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Un point partout, disons…

Très haut dans le ciel sans nuages, un faucon volait vers le nord. À cette vitesse, il atteindrait le camp longtemps avant la colonne.

Perrin se souvint du temps où il se sentait aussi insouciant que ce rapace. Une époque depuis longtemps révolue.

— Je pense que les Capes Blanches tiennent plus à éviter les Seanchaniens qu’à venir nous chercher des noises. De toute façon, que ce soient eux ou les autres qui nous traquent, nous ne pourrons pas avancer plus vite. C’était ça, l’autre nouvelle ?

— Non, mon seigneur. Un détail intéressant, voilà tout…

Balwer abominait les Fils de la Lumière – et Valda par-dessus tout. Un contentieux dans son passé, sûrement. Mais comme tout le reste chez lui, c’était une haine froide et raisonnée.

— L’autre nouvelle, c’est que les Seanchaniens ont livré une bataille au sud de l’Altara. Contre des Aes Sedai, dit-on. Encore qu’on parle aussi d’hommes capables de canaliser…

Se tournant à demi sur sa selle, Balwer regarda Grady et Neald.

Grady parlait avec Elyas et Neald avec Aram. Mais tous deux surveillaient les environs avec autant d’acuité que les Champions qui fermaient la marche. Au milieu de la colonne, les Matriarches et les Aes Sedai conversaient aussi à voix basse.

— Quels qu’aient été leurs adversaires, mon seigneur, les Seanchaniens, vaincus, ont dû battre en retraite jusqu’à Ebou Dar.

— Une bonne nouvelle, lâcha Perrin.

Le souvenir des puits de Dumai lui revint, plus violent que jamais. Un instant, il se revit dos contre celui de Loial, combattant avec la certitude que son heure ne tarderait pas à sonner. Pour la première fois de la journée, il frissonna. Au moins, Rand savait, pour les Seanchaniens. Inutile de se préoccuper de le prévenir.

Perrin s’avisa que Balwer le regardait comme un oiseau qui étudie un insecte bizarre. À l’évidence, il l’avait vu frissonner. Ce secrétaire aimait tout savoir, mais certains secrets ne seraient jamais connus de personne…

Perrin leva les yeux vers le faucon, presque invisible, même quand on avait son acuité visuelle. Bien entendu, il pensa à Faile, son superbe oiseau de proie d’épouse. Superbe et plein de bravoure.

Un moment, il en oublia les Seanchaniens, les Capes Blanches et même Masema.

— On accélère ! lança-t-il à ses compagnons.

Le faucon verrait sans doute Faile avant lui. Contrairement à l’oiseau, une fois au camp, il retrouverait l’amour qui faisait battre son cœur. Et aujourd’hui, quoi que sa femme ait fait, il ne lui crierait pas après.

2

Captive

Le faucon devint rapidement invisible et la route resta dégagée. Malgré la hâte de Perrin, les ornières gelées si dangereuses pour les jambes des chevaux et la nuque des cavaliers ne permirent pas d’aller très vite. Dans le vent qui charriait des fragments de glace, on devinait des menaces de tempête pour le lendemain.

Au milieu de l’après-midi, la colonne s’engagea dans une forêt où la neige, par endroits, montait jusqu’au boulet des chevaux. Une demi-lieue plus tard, le petit groupe arriva en vue du camp où attendaient les hommes de Deux-Rivières, les Aiels, les forces de Mayene, celles du Ghealdan…

… Et Faile…

Mais rien ne se passa comme prévu.

En réalité, il y avait quatre camps. Un par nationalité, chacun à bonne distance des autres. Autour des tentes à rayures des Gardes Ailés de dame Berelain, les feux agonisants étaient abandonnés au milieu d’un champ d’ustensiles de cuisine et de chaudrons renversés. Même chose dans le coin de terre piétiné où les soldats d’Alliandre étaient cantonnés le matin même.

Dans ces deux camps, il ne restait plus que les palefreniers, les maréchaux-ferrants et les cochers, tous massés autour des piquets des chevaux et du véhicule de l’intendance, le regard rivé sur une scène qui attira aussitôt l’attention de Perrin.

À cinq cents pas de la butte rocheuse plate où les Matriarches avaient choisi d’établir leur camp, les soldats de Mayene en veste grise se tenaient prêts au combat, leurs montures piaffant d’impatience. Quelque neuf cents hommes, manteau rouge battant au vent au même rythme que les longs rubans écarlates accrochés à leur lance.

Plus près de la butte, à proximité d’un ruisseau gelé, les hommes du Ghealdan formaient un mur de lances aussi impressionnant. Leur arme arborant un ruban vert, ces soldats en veste verte et armure sombre paraissaient un peu ternes en regard des casques et des cuirasses rouges des lanciers de Mayene. Heureusement, avec leur armure couleur argent, leur veste et leur manteau rouges et leurs rênes et leur couverture de selle à franges pourpres, les officiers relevaient nettement le niveau. Un magnifique spectacle, lors d’une parade. Mais on n’était pas à la revue…

Les Gardes Ailés face aux hommes du Ghealdan, ceux-ci face à la butte, et au sommet, les gars de Deux-Rivières, arc long à la main. Aucun n’avait encore tiré, mais tous gardaient une flèche encochée.

De la folie…

Poussant Marcheur au maximum, ses compagnons dans son sillage, Perrin rejoignit rapidement la tête de la formation du Ghealdan. Flanquée de Gallenne, le capitaine borgne de ses Gardes Ailés, et d’Annoura, sa conseillère Aes Sedai, Berelain était en grande conversation avec le premier capitaine d’Alliandre, un petit homme dur comme l’acier nommé Gerard Arganda. Énervé, il secouait si fort la tête que le plumet blanc de son casque en oscillait frénétiquement.

La Première Dame de Mayene serrait les dents, Annoura avait les lèvres pincées et Gallenne pianotait sur le casque à plumet rouge accroché au pommeau de sa selle comme s’il brûlait d’envie de le poser sur son crâne.

Dès qu’ils aperçurent Perrin, les belligérants se turent et tournèrent leurs montures vers lui. Bien droite sur sa selle, Berelain avait néanmoins les cheveux en bataille et sa jument blanche frissonnait, l’écume d’un galop éperdu gelant sur ses flancs.

Parmi tant de gens, impossible d’isoler une odeur particulière. Perrin n’eut pas besoin de ça pour comprendre que les choses risquaient de mal tourner. Avant qu’il ait pu demander à ces idiots quelle mouche les avait piqués, Berelain prit la parole d’un ton protocolaire glacial :

— Seigneur Perrin, ton épouse et moi étions à la chasse avec la reine Alliandre quand des Aiels nous ont attaquées. Par bonheur, j’ai réussi à m’échapper. Personne d’autre n’est revenu, mais les Aiels ont dû faire des prisonniers… Un détachement de mes lanciers est parti en reconnaissance. Nous étions à environ quatre lieues au sud-est d’ici, donc, ils devraient revenir avec des nouvelles avant la tombée de la nuit.

— Faile, capturée ? grogna Perrin.

Avant même de passer du Ghealdan en Amadicia, ils avaient entendu des histoires de mises à sac et de pillages perpétrés par des Aiels. Mais c’était toujours loin d’eux – le prochain village, ou celui d’après. Jamais rien d’assez proche pour justifier des inquiétudes ou être sûrs qu’il ne s’agissait pas de rumeurs. Surtout quand on devait exécuter les ordres de ce fichu Rand al’Thor. Et maintenant, voilà où ça avait mené…

— Que faites-vous encore ici ? lança Perrin. Pourquoi n’êtes-vous pas à sa recherche ?

Il criait, s’avisa-t-il. Mais il aurait voulu hurler et frapper ces abrutis.

— Que la Lumière vous brûle tous ! Vous attendiez quoi ?

Berelain répondit d’un ton neutre, comme si elle faisait un rapport sur la quantité de foin disponible pour les chevaux. Perrin faillit exploser de rage – d’autant plus que son interlocutrice avait parfaitement raison.

— Seigneur Perrin, deux ou trois cents Aiels nous ont attaquées, mais tu sais aussi bien que moi, d’après ce que nous avons entendu, qu’il peut y avoir une dizaine de bandes de ce genre dans les environs. Si nous fonçons tête baissée, en force, nous risquons de lourdes pertes contre des Aiels, sans savoir si ce sont ceux qui détiennent ta femme. Ni même si elle est encore vivante. Il nous faut ces informations, seigneur Perrin. Sans elles, nous ne pouvons rien faire.