« Si elle est encore vivante. »
Perrin frissonna comme s’il faisait froid à l’intérieur de lui-même. Dans ses os et son cœur. Faile devait avoir survécu ! Oui, il le fallait. Pourquoi l’avait-il laissée venir à Abila avec lui ?
Sur le visage d’Annoura encadré de fines tresses tarabonaises, Perrin lut une sincère compassion. Soudain conscient qu’il avait mal aux mains à force de serrer ses rênes, il se força à relâcher la pression puis plia les doigts à l’intérieur de ses gantelets.
— Elle a raison, dit Elyas, en approchant sur son hongre. Prends sur toi, mon garçon. Avec les Aiels, commettre une erreur, c’est un suicide. Tu veux nous entraîner tous à la mort ? À quoi bon, si ta femme reste prisonnière…
Elyas tentait de dédramatiser un peu, mais son odeur le trahit.
— On va la retrouver, fiston ! La connaissant, elle s’est peut-être déjà évadée et elle est en train de revenir à pied. En robe, ça risque de lui prendre du temps. Les éclaireurs de Berelain repéreront ses traces…
Elyas passa les doigts dans sa barbe et gloussa.
— Et si je ne fais pas mieux qu’eux, je jure de bouffer de l’écorce. On te la ramènera.
Perrin ne fut pas dupe.
— Oui, lâcha-t-il simplement.
À pied, personne ne pouvait échapper à des Aiels.
— Allez-y, vite !
Pas dupe non plus, Elyas pensait retrouver le cadavre de Faile. Mais elle devait être vivante. Prisonnière, certes, ce qui valait mieux que…
Les deux hommes ne pouvaient pas communiquer par la pensée, comme avec les loups, mais Elyas hésita, à croire qu’il avait lu dans l’esprit de Perrin. Cela dit, il ne tenta pas de nier l’évidence. Talonnant son hongre, il partit aussi vite que la neige le permettait. Après un coup d’œil à Perrin, Aram le suivit. Il n’aimait pas Elyas mais vénérait Faile, l’épouse du grand Perrin Yeux-Jaunes.
Épuiser les chevaux n’aurait servi à rien, pensa celui-ci en regardant s’éloigner les deux cavaliers. Mais qu’ils se dépêchent, bon sang ! Et combien il aurait voulu les accompagner.
Le jeune homme sentit qu’il se fissurait à l’intérieur. Si ces éclaireurs revenaient avec de mauvaises nouvelles, il se briserait en mille morceaux.
À sa grande surprise, les trois Champions suivirent Aram et Elyas, les sabots de leurs chevaux soulevant des geysers de neige.
Perrin parvint à remercier Masuri et Seonid d’un signe de tête. Il fit de même avec Edarra et Carelle. D’où que soit venue la suggestion, facile de deviner qui avait donné l’autorisation. Pour mesurer l’emprise des deux Matriarches, il suffisait de constater qu’aucune des sœurs n’essayait de prendre les choses en main. Elles en brûlaient d’envie, sûrement, mais elles restaient impassibles, ne trahissant en rien leur impatience.
Tout le monde ne regardait pas les Champions. Tout en couvrant Perrin de regards réconfortants, Annoura étudiait les Matriarches du coin de l’œil. Contrairement aux deux autres Aes Sedai, elle n’avait rien promis, mais elle se montrait aussi circonspecte qu’elles avec les Aielles.
Son œil unique rivé sur Berelain, Gallenne attendait qu’elle lui donne l’ordre de dégainer son épée. Mais la Première Dame, le visage toujours de marbre, était concentrée sur Perrin.
Côte à côte, Grady et Neald, l’air sinistre, regardaient le jeune homme à la dérobée.
Immobile sur sa selle comme un moineau sur une corde à sécher, Balwer essayait de se faire oublier et ouvrait grands les yeux et les oreilles.
Arganda fit passer son hongre rouan devant le cheval noir au puissant poitrail de Gallenne – qui le foudroya du regard sans qu’il s’en offusque plus que ça.
Le chef des Gardes Ailés marmonna des imprécations que Perrin ne comprit pas parce qu’il avait l’esprit ailleurs. Seule Faile importait. Faile, par la Lumière ! Le cœur près d’exploser, il était au bord de la panique. Déjà tombé dans un gouffre, mais se retenant à une racine du bout des doigts…
Dans son désespoir, il envoya une sonde mentale en quête de loups. Elyas devait avoir déjà essayé – lui, il n’avait pas dû s’affoler en apprenant la nouvelle – mais ce n’était pas une raison…
Perrin chercha et trouva. Les meutes de Trois Orteils, d’Eau Glacée, de Crépuscule et de Corde de Printemps… Entre autres. Son chagrin se déversa dans son appel à l’aide, mais ça ne le fit pas devenir moins fort, bien au contraire.
Ces loups avaient entendu parler de Jeune Taureau, et ils l’assurèrent de leur compassion. Cela posé, ils se tenaient le plus loin possible des deux-pattes, qui faisaient fuir le gibier et tuaient tous ceux de leurs frères qu’ils pouvaient isoler.
Il y avait tant de meutes de deux-pattes, certains montant des quatre-pattes et d’autres non, qu’il était impossible de dire laquelle détenait la compagne de Jeune Taureau. D’autant plus que les deux-pattes se ressemblaient tous, à part ceux qui canalisaient le Pouvoir et ceux, aux yeux jaunes, qui savaient parler avec les loups.
Pleure-la, conseillèrent-ils à Perrin, puis reprends ta vie et retrouve-la dans le rêve des loups.
Les unes après les autres, les images qui formaient des mots dans la tête de Perrin disparurent. À part une…
« Pleure-la, puis reprends ta vie et retrouve-la dans le rêve des loups. »
Au bout d’un moment, même celle-là se dissipa.
— Vous m’écoutez ou quoi ? demanda Arganda.
Ce type n’avait rien d’un noble au visage délicat. Malgré ses habits de soie et les incrustations d’or de son armure, il avait l’air de ce qu’il était : un vétéran qui avait commencé par manier la lance et qui devait être couvert de cicatrices. Ses yeux brillaient d’une ferveur semblable à celle des sbires de Masema. Dans son odeur, Perrin reconnut de la colère et de la peur.
— Ces sauvages ont aussi capturé la reine Alliandre !
— Nous la trouverons lorsque nous trouverons ma femme, lâcha Perrin, glacial.
Elle est vivante, c’est sûr !
— Et si vous me disiez à quoi rime tout ça, officier ? Vous étiez prêt à charger, quand je suis arrivé. Face à mes compatriotes !
Perrin avait d’autres responsabilités. L’admettre lui laissant un goût de bile au fond de la gorge, mais c’était ainsi. Rien ne comptait à part Faile. Pourtant, les gars de Deux-Rivières étaient ses hommes.
Arganda approcha et referma sa main gantée sur la manche de Perrin.
— Allez-vous m’écouter ! La Première Dame Berelain dit que des Aiels ont enlevé ma reine, et vos archers protègent des fichues Aielles ! Mes hommes seront ravis de les soumettre à la question…
Arganda riva les yeux sur Edarra et Carelle. Deux Aielles qu’aucun archer ne protégeait…
— Le premier capitaine est… bouleversé, dit Berelain. (Elle posa une main sur l’autre bras de Perrin.) Je lui ai expliqué qu’aucun Aiel présent ici n’est dans le coup. Je suis sûre de pouvoir le convaincre…
Perrin chassa la main de la Première Dame et se dégagea de l’emprise d’Arganda.
— Alliandre m’a juré fidélité, officier, et toi tu as prêté serment de la servir. Ça fait de moi ton seigneur. Je répète que nous trouverons ta reine en même temps que ma femme.
Parce qu’elle est vivante !
— On ne torturera et ne touchera personne, sauf si j’ordonne le contraire. Pour le moment, ramène tes hommes dans leur camp et soyez tous prêts à partir quand j’en donnerai l’ordre. Si vous n’êtes pas capables de me suivre, vous resterez en arrière.
Arganda dévisagea Perrin en haletant comme un soufflet de forge. Il tourna brièvement la tête vers Grady et Neald, puis regarda de nouveau son « seigneur ».