— À vos ordres…, marmonna-t-il.
Après avoir beuglé des instructions à ses subordonnés, il partit au galop sans même attendre qu’ils commencent à les transmettre. En colonnes, les lanciers finirent par le suivre. Vers leur camp, comme prévu… Savoir si Arganda avait l’intention d’y rester était une autre affaire. Et rien n’assurait, s’il le faisait, que ce soit une bonne chose…
— Tu t’en es très bien tiré, Perrin, dit Berelain. Une situation difficile, et un moment pénible pour toi…
Plus de protocole, juste une femme pleine de compassion. Décidément, Berelain avait plus d’une corde à son arc.
La voyant tendre une main gantée de rouge, Perrin fit reculer Marcheur pour qu’elle ne puisse pas le toucher.
— Arrête ça ! cria-t-il. Ma femme a été enlevée. Je n’ai pas de temps à perdre avec tes jeux stupides !
Berelain sursauta comme s’il l’avait giflée. Le rouge lui montant aux joues, elle changea encore de registre, devenant tout sucre avec une pointe d’ironie :
— Il n’y a pas de jeux stupides, Perrin… Deux femmes s’affrontent et c’est toi le trophée… J’aurais cru que tu serais flatté. Suis-moi, seigneur capitaine Gallenne. J’imagine que nous devrons nous aussi être prêts au départ quand on nous en donnera l’ordre.
Tendant l’oreille comme si elle lui donnait des instructions, le borgne retourna vers les Gardes Ailés en compagnie de Berelain.
Annoura n’avait pas suivi le mouvement.
— Parfois, tu es incroyablement idiot, Perrin Aybara, dit-elle, un rictus sur les lèvres. La plupart du temps, en fait…
Perrin ne comprit pas de quoi il était question et s’en ficha comme d’une guigne. Parfois, l’Aes Sedai semblait agacée que Berelain poursuive un homme marié de ses assiduités. À d’autres occasions, ça l’amusait et elle lui prêtait même main-forte, l’aidant à se retrouver seule avec lui. Pour l’heure, la Première Dame et sa conseillère le dégoûtaient. Talonnant Marcheur, il s’éloigna sans un mot.
Sur la butte, les archers s’écartèrent juste ce qu’il fallait pour le laisser passer. Sans quitter des yeux les deux corps de lanciers qui regagnaient leurs camps respectifs, ils refermèrent les rangs quand les Matriarches, les Aes Sedai et les Asha’man furent passés.
Contrairement à ce que Perrin redoutait, ses compagnons ne s’agglutinèrent pas autour de lui, une délicatesse dont il leur fut reconnaissant.
Au sommet de la butte planait une forte odeur de méfiance. La tension persistait…
À force d’être piétinée, la neige avait fondu par endroits, alors que d’autres restaient verglacés. Devant une des tentes basses, les quatre Matriarches qui n’étaient pas venues à Abila regardaient les deux Aes Sedai mettre pied à terre à côté de Carelle et d’Edarra. Indifférentes à ce qui se passait autour d’elles, voyaient-elles seulement les gai’shain en robe blanche qui leur tenaient lieu de domestiques ? Comme si tout était normal, un de ces gai’shain battait tranquillement un tapis pendu à une corde accrochée entre deux arbres.
Parmi les Aiels, seuls Gaul et les Promises laissaient deviner qu’on était passé à un souffle d’une bataille. Shoufa autour de la tête, voile noir baissé, les guerrières assises sur les talons brandissaient encore leurs courtes lances et leur rondache.
Quand Perrin eut sauté à terre, elles se levèrent.
Dannil Lewin approcha en mâchouillant nerveusement l’énorme moustache qui faisait paraître son nez encore plus grand. Son arc à la main, il remit une flèche dans le carquois accroché à sa ceinture.
— J’ignorais que faire d’autre…, dit-il d’un ton heurté.
Vétéran des puits de Dumai, Dannil avait aussi affronté des Trollocs à Deux-Rivières. Mais ce qui arrivait ici le dépassait.
— Quand nous avons su ce qui venait de se produire, les types du Ghealdan fondaient déjà sur nous. Du coup, j’ai chargé Jondyn Barran, Hu Marwin et Get Ayliah d’aller voir ce qui s’était passé, puis j’ai dit aux Cairhieniens et à tes serviteurs de mettre les véhicules en cercle et de se planquer à l’intérieur du périmètre. J’ai failli devoir ligoter les jeunes gens qui suivent dame Faile partout. Ils voulaient partir à sa recherche, alors qu’ils ne distingueraient pas une empreinte de pas d’un tronc de chêne ! Après, j’ai regroupé tout le monde ici. Et j’ai redouté une charge jusqu’à ce que la Première Dame arrive avec ses lanciers.
» Quels crétins, quand même ! Croire qu’un de nos Aiels pourrait faire du mal à dame Faile.
Même quand ils donnaient du « Perrin » gros comme le bras à leur chef, les gars de Deux-Rivières restaient très protocolaires avec Faile.
— Tu as bien fait, Dannil, dit Perrin en confiant les rênes de Marcheur à son ami.
Hu et Get étaient de bons pisteurs et Jondyn Barran aurait pu suivre le vent de la veille.
Voile toujours baissé, Gaul et les Promises s’éloignaient déjà.
— Dis à un homme sur trois de rester ici, ordonna Perrin à Dannil.
Même s’il avait douché l’ardeur d’Arganda, rien n’autorisait à penser que l’officier avait changé d’avis.
— Que les autres démontent le camp. Nous partirons dès que nous aurons eu des nouvelles.
Sans attendre de réponse, Perrin alla barrer le chemin de Gaul et lui posa une main sur l’épaule. Pour une raison inconnue, le regard de l’Aiel se durcit au-dessus de son voile. Derrière lui, Sulin et les autres Promises se dressèrent sur la pointe des pieds.
— Trouve-la, Gaul, dit Perrin. Pour moi ! Vous toutes, je vous en prie, découvrez qui l’a enlevée. Si quelqu’un peut pister des Aiels, c’est bien vous.
Le regard de Gaul s’adoucit et les Promises se détendirent. Dans la mesure où elles en étaient capables, en tout cas. Étrange, tout ça. Gaul et les guerrières imaginaient-ils qu’il les tenait pour responsables ?
— Un jour, dit Gaul, nous nous réveillons tous du rêve. Mais si elle rêve encore, nous la trouverons. Si des Aiels l’ont capturée, nous ne devons plus traîner, parce qu’ils se déplacent vite. Même dans… ça…
En prononçant ce mot, Gaul écrasa sous son pied un petit tas de neige.
Perrin hocha la tête et s’écarta pour laisser passer les Aiels, qui filèrent au pas de course. Dans la neige, ils ne maintiendraient pas ce rythme très longtemps, mais ils iraient plus vite que n’importe qui, ça ne faisait pas de doute.
En passant devant Perrin, chaque Promise posa les doigts sur son voile, au niveau des lèvres, puis tapota l’épaule du jeune homme. Sulin lui fit un signe de tête, mais aucune ne parla.
Faile aurait su lui expliquer le sens de ce curieux baiser avec les doigts.
Cette expédition avait quelque chose d’étrange, s’avisa Perrin quand la dernière Promise l’eut dépassé. Les femmes laissaient Gaul en tête. En temps normal, elles auraient préféré le cribler de lances ! Pourquoi… ? Peut-être que…
Chiad et Bain devaient être avec Faile ! Gaul ne se souciait pas particulièrement de Bain, mais Chiad, c’était une autre affaire… Il espérait qu’elle renonce à la Lance pour l’épouser, c’était de notoriété publique. Les Promises ne devaient pas encourager Chiad sur cette voie, et pourtant…
Perrin grogna, révulsé par son égoïsme. Chiad, Bain et qui d’autre ? Même aveuglé par la peur de perdre Faile, il aurait dû poser cette question. S’il voulait revoir sa femme, il allait devoir tordre le cou à sa peur et rouvrir les yeux. Autant essayer de tordre le cou à un arbre…
Le sommet de la butte grouillait de monde. Quelqu’un avait emmené Marcheur et une partie des gars de Deux-Rivières quittaient le cercle d’archers pour aller rejoindre leur camp. En chemin, ils précisaient ce qu’ils auraient fait si les lanciers avaient chargé. De temps en temps, un type demandait ce qu’il en était de Faile. Était-elle vivante ? Ou bien allait-on chercher son cadavre ? Immanquablement, les autres hommes faisaient taire cet imprudent tout en jetant des regards inquiets à Perrin.