Au début, les deux furies tentèrent encore de résister. Dans leur position, c’était totalement inutile. Tout juste si elles parvenaient à bouger un peu les hanches et les mains.
Alliandre cria qu’on ne pouvait pas lui faire subir un sort pareil. Une réaction logique chez une reine, mais stupide dans ces circonstances. Insensible à cet argument, son bourreau continua à frapper.
Bizarrement, Maighdin avança le même argument que sa camarade. Lui faire ça, à elle ! À son ton, on aurait cru entendre une reine, pas une servante. Mais Lini, Faile le savait, avait corrigé sa protégée sans qu’elle en fasse une affaire pareille. Quoi qu’il en soit, les cris et les protestations ne servirent à rien. La punition continua jusqu’à ce que les deux femmes ne puissent plus que gémir de douleur, et même un peu plus longtemps, histoire de faire bonne mesure. Quand elles furent enfin hissées sur les épaules des Promises, les prisonnières pleuraient en silence, toute combativité disparue.
Faile n’éprouva aucune compassion pour elles. À ses yeux, ces crétines avaient mérité leur sort. Sans même parler de leurs pieds blessés et gelés, plus les captives resteraient dehors sans vêtements et moins elles auraient de chances de survivre assez longtemps pour s’évader. Les Shaido devaient vouloir les conduire dans un abri, et ces crétines leur avaient fait perdre du temps. Un quart d’heure, tout au plus, mais quelques minutes pouvaient faire la différence entre la vie et la mort. En outre, une fois au chaud autour d’un bon feu, les Aiels relâcheraient sans doute leur surveillance. Enfin, être portées leur permettrait de se reposer et de pouvoir saisir leur chance si elle se présentait.
Captives sur l’épaule, les Shaido repartirent au pas de course – plus vite qu’avant, semblait-il. L’étui de l’arc de Rolan heurtant douloureusement son flanc, Faile eut très vite des vertiges. À chaque enjambée de l’Aiel, la gêne devint plus forte. Discrètement, elle tenta de modifier sa position.
— Ne bouge pas, ou tu vas tomber, marmonna l’Aiel.
Comme à une jument, il lui talocha la croupe.
Faile leva la tête pour voir Alliandre. De la reine du Ghealdan, elle n’aperçut pas grand-chose, à part des hanches et des jambes couvertes de zébrures rouges. En y réfléchissant bien, un court retard et quelques coups n’étaient pas un prix excessif pour la satisfaction d’arracher un morceau de viande au sale type qui la portait comme un vulgaire sac de patates. Mais pas à la main – la gorge, ce serait beaucoup mieux.
De la bravoure déplacée, encore, et plus stupide que jamais ! Même si Rolan la portait, Faile devait toujours lutter contre le froid. Plus qu’avant, en fait. Forcée à marcher, elle avait dû relever un défi qui l’empêchait de s’endormir. Alors que le soir tombait, le mouvement régulier des pas de Rolan la berçait, et ses yeux se fermaient…
Non, c’était le froid qui l’engourdissait. Sa circulation ralentissait… Si elle ne réagissait pas, la mort viendrait vite.
En rythme, elle fit bouger ses mains et ses bras ligotés, tendit les jambes et les détendit. La seule façon de rétablir sa circulation… Pour rester consciente, elle pensa à Perrin, planifiant ce qu’il devrait faire au sujet de Masema et ce qu’elle dirait pour le convaincre s’il refusait. Puis elle anticipa la dispute qui éclaterait lorsque son bien-aimé apprendrait qu’elle avait utilisé les Cha Faile comme espions. Il exploserait, mais elle trouverait un moyen de l’amadouer. Orienter l’ire d’un mari dans le sens voulu était un art majeur, et elle avait eu le meilleur professeur possible, à savoir sa mère. Une superbe dispute en perspective ! Et des réconciliations anthologiques…
Penser à ces délices l’incitant à oublier sa gymnastique circulatoire, elle se concentra sur son plan et sur la dispute. Mais son cerveau aussi commençait à geler. Perdant le fil, elle dut secouer violemment la tête et tout reprendre du début. Agacé, Rolan lui ordonna de rester tranquille. Une voix qui lui sembla comme un phare dans la nuit. Oui, une lueur sur laquelle se concentrer. Si révoltant que ce fût, même les coups sur sa croupe qui suivirent l’aidèrent à ne pas lâcher prise. Avide d’être stimulée, elle gigota de plus belle au point de risquer de glisser de son perchoir. Tout pour rester réveillée !
Au fil du temps – combien, elle n’aurait su le dire – ses forces l’abandonnèrent et elle cessa de bouger. Accommodant, Rolan cessa de grogner et de la battre. Non, elle voulait qu’il lui tape dessus comme sur un tambour !
Au nom de la Lumière ! pourquoi désirer une humiliation pareille ?
Dans un coin de son esprit, Faile comprit qu’elle avait perdu la bataille. La nuit lui semblant plus noire que de l’encre, elle ne voyait même plus les reflets de la lune sur la neige.
Soudain, elle se sentit glisser. Pas de l’épaule de l’Aiel, mais dans un gouffre d’obscurité. Avec des larmes silencieuses, elle sombra dans ce néant.
Des rêves déchirèrent les ténèbres… Assise sur les genoux de Perrin, qui la serrait entre ses bras, l’empêchant presque de bouger, elle regardait des flammes crépiter dans une grande cheminée. Sa barbe bouclée lui grattant la joue, Perrin lui mordillait l’oreille presque douloureusement.
Puis des bourrasques balayèrent la pièce et soufflèrent le feu comme une bougie. Transformé en fumée, Perrin disparut dans cette tempête.
Seule dans le noir, Faile lutta contre le vent, mais il la fit tomber encore et encore jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus distinguer le haut du bas. Seule dans cette nuit glacée, elle comprit qu’elle ne reverrait jamais son homme.
Elle courait dans un paysage gelé, vacillant de monticule de neige en monticule de neige. À chaque chute, elle se relevait péniblement et repartait, paniquée, en inspirant un air si glacé qu’il lui blessait la gorge. Du givre pendait des branches nues, partout autour d’elle, et un vent mordant régnait en maître dans la forêt déplumée. Perrin était furieux, et elle devait lui échapper.
Impossible de se rappeler le motif de leur dispute. Mais cette fois, elle avait réussi à pousser à bout son superbe loup, au point qu’il lui jette des objets dessus.
Non, ce n’était pas son genre… Il allait plutôt la coucher sur son genou et lui flanquer une fessée, comme il l’avait fait dans un lointain passé. Après, il y aurait bien sûr les réconciliations… Plus tard, elle lui ferait payer cette humiliation.
Ne l’avait-elle pas fait saigner un peu, une ou deux fois, avec un bon lancer de coupe ou de carafe ? Sans le vouloir vraiment, d’ailleurs… D’autant qu’il ne lui aurait jamais fait de mal, elle le savait.
Pourtant, elle devait continuer à courir, sinon, elle mourrait.
S’il me rattrape, songea-t-elle, j’aurai au moins chaud au postérieur.
Une idée qui la fit rire jusqu’à ce que la désolation blanche, autour d’elle, se mette à tourner follement. La fin ne tarderait plus…
Le feu de joie géant la dominait, monstrueux entassement de bûches dévorées par les flammes. Nue comme un ver, elle crevait de froid malgré la proximité du feu. Les os gelés, il lui semblait que sa peau allait exploser.
Elle approcha des flammes, leur chaleur la fit tressaillir, mais le froid mortel resta en elle. Approchant encore, elle cria de douleur. C’était bien trop chaud ! Et pourtant, le froid ne la quittait pas.
Plus près encore, elle hurla à s’en casser les cordes vocales. À l’intérieur de son corps, la glace résista…
Elle continua d’approcher, certaine d’avancer vers sa mort.
Bien qu’il fasse jour, des nuages noirs obscurcissaient tout. La neige tombait, ses flocons virevoltant au gré du vent entre les arbres. Une simple bise, mais mortellement glaciale… Sur les branches, la poudreuse s’accumulait jusqu’à ce qu’elle glisse, entraînée par son propre poids, et vienne s’écraser sur le sol.