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Dans son manteau de Zingaro d’un vert bilieux, la poignée de son épée dépassant de son dos, Aram, bien droit sur sa selle, exprimait une ferveur qui serra le cœur de Perrin. En Masema, il voyait un homme qui avait donné sa vie, son cœur et son âme au Dragon Réincarné. Et pour lui, Rand passait juste après Faile et son mari…

« Tu n’as pas rendu service à ce garçon, avait dit Elyas à Perrin. Tu l’as aidé à s’éloigner de ses croyances, et maintenant, il ne lui reste plus que sa foi en toi et en son épée. Pour un homme, ce n’est pas suffisant. »

Elyas avait connu Aram quand il suivait encore le Paradigme de la Feuille. Bien avant l’épée…

La patate chaude était en plus empoisonnée, selon certains esprits…

Même s’ils regardaient Perrin avec des yeux admiratifs, les gardes ne s’écartèrent pas pour lui céder le passage avant que quelqu’un crie un ordre depuis une fenêtre de la maison. Et même là, ils laissèrent juste la place pour un cavalier à la fois. Sans sa permission, voir le Prophète était difficile. Le quitter quand il ne le voulait pas s’avérait impossible.

Une fois loin de Masema et de ses hommes, Perrin avança aussi vite qu’il était raisonnable dans les rues bondées de monde. Jusqu’à ces derniers temps, Abila était une ville prospère, témoin ses places de marché pavées et ses bâtiments de quatre niveaux au toit de tuile. Aujourd’hui, des tas de gravats marquaient l’emplacement des maisons et des auberges détruites. Ici, toutes les tavernes ou les demeures où on n’avait pas été assez prompt à glorifier le Dragon Réincarné n’étaient plus que des ruines. Quand il désapprouvait quelque chose, Masema ne faisait pas dans la subtilité.

Dans la foule, il y avait peu d’habitants d’Abila. Pour l’essentiel, des pauvres gens en haillons qui rasaient les murs. Aucun enfant. Et pas de chiens non plus – une conséquence de la famine, sans doute. Partout, des groupes d’hommes armés pataugeaient dans la gadoue qui succédait à la neige de la nuit. Vingt types par-ci, cinquante par-là, toujours prêts à écarter sans ménagement les miteux qui leur barraient le chemin ou à forcer les chariots à les contourner.

Des centaines d’hommes… Non, des milliers, en tout. L’armée de Masema ? Une bande de canailles et de bons à rien. Mais le nombre compensait bien des lacunes. La Lumière en soit louée, le Prophète avait consenti à voyager avec une escorte de cent fidèles seulement. Pour lui faire accepter ça, il avait fallu négocier longtemps. Sa hâte de rejoindre Rand – par des moyens classiques – avait fini par le convaincre. Ses hommes avaient très peu de chevaux, et des fantassins ralentiraient la colonne.

À la tombée de la nuit, le Prophète arriverait dans le camp de Perrin. Les dés étaient jetés…

Dans les rues, le jeune homme ne vit aucun cavalier, à part son groupe – qui s’attira les regards sans complaisance des « soldats ». Le Prophète recevait souvent des gens bien habillés – des nobles et des marchands venus lui faire allégeance avec l’espoir d’obtenir des faveurs – mais ils repartaient le plus souvent à pied.

Nul ne tenta d’intercepter la colonne, cependant, uniquement ralentie par l’obligation de contourner les groupes de fanatiques. Si ces gens avaient encore leurs chevaux, ce devait être la volonté de Masema.

Même dans ces conditions, Perrin n’eut pas besoin de rappeler à ses compagnons de ne pas s’éparpiller. Dans cette ville, quelque chose se préparait, et seul un crétin aurait eu envie d’être encore là quand ça éclaterait.

Perrin se sentit soulagé quand il vit Balwer, perché sur son hongre aux naseaux en tête de marteau, émerger d’une ruelle devant le pont de bois qui conduisait hors de la ville. Une fois ce pont franchi, les derniers gardes derrière eux, il commença à se détendre.

Flottant dans son manteau marron, Balwer, un petit homme osseux au visage étroit, aurait été tout à fait capable de prendre soin de lui-même – comme quoi les apparences pouvaient être trompeuses. Résolue à se doter d’un entourage digne d’une noble dame, Faile aurait été très mécontente si Perrin n’avait pas veillé jalousement sur son « secrétaire particulier ». Le sien et celui de son mari, accessoirement…

Le jeune homme n’était pas sûr d’avoir besoin d’un secrétaire, mais les compétences de Balwer ne se réduisaient pas à une belle écriture. Il le démontra une fois de plus dès qu’ils furent loin de la ville, traversant de basses collines boisées. Au milieu des branches nues, celles qui gardaient encore des feuilles ou des aiguilles composaient des îlots de verdure dans un océan de blancheur.

Même si elle avait la route pour elle seule, la colonne avançait lentement à cause de la neige.

— Veuillez m’excuser, seigneur Perrin, dit Balwer, penché sur sa selle, mais j’ai entendu quelque chose qui pourrait vous intéresser.

Le secrétaire toussa discrètement, sa main gantée devant la bouche, puis la reposa sur les pans de son manteau.

Elyas et Aram n’eurent pas besoin du geste de Perrin pour ralentir et se laisser rejoindre par les autres. Le goût du secret du petit homme était bien connu. Mais pourquoi faisait-il comme si Perrin était le seul à savoir qu’il glanait des informations dans toutes les villes et tous les villages ? Le jeune homme n’aurait su le dire. Pourtant, il ne pouvait pas ignorer que son maître partageait ces informations avec Faile et Elyas. Quoi qu’il en soit, c’était un très bon espion.

Pour regarder Perrin, Balwer tourna légèrement la tête sur un côté.

— J’ai deux nouvelles, mon seigneur, annonça-t-il, sa voix sèche comme le bruissement des feuilles mortes. Une qui me semble importante et l’autre que j’estime urgente.

— Urgente à quel point ?

Perrin aurait parié sa chemise sur la teneur de cette nouvelle…

— Au plus haut, peut-être… Le roi Ailron a contraint les Seanchaniens à combattre près de la ville de Jeramel, à environ quarante lieues d’ici. Ça s’est passé il y a une dizaine de jours.

Balwer eut une moue dégoûtée. « Une dizaine », ce n’était pas son genre. Épris de précision, il détestait ne pas tout savoir.

— Les informations fiables ne courent pas les rues, mais on peut conclure que l’armée de l’Amadicia est détruite, prisonnière ou en déroute. Je serais surpris qu’il reste des groupes de plus de cent soldats, et ces survivants se convertiront vite au banditisme. Ailron et sa cour ont été capturés. L’Amadicia est en quelque sorte décapitée…

Perrin nota in petto qu’il avait perdu son pari. D’habitude, Balwer commençait toujours par des informations sur les Capes Blanches.

— Dommage pour l’Amadicia… Et pour les prisonniers, surtout.

Selon Balwer, les Seanchaniens se montraient très durs avec les prisonniers de guerre. Ainsi, l’Amadicia n’avait plus d’armée, et plus de nobles pour en lever une nouvelle puis la diriger. Bref, plus rien pour empêcher les Seanchaniens de gagner du terrain. Cela dit, ils y parvenaient même quand on tentait de les en empêcher… Dès que Masema arriverait au camp, il faudrait partir vers l’est et avancer le plus vite et le plus longtemps possible, avec pour seule limite la résistance des hommes et des chevaux.

Perrin fit part de cette décision à Balwer, qui approuva d’un petit sourire. Le « secrétaire » jubilait toujours quand on estimait ses informations à leur juste valeur.

— Un autre point, mon seigneur… Les Capes Blanches ont participé à la bataille, mais Valda semble avoir sauvé ses troupes à la fin. La Chance du Ténébreux ! Personne ne sait où sont allés ces hommes. Ou plutôt, chacun mentionne une direction différente. Moi, je parierais pour l’est, loin des Seanchaniens.

En direction d’Abila…

Le pari n’était donc pas perdu, même si Balwer n’avait pas commencé par les Capes Blanches.