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Bizarrement, il tressaillit en voyant Perrin, marmonna qu’il devait continuer son inspection, et fila à toutes jambes. Étrange…

Une idée utile lui traversant enfin l’esprit, Perrin alla voir Dannil et lui ordonna de faire relever toutes les heures les archers postés sur la butte et de s’assurer que tout le monde aurait un repas chaud.

— Les hommes et les chevaux d’abord, c’est bien, dit une voix peu puissante mais ferme, à condition de t’occuper de toi-même après. Il y a de la soupe bien chaude, du pain et du jambon fumé. Le ventre plein, tu auras moins l’air d’un spectre errant.

— Merci, Lini…

Un spectre errant ? Non, il se sentait plutôt comme un cadavre en cours de décomposition…

— Je mangerai dans un moment.

La « gouvernante » de Faile était une femme d’apparence frêle à la peau parcheminée et aux cheveux blancs coiffés en chignon. Le dos bien droit et le regard vif, elle restait redoutablement vive. Même quand l’inquiétude la rongeait, comme en ce moment. À cause de Faile ? Sans doute, mais…

— Maighdin était avec mon épouse, devina Perrin.

Lini acquiesça. Les deux femmes se quittaient rarement, ces derniers temps. Une « perle », comme disait Faile.

Lini semblait tenir Maighdin pour sa fille – une affection que la nouvelle dame de compagnie de Faile trouvait parfois pesante, aurait-on dit.

— Je les retrouverai toutes les deux, promit Perrin. Et les autres prisonnières aussi. Lini, retourne à ton travail. Je mangerai, c’est promis… Mais je dois m’occuper de…

Le jeune homme s’éloigna sans finir sa phrase. Il n’avait rien à faire, sinon penser à Faile. Errant sans but, il sortit du cercle de charrettes.

Une centaine de pas au-delà des piquets à chevaux, une autre butte, plus basse, se dressait dans la neige. De là, Perrin pourrait voir les traces laissées par Elyas et son groupe et attendre leur retour.

Avant qu’il ait atteint le sommet, son odorat surdéveloppé lui apprit qu’il n’y serait pas seul.

L’homme assis sur les talons ne devait pas tendre l’oreille, car il se releva seulement quand Perrin arriva à côté de lui. Avec les crissements de la neige, il aurait dû réagir beaucoup plus tôt.

La main sur la poignée de son épée, Tallanvor regarda dubitativement Perrin. Très grand, pas épargné par les coups durs dans sa vie, ce type était d’habitude très sûr de lui. Redoutait-il un sermon parce qu’il était absent lors de l’enlèvement de Faile ? Mais elle ne voulait pas de garde du corps, à part Bain et Chiad, dont la présence ne semblait pas lui peser.

Tallanvor craignait peut-être aussi que Perrin désire être seul et le renvoie dans le camp…

S’efforçant de ressembler un peu moins à un « spectre errant », dixit Lini, Perrin eut l’ombre d’un sourire. Si Faile ne se trompait pas, Tallanvor était amoureux de Maighdin et ils se marieraient bientôt. Une bonne raison pour partager la butte…

Les deux hommes regardèrent le crépuscule tomber sur la forêt couverte de neige. La nuit venue, Masema ne s’était toujours pas montré, mais Perrin s’en moqua comme d’une guigne. Sur un paysage enneigé, la lune gibbeuse éclairait presque aussi bien que la pleine lune, semblait-il. Hélas, des nuages vinrent bientôt l’occulter, enveloppant d’ombre les environs.

Puis il se mit à neiger – des flocons qui recouvriraient très vite toutes les traces.

Silencieux et gelés, Perrin et Tallanvor continuèrent à attendre et à espérer.

3

Les coutumes

Une heure après sa capture, alors qu’elle avançait péniblement dans la neige, Faile avait commencé à craindre de mourir gelée. Avant tout à cause du vent glacial qui ne cessait de tomber puis de se lever, ajoutant la cruauté mentale au froid.

Sur les branches des rares arbres, les quelques feuilles encore présentes achevaient de mourir. Sans rien pour les arrêter, les bourrasques – un bien grand mot pour une bise banale, mais l’impression faisait tout – glaçaient l’épouse de Perrin jusqu’aux os.

Faile ne pensait presque pas à son mari, sauf pour espérer qu’il apprendrait tout au sujet des complots de Masema. Et de la présence des Shaido, bien entendu… Tant pis si cette garce de Berelain était désormais la seule à pouvoir le prévenir. Avec un peu de chance, elle s’en serait sortie et aurait tout raconté à Perrin. Ensuite, avec un peu de malchance – ça dépendait pour qui –, elle serait tombée dans un trou, se brisant net la nuque…

Pour l’heure, Faile avait des préoccupations plus pressantes que la jalousie. Certes, elle avait qualifié cet hiver d’« automnal », mais au Saldaea, en automne, on pouvait crever de froid. Et de sa tenue, il ne lui restait plus que ses bas de laine. L’un servait à lui ligoter les bras dans le dos, et l’autre, autour de son cou, faisait office de laisse.

Quand on était nue, la bravoure ne tenait pas chaud. Bien trop glacée pour transpirer, la jeune femme haletait sous l’effort qu’elle produisait afin de suivre le rythme de ses ravisseurs.

Les Promises et les guerriers, tous voilés, ralentissaient un peu quand la neige leur arrivait aux genoux. Sinon, ils avançaient vite et sans paraître se fatiguer. Sur la même distance, des chevaux n’auraient pas été plus rapides.

Tremblant, Faile courait de son mieux en s’efforçant d’aspirer de l’air entre ses dents serrées – afin de les empêcher de claquer.

Moins nombreux qu’elle l’avait cru durant l’attaque, les Shaido devaient être environ cent cinquante, presque tous armés d’un faisceau de lances ou d’un arc. Increvables, ils avançaient en silence, n’était le crissement de la neige sous les semelles de leurs bottes souples montantes.

Très peu de chances que quelqu’un les prenne par surprise…

Cela dit, leur tenue ocre, gris et vert, dans un paysage uniformément blanc, les rendait repérables de très loin. Selon Chain et Bain, le vert était un ajout récent au cadin’sor – depuis la traversée du Mur du Dragon, pour un meilleur camouflage sur des terres verdoyantes. Pourquoi ne pas avoir pensé au blanc, en prévision de l’hiver ?

Quoi qu’il en soit, les Aiels ne passaient pas inaperçus.

Faile tentait d’enregistrer les détails de ce genre, qui se révéleraient utiles quand le moment viendrait de s’évader. Si les autres captives l’imitaient…

Perrin la rechercherait, ça ne faisait aucun doute. Mais dans ses plans, ça n’entrait pas en ligne de compte. Attendre des secours, ça pouvait signifier ne jamais rien voir venir. De plus, il faudrait s’évader très vite, avant que leurs ravisseurs aient fait la jonction avec les autres Shaido. Facile à dire, mais comment s’y prendre ? Seul point positif, le gros des Shaido pouvait être à des jours de marche. Même si cette zone de l’Amadicia était plongée dans le chaos, la présence de milliers d’Aiels n’aurait pas pu passer inaperçue.

Un peu plus tôt, Faile avait tenté de tourner la tête pour voir ses camarades de captivité. Pour seul résultat, elle s’était étalée dans la neige. À demi enfouie dans la poudreuse, elle avait crié à cause du froid, puis hurlé quand le Shaido qui tenait sa laisse l’avait relevée sans douceur. Aussi large que Perrin et plus grand d’une bonne tête, Rolan l’avait « simplement » tirée par les cheveux, puis incitée à repartir en lui flanquant une claque sur la croupe. Un geste qui aurait tout aussi bien convenu à un poney. Car bien qu’elle fût nue, l’Aiel aux yeux bleus ne la voyait pas comme une femme.

Une part de Faile s’en réjouissait. Une autre… Eh bien, si elle n’aurait pas voulu qu’il la reluque – ni même qu’il apprécie sa plastique –, cette absence d’intérêt avait quelque chose d’insultant. Après cette mésaventure, elle fit attention à ne plus tomber, même si tenir debout, au fil des heures, devenait de plus en plus difficile.