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Au début, elle s’était demandé quelle partie de son corps gèlerait en premier. Après des heures de marche, elle ne se souciait plus que de ses pieds. Rolan et les guerriers qui le précédaient lui creusaient une sorte de piste, mais il restait assez de glace sur les bords pour lui entailler la peau, et elle laissait désormais des empreintes sanglantes. Le froid restait pourtant son pire ennemi. Au pays, elle avait souvent vu des extrémités gelées. Combien de temps avant que ses orteils virent au noir ? Quitte à tituber, elle fléchissait ses pieds avant de les poser et remuait constamment les mains. Si les doigts et les orteils étaient les plus exposés, n’importe quelle partie du corps pouvait geler. Pour le reste de son anatomie, elle n’avait plus qu’à espérer…

Fléchir le pied était douloureux à cause des coupures, mais une sensation désagréable valait mieux que pas de sensation du tout. Et quand l’insensibilité viendrait, il ne lui resterait plus beaucoup de temps…

Fléchir, poser, soulever, fléchir, poser… Rien d’autre ne devait l’intéresser. C’était le seul moyen de survivre : continuer en titubant et empêcher ses extrémités de geler.

Soudain, Faile percuta Rolan et rebondit contre sa puissante poitrine, le souffle coupé. À moitié sonnée, ou peut-être plus que ça, elle n’avait pas vu que l’Aiel s’était arrêté et retourné. Devant lui, les autres avaient fait de même, quelques-uns regardant en arrière. Armes au poing, tous semblaient redouter une attaque.

Faile n’eut pas le loisir d’en voir plus, car Rolan la prit de nouveau par les cheveux, puis se pencha pour lui relever une jambe. Oui, il la traitait exactement comme un poney !

Lui lâchant les cheveux et la cheville, il passa un bras autour de ses jambes et la hissa sur son épaule, la tête en bas tout prêt de l’étui de l’arc en corne accroché à son épaule. Alors qu’il la déplaçait distraitement pour trouver la meilleure position, Faile faillit s’étouffer d’indignation. Elle se reprit, parce que ce n’était ni le lieu ni le moment. Une seule chose importait : ses pieds ne seraient plus en contact avec la neige. Et elle aurait le temps de reprendre son souffle. Cela dit, Rolan aurait pu la prévenir de la manœuvre…

Non sans effort, Faile tourna la tête pour apercevoir ses compagnes. La Lumière en soit louée, toutes étaient encore là. Nues et prisonnières, certes, mais s’il en avait manqué une, ç’aurait signifié qu’elle était morte. Tenues en laisse par un bas ou des bandes de tissu découpées dans leurs vêtements, toutes les femmes avaient les bras attachés dans le dos.

Alliandre, toujours sur ses pieds, n’essayait plus de se plier en deux pour cacher sa poitrine. Chez la reine du Ghealdan, la pudeur passait désormais au second plan. Haletante et frissonnante, elle serait tombée si le Shaido trapu qui l’examinait ne l’avait pas tenue par un bras. « Trapu », pour un Aiel, signifiait qu’il aurait paru mince partout dans le monde – et sans signe particulier marquant, à part des épaules presque aussi larges que celles de Rolan.

Derrière Alliandre au visage hagard, Maighdin semblait tout aussi mal en point. Haletante, les cheveux en bataille et le regard fixe, elle parvenait quand même à tenir debout sur une jambe pendant qu’une Promise élancée lui soulevait l’autre. Bizarrement, la dame de compagnie de Faile avait plus l’air d’une reine qu’Alliandre. Une reine en piteux état, mais une reine quand même.

En comparaison, Bain et Chiad, bien que nues, ne semblaient pas plus éprouvées que les Shaido. Par suite d’un coup reçu pendant l’attaque, un gros hématome s’étalait sur une joue de Chiad et les cheveux de Bain, d’habitude flamboyants, étaient empoissés de sang séché et à demi gelé. De sales blessures, mais qui guériraient… À part ça, les deux Promises n’étaient pas essoufflées et levaient toutes seules leurs pieds pour les examiner. Contrairement aux autres captives, elles n’étaient pas attachées, mais liées par des coutumes plus solides que des chaînes. Avec un grand calme, elles acceptaient leur destin, à savoir servir pendant un an et un jour comme gai’shain des Shaido. En cas d’évasion, elles aideraient peut-être les autres – Faile n’aurait su dire ce que prescrivaient les coutumes – mais elles ne les accompagneraient pas.

Les deux dernières captives, Lacile et Arrela, tentaient d’imiter les Promises – après tout, ne se prenaient-elles pas pour des Aielles ? La manœuvre n’obtenait pas un grand succès. Coinçant Lacile sous son bras, un Aiel examinait ses pieds. Mortifiée, la jeune femme était rouge comme une pivoine. Arrela était grande, mais les deux Promises qui s’occupaient d’elle dominaient Faile d’une bonne tête et manipulaient leur captive avec une aisance de palefrenières. Indignée par ces attouchements et le bref dialogue par gestes qui s’ensuivit, l’amie de Lacile les foudroya du regard. Au nom de la Lumière ! ce n’était pas le moment de faire des problèmes !

Parmi les Cha Faile, tout le monde essayait de ressembler aux Aiels et de vivre à leur manière – sans vraiment la connaître, le plus souvent. Arrela, elle, voulait devenir une Promise, et elle enrageait parce que Sulin et ses compagnes refusaient de lui enseigner leur langage par gestes. Informée que Chiad et Bain avaient commencé à former Faile, elle se serait roulée par terre de fureur.

Grâce à ces leçons, Faile put comprendre en partie ce que disaient les deux Promises. Une chance qu’Arrela n’ait rien saisi. Si elle avait su que ses idoles lui trouvaient des pieds très fragiles et une constitution de mauviette trop pomponnée, elle aurait hurlé à la mort.

Quant à faire un esclandre, elle n’en eut pas l’occasion. Lorsqu’une des deux Promises la hissa sur son épaule – en faisant mine de ployer sous son poids – puis utilisa sa main libre pour composer un message qui déclencha l’hilarité de sa compagne, Arrela se raidit. Mais après un coup d’œil à Chiad et à Bain, chacune humblement hissée sur l’épaule d’un guerrier, elle n’insista pas et se laissa faire. Lacile couina quand le colosse qui s’occupait d’elle lui fit subir le même sort, mais elle se calma très vite. La lâcheté, un des rares avantages de ces juvéniles émules des guerriers du Désert…

Alors que Faile n’aurait attendu aucun problème de leur part, Alliandre et Maighdin furent bien moins dociles. Dès qu’elles comprirent ce qui allait leur arriver, elles se débattirent comme des possédées. Nues, épuisées, les bras liés dans le dos, elles n’étaient pas en état de combattre, mais elles flanquèrent pourtant des coups de pied à tous ceux qui les approchaient. Allant jusqu’à mordre la main d’un Aiel imprudent, Maighdin s’y accrocha comme un chien de chasse.

— Arrêtez ça, idiotes ! cria Faile. Alliandre, Maighdin, laissez-vous porter ! Allons, obéissez-moi !

La servante et la vassale de dame Aybara ne se calmèrent pas. La main du guerrier toujours entre les dents, Maighdin grogna comme une lionne. Sans cesser de gigoter, Alliandre ne put empêcher qu’on la plaque au sol. Faile ouvrit la bouche pour lancer un nouvel ordre.

— Silence, gai’shain ! grogna Rolan en lui claquant les fesses.

Indignée, Faile marmonna des aménités entre ses dents, ce qui lui valut un nouveau coup. Rolan portait ses couteaux glissés à la ceinture. Si elle pouvait en saisir un… Non. Tant pis pour les humiliations. Elle voulait s’évader, pas se comporter comme une imbécile.

Maighdin céda bien après Alliandre. Mais deux colosses parvinrent à lui ouvrir les mâchoires, libérant la main de leur frère d’armes. Curieusement, au lieu de frapper la lionne, le type secoua son bras et éclata de rire.

Ça ne sauva pas Maighdin. Plaquée sur la neige, à côté de la reine, elle eut le temps de gigoter encore un peu avant qu’un guerrier et une Promise approchent avec des branches cassées qu’ils entreprirent d’élaguer. Un pied entre les omoplates de leurs victimes, un poing sur leurs bras liés afin de leur bloquer les mains, ils leur donnèrent la badine.