seigneurs locaux – la vie n’avait guère changé pour la plupart des gens. Les membres du Sang seanchaniens, en effet, fuyaient tout contact avec le peuple. Et qui ne finissait pas par s’accommoder des coutumes des autres, si bizarres soient-elles ? L’anarchie qui avait fait rage dans tout le royaume n’était plus qu’un souvenir, même chose pour la famine. Les rebelles, les bandits et les fidèles du Dragon qui infestaient le pays étaient morts, en prison ou repoussés vers le nord, dans la plaine d’Almoth. Du coup, le commerce avait repris.

Les réfugiés loqueteux qui grouillaient dans la capitale étaient retournés dans leur village ou leur ferme. Désormais, Tanchico acceptait très exactement le nombre d’étrangers qu’elle pouvait accueillir. Malgré la neige, les soldats, les marchands et les fermiers se répartissaient à l’intérieur des terres par milliers – voire par dizaines de milliers. Enfin en paix après avoir connu des temps plus que difficiles, Tanchico se satisfaisait de son sort.

Au-delà, le vent soufflait sur des lieues et des lieues, parfois plus violent et à d’autres occasions presque doux, sans jamais disparaître totalement. Puis il tournait vers le sud, balayant des forêts et des plaines pétrifiées sous la neige, et traversait ce qui était naguère la frontière entre le Tarabon et l’Amadicia. Une ligne de séparation qui demeurait, mais seulement de nom, puisqu’on avait rasé les postes de douane et renvoyé les soldats.

Continuant vers le sud-est, ce vent contournait les contreforts méridionaux des montagnes de la Brume avant de fondre sur les fortifications d’Amador. Amador la conquise, hélas… Au-dessus de l’impressionnante Forteresse de la Lumière, l’étendard arborait un faucon doré qui semblait voler pour de bon, des éclairs jaillissant de ses serres.

Ici, peu de natifs sortaient encore de chez eux, sauf absolue nécessité. Emmitouflés dans leur manteau, les rares téméraires rasaient les murs, les yeux baissés – pas seulement pour éviter de glisser sur le verglas, mais pour ne pas voir passer les Seanchaniens montés sur leurs étranges félins géants couverts d’écailles couleur bronze ou les détachements de Tarabonais voilés escortant des Fils de la Lumière déchus couverts de chaînes et contraints de trimer comme des animaux – par exemple en tirant hors de la ville des charrettes chargées d’ordures jusqu’à la gueule.

Après moins d’un mois et demi sous la coupe des Seanchaniens, les Amadiciens de la capitale encaissaient les bourrasques comme autant de coups de fouet. Ceux qui ne maudissaient pas leur sort, une poignée, se demandaient quels péchés ils étaient en train de payer.

Repartant vers l’est, le vent survolait des terres ravagées où la plupart des villages et des fermes n’étaient plus que des tas de cendres. Sous la neige, les charpentes calcinées se révélaient moins effrayantes, même si le froid venait s’ajouter à la famine pour faire crever les survivants. Un peu partout, des soldats rôdaient encore, prêts à faire parler leurs armes si les autres calamités ne suffisaient pas.

Toujours plus loin à l’est, le vent venait gémir au-dessus de la cité non fortifiée d’Abila. Au sommet des tours, aucune bannière ne flottait, car le Prophète du seigneur Dragon n’en avait pas besoin. Son nom, affirmait-il, suffisait. De fait, les habitants frissonnaient en l’entendant, et ils étaient loin d’être les seuls dans le vaste monde.

Quand il fut sorti de la grande demeure de marchand où vivait Masema, Perrin laissa le vent s’engouffrer dans son manteau doublé de fourrure et continua à enfiler ses gants. Malgré son air serein, il était trop furieux pour sentir le froid. Quels efforts il devait produire pour que ses mains ne volent pas vers la hache glissée à sa ceinture ! Masema – pas question de lui donner du « Prophète », même en pensée – était à coup sûr un crétin et très probablement un fou furieux. Un cinglé plus puissant que bien des rois, hélas…

Ses gardes du corps s’alignaient dans toute la rue et occupaient aussi les ruelles adjacentes. Des types squelettiques en habits de soie volés, des apprentis imberbes en haillons et des marchands jadis prospères flottant dans des vêtements devenus bien trop larges… Pas assez couverts et donc gelés, ces miteux brandissaient une lance ou une arbalète chargée. À première vue, ils ne paraissaient pas menaçants pour Perrin, parce qu’il était une relation du Prophète. En revanche, ils le regardaient comme s’il allait prendre son envol et disparaître dans les cieux – ou au minimum les gratifier d’un saut périlleux.

Perrin analysa les odeurs perceptibles sous celle des cheminées de la ville. La plupart de ces gars empestaient la sueur, la crasse et la peur. Sans oublier une étrange « fièvre » qu’il n’avait pas remarquée plus tôt. Le reflet de la folie du Prophète…

Menaçants ou non, un mot de Masema suffirait pour qu’ils tuent Perrin – ou n’importe qui d’autre. Pour leur chef, ils étaient prêts à massacrer des nations entières. Chez ces hommes, il sentait une froideur plus mordante que la pire bise hivernale. De quoi se féliciter d’avoir refusé que Faile l’accompagne.

Les hommes chargés de garder les chevaux jouaient aux dés – ou faisaient semblant sur un carré de pavés où on avait soigneusement déblayé la neige. Perrin se fiait très peu à Masema – au point de se sentir mieux quand son cheval sellé n’était pas trop loin – et ses hommes partageaient ce sentiment. Du coup, il s’intéressait plus à la maison et aux gardes qu’à leur partie de dés.

Les trois Champions se levèrent dès qu’ils aperçurent Perrin et le petit groupe qui le suivait. Bien entendu, ils savaient ce que leurs Aes Sedai avaient enduré chez le Prophète.