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Plus lent, Neald prit le temps de ramasser les dés et les pièces de monnaie. Très coquet, l’Asha’man passait le plus clair de son temps à lisser sa moustache en souriant à toutes les femmes qui croisaient son chemin. Là, prêt à bondir, il paraissait plutôt agressif comme un félin.

— Un moment, j’ai cru que nous allions devoir nous battre pour sortir, souffla Elyas à l’oreille de Perrin.

Les yeux jaunes du vieil homme, sous son chapeau à larges bords, ne trahissaient aucune angoisse. La barbe et les cheveux gris démesurément longs, il portait un couteau à la ceinture, pas une épée. C’était pourtant un ancien Champion. Enfin, « ancien », en un sens…

— C’est la seule chose qui s’est bien passée, répondit Perrin en prenant les rênes de Marcheur que lui tendait Neald.

L’Asha’man arqua un sourcil interrogateur, mais Perrin secoua la tête sans même se demander ce qu’était la question. Avec un rictus, Neald donna à Elyas les rênes de son hongre gris, puis il enfourcha son étalon moucheté.

L’Asha’man du Murandy boudait ? Eh bien, tant pis pour lui. Perrin avait d’autres soucis en tête.

Rand l’avait chargé de ramener Masema et le Prophète consentirait à venir… Comme toujours quand il pensait à Rand, ces derniers temps, des couleurs tourbillonnèrent dans la tête du jeune homme. Et comme d’habitude, il les ignora. Face à un problème tel que Masema, qui se serait soucié de fichues couleurs ? Selon le Prophète, seul Rand avait le droit de toucher au Pouvoir de l’Unique. Chez tous les autres, c’était un blasphème. Bien plus qu’un être vivant, toujours dixit Masema, Rand était l’incarnation de la Lumière. En conséquence, pas question de « voyager » et de gagner Cairhien en un clin d’œil via le portail ouvert par un Asha’man.

Malgré l’insistance de Perrin, Masema n’avait rien voulu savoir. Ils devraient donc couvrir quatre cents lieues à cheval à travers la Lumière seule savait quels territoires hostiles. En gardant secrète leur identité à tous – Masema compris – selon les ordres de Rand.

— Je ne vois qu’un moyen de réussir ça, mon garçon, dit Elyas comme si Perrin avait réfléchi tout haut. Et avec de très petites chances… On aurait peut-être mieux fait d’assommer ce type et de sortir les armes à la main.

— Je sais…, souffla Perrin.

Pendant la conversation, il avait plusieurs fois pensé à cette solution. Si les Asha’man, les Aes Sedai et les Matriarches avaient canalisé le Pouvoir en même temps, ça aurait pu marcher. Mais il avait déjà vu une bataille livrée avec le Pouvoir – des hommes réduits en bouillie en un clin d’œil, la terre elle-même s’ouvrant pour cracher du feu… À la fin, que serait-il resté d’Abila ? Si c’était possible, il ne voulait plus jamais revivre une telle boucherie.

— D’après toi, que va-t-il traficoter, ce Prophète ? lança Elyas.

Chassant de son esprit le souvenir des puits de Dumai et l’image d’Abila dévastée, Perrin se demanda ce que son compagnon voulait dire. Faisait-il allusion aux bâtons que Masema entendait peut-être leur mettre dans les roues ?

— Je me fiche de ce qu’il prépare…

Des embrouilles… Ça, c’était sûr.

Agacé, Perrin se gratta la barbe. Il allait devoir la tailler… Enfin, la faire tailler, plutôt. S’il s’emparait des ciseaux, Faile les lui arracherait pour les donner à Lamgwin. Comment ce bagarreur à la gueule cassée et aux poings comme des marteaux pouvait-il avoir toutes les compétences d’un parfait serviteur ? Un valet, lui ?

Peu à peu, Perrin s’adaptait à Faile et à ses étranges coutumes du Saldaea. Mais plus il faisait montre de souplesse, et plus elle lui imposait sa façon de voir. Un truc de femme classique certes, mais Perrin pensait parfois qu’il se laissait entraîner dans un cercle vicieux. Devait-il planter un de ces coups de gueule que son épouse semblait tant aimer ? S’il le désirait, un homme devait avoir le droit de tailler sa barbe.

Peut-être, mais engueuler Faile n’était déjà pas facile quand elle avait commencé à brailler. Alors, à froid… De toute manière, ce n’était pas le moment d’y réfléchir.

Perrin regarda ses compagnons, presque tous en train de monter en selle, comme s’ils étaient les outils dont il avait besoin pour un travail très difficile. Masema, c’était couru, ferait de ce voyage la pire épreuve de sa vie, et ses « outils » ne semblaient pas en très bon état.

Seonid et Masuri se campèrent près de Perrin, le visage noyé dans les ombres de leur capuche. Sous la senteur discrète de leur parfum, il capta l’odeur de la peur – une peur contrôlée, pas de la panique. S’il avait pu, Masema les aurait tuées sur-le-champ. Les gardes risquaient encore de le faire, s’ils reconnaissaient des visages d’Aes Sedai. Et parmi tant d’hommes, certains devaient en être capables…

Masuri était la plus grande des sœurs – une bonne main de plus que Seonid – mais Perrin les dominait toutes les deux. Ignorant Elyas, elles échangèrent des regards à l’abri de leurs capuches. Puis Masuri se lança :

— Tu vois pourquoi il faut le tuer ? Cet homme est… enragé.

La sœur marron n’était pas friande d’euphémismes… Heureusement, les gardes du Prophète étaient trop loin pour entendre.

— Ce n’est pas le meilleur endroit pour en parler…

Perrin n’avait aucune envie de réentendre tout ça – à présent ou plus tard, mais surtout pas à présent. Hélas, il risquait de ne pas avoir le choix.

Leur châle autour de la tête, Edarra et Carelle approchaient. Si l’accessoire vestimentaire semblait un peu juste pour les protéger du froid, elles ne semblaient pas s’en soucier. L’existence de la neige en tant que telle les perturbait beaucoup plus. Bien malin qui aurait pu lire quelque chose sur leur visage tanné par le soleil. Leur odeur, en revanche, ne pouvait pas tromper. Les yeux bleus d’Edarra, d’habitude si sereins qu’ils ne paraissaient pas à leur place sur un visage si juvénile, jetaient des étincelles. Rien de surprenant pour une Matriarche au caractère de feu…

— Ce n’est pas le lieu d’en discuter, dit Carelle aux Aes Sedai.

D’un geste élégant, elle repoussa sous son châle une mèche de cheveux roux. Aussi grande que bien des hommes, Carelle était d’un naturel très doux. Pour une Matriarche… En clair, elle n’arrachait pas le nez des gens avec ses dents sans les prévenir.

— En selle, et vite !

Les deux sœurs inclinèrent la tête et obéirent comme si elles n’étaient pas des Aes Sedai. D’ailleurs, aux yeux des Matriarches, elles n’en étaient pas…

Perrin songea qu’il ne s’habituerait jamais à ça. Même si Masuri et Seonid semblaient s’y être résignées…

Avec un soupir, il enfourcha Marcheur tandis que les Matriarches suivaient leurs « apprenties ».

Après être resté si longtemps immobile, l’étalon renâcla un peu, mais son maître le calma avec des pressions des genoux et en tenant très fermement les rênes. Malgré l’entraînement dont elles avaient bénéficié ces derniers temps, les Aielles se hissèrent péniblement en selle – en dévoilant leurs jambes au-dessous du genou. Au sujet de Masema, elles étaient d’accord avec les Aes Sedai. Même chose pour les autres Matriarches de l’expédition. Ce type était une sacrée patate chaude à transporter jusqu’à Cairhien sans se brûler les doigts.

Grady et Aram étaient déjà en selle. Parmi tant d’odeurs, Perrin ne parvint pas à isoler les leurs. Mais ce n’était pas indispensable. Malgré sa veste noire et l’épée d’argent à son col, Grady aurait pu passer pour un fermier, mais il ne fallait pas s’y fier. Impassible sur sa selle, l’Asha’man trapu surveillait les gardes avec le regard d’un homme qui tente de décider où porter le premier coup. Puis le deuxième, le troisième et tous ceux qui seraient nécessaires…