Dans cette agitation, les gai’shain vaquaient imperturbablement à leurs occupations. Sauf ordre contraire, ils auraient agi de même en cas de bataille, sans lever le petit doigt pour aider un des camps.
Les Matriarches s’étaient retirées avec Seonid et Masuri sous une tente dont le rabat était fermé et attaché. À l’évidence, elles ne voulaient pas qu’on les dérange. Pour pouvoir parler de Masema, sans doute. Peut-être en cherchant la manière de l’éliminer sans que Perrin ou Rand sachent que le coup venait d’elles.
Perrin se tapa du poing dans la paume. Bon sang ! il avait oublié le Prophète, censé arriver bientôt avec ses cent gardes d’honneur ! Avec un peu de chance, les éclaireurs de Berelain seraient de retour avant, Elyas et les autres les suivant de peu.
— Seigneur Perrin, dit Grady dans le dos du jeune homme.
Se retournant, Perrin vit les deux Asha’man debout devant leurs chevaux, rênes entre les mains. Grady prit une grande inspiration. Voyant que Neald l’encourageait d’un hochement de tête, il se lança :
— En « voyageant » nous pouvons couvrir beaucoup de terrain. Et si nous trouvons les ravisseurs, je doute que quelques centaines d’Aiels puissent nous empêcher de leur reprendre la captive.
Perrin voulut ordonner aux deux hommes de commencer sur-le-champ, puis il se ravisa. Grady était un fermier, certes, mais pas un chasseur ou un homme des bois. Pour Neald, tout lieu sans fortifications était un village. Capables de distinguer une empreinte de pas d’un tronc de chêne, s’ils trouvaient une piste, ils ne seraient pas fichus de la suivre.
D’accord, mais il pouvait les accompagner. S’il n’était pas aussi bon que Jondyn, il se débrouillait. Dannil saurait se dépatouiller d’Arganda. Et de Masema. Sans parler des manigances des Matriarches.
C’est ça, oui…
— Allez faire vos paquetages, soupira Perrin.
Où était donc Balwer ? Nulle part en vue… Pourtant, il n’avait pas dû se lancer à la recherche de Faile.
— On aura peut-être besoin de vous deux ici.
Grady en cilla de surprise et Neald en resta bouche bée.
Perrin ne leur laissa pas le loisir de protester. Les plantant là, il approcha de la tente au rabat attaché. De l’extérieur, impossible de défaire les nœuds. Quand les Matriarches voulaient être en paix, même les chefs de tribu devaient s’incliner. Alors, un type des terres mouillées soi-disant seigneur de Deux-Rivières…
Perrin dégaina son couteau et fit mine de trancher les lanières. Avant qu’il ait positionné sa lame, les nœuds bougèrent comme si on les défaisait de l’intérieur.
Le jeune homme se redressa et attendit.
Le rabat s’ouvrit pour révéler Nevarin. Le châle noué autour de la taille, son souffle se transformant en buée devant elle, la Matriarche ne semblait pas souffrir du froid. Quand elle vit le couteau que tenait Perrin, elle plaqua les mains sur ses hanches dans un cliquetis de bracelets. Très mince, presque décharnée, ses longs cheveux blonds tenus en arrière par un foulard noir plié, cette femme un peu plus grande que Nynaeve lui ressemblait beaucoup – sur le plan du caractère, en tout cas.
— Tu es très impétueux, Perrin Aybara, dit-elle sans s’écarter du rabat.
Un ton calme, mais Perrin aurait juré qu’elle brûlait d’envie de lui frictionner les oreilles. Oui, une seconde Nynaeve…
— Cela dit, c’est compréhensible, dans les circonstances présentes. Que veux-tu ?
— Comment… ? (Perrin s’interrompit pour déglutir.) Comment vont-ils la traiter ?
— Je ne peux pas le dire, Perrin Aybara.
Pas une once de compassion. En matière d’impassibilité, les Aes Sedai auraient pu prendre des leçons.
— Capturer des gens des terres mouillées est contraire à nos coutumes, sauf quand ce sont des tueurs d’arbre. Et même ça, ce n’est plus comme avant… Tuer sans nécessité est également proscrit. Mais beaucoup d’Aiels ont refusé les enseignements et les vérités révélées du Car’a’carn. Frappés par la Sidération, certains ont jeté leurs lances, mais depuis, ils ont pu les reprendre. D’autres sont partis pour vivre comme ils pensent que notre peuple doit le faire. Je ne saurais dire quelles coutumes ils ont conservées ou abandonnées.
Perrin crut voir passer du dégoût sur le visage de la Matriarche. Dû à l’évocation des renégats, sans doute…
— Tu dois quand même avoir une idée. Ou une hypothèse.
— Ne perds pas ton sang-froid, Perrin Aybara. Les hommes craquent souvent dans des cas pareils, mais nous avons besoin de toi. Si nous devons t’attacher pour te calmer, ça te fera mal voir de tes compatriotes des terres mouillées. File sous ta tente ! Si tu ne peux pas contrôler tes pensées, bois jusqu’à être incapable de réfléchir. Et ne viens pas nous déranger quand nous tenons conseil.
Nevarin rentra sous la tente, referma le rabat et le refixa.
Perrin passa le pouce sur le tranchant de son couteau, qu’il finit par rengainer. S’il insistait, ces femmes finiraient bel et bien par le ligoter. De plus, il doutait que Nevarin lui ait caché quelque chose. Faile étant en danger, elle ne lui aurait pas fait de cachotteries. Elle ne savait pas, tout simplement.
Après le départ des deux tiers des hommes de Deux-Rivières, le sommet de la butte était redevenu presque paisible. Les archers qui restaient, yeux rivés sur les camps des lanciers du Ghealdan et de Mayene, ne parlaient pas mais sautaient sur place pour lutter contre le froid. Comme d’habitude, les gai’shain ne faisaient presque aucun bruit.
En bas, dans les deux camps, on chargeait déjà les charrettes qui tenaient lieu de chariots à l’expédition.
Certes, mais il valait quand même mieux laisser des sentinelles. Arganda pouvait essayer de les rouler. Un type ayant cette odeur risquait de se montrer…
Irrationnel, acheva mentalement Perrin.
Puisqu’il n’avait plus rien à faire sur la butte, il prit le chemin de sa tente. Leur tente, plutôt… Pataugeant dans la neige, il faillit s’étaler plusieurs fois. Davantage pour l’empêcher de battre au gré du vent qu’à cause du froid, il resserra les pans de son manteau sur son torse. Tenter de conserver sa chaleur corporelle aurait été une perte de temps, puisqu’il était glacé à l’intérieur.
Le camp de Deux-Rivières grouillait d’activité. Les véhicules toujours en cercle, des serviteurs de Dobraine s’occupaient à les charger. Plus loin, d’autres préparaient les montures et les attelages. Les roues n’étant pas adaptées à la neige, on les avait démontées, accrochées aux flancs des charrettes et remplacées par de gros patins en bois. Tellement couverts qu’ils semblaient deux fois plus gras que nature, les Cairhieniens ne jetèrent pas un coup d’œil à Perrin. Les hommes de Deux-Rivières, eux, se pétrifiaient pour le regarder – jusqu’à ce qu’un camarade les rappelle à la réalité en leur flanquant un coup de coude dans les côtes.
Perrin se réjouit que personne n’ajoute une tirade enfiévrée à ces manifestations de compassion. Dans le cas contraire, il n’aurait pas pu s’empêcher d’éclater en sanglots.
Ici, il se révéla aussi inutile que sur la butte. La tente, déjà démontée, trônait sur une charrette avec son contenu. Une liste à la main, Basel Gill faisait l’inventaire. Bombardé shambayan de la maison Aybara, il tenait lieu d’intendant aux jeunes époux et prenait son travail très au sérieux. Après une longue carrière d’aubergiste, peu habitué à vivre au grand air, il souffrait beaucoup du froid. Une écharpe autour du cou, il portait un gros bonnet et une épaisse paire de gants.