Faile crevait de faim. Un grand type maigre, le visage caché par les ombres de sa capuche blanche, lui glissa entre les lèvres le bord d’un gobelet. Verts comme des émeraudes, les yeux de l’inconnu étaient cernés de cicatrices. Agenouillé en face d’elle sur une grande couverture de laine, il la faisait boire.
Faile sentit qu’une autre couverture enveloppait son corps toujours dépourvu de vêtements. Le goût de l’infusion chaude additionnée de miel explosa dans sa bouche. Pour qu’il ne retire pas le gobelet, elle saisit le poignet de l’homme – à deux mains, pour plus de sécurité.
En claquant des dents, elle but le merveilleux breuvage.
— Pas trop vite, il ne faut pas en renverser…, dit l’homme d’une voix soumise qui n’allait pas avec la lueur qui brillait dans ses yeux. Ils t’ont terriblement offensée, mais pour une habitante des terres mouillées, ce n’est peut-être pas grave.
Lentement, Faile comprit qu’elle n’était plus en train de rêver. Comme des volutes d’ombre qui se dissipaient entre ses doigts quand elle voulait les retenir, des pensées tourbillonnèrent dans sa tête.
Le type en robe blanche était un gai’shain. Quant à elle, plus de laisse ni de liens ! L’Aiel dégagea son poignet, mais juste pour emplir de nouveau le gobelet avec l’outre pendue à son épaule. Un arôme délicieux monta aux narines de Faile.
Tremblant comme une feuille, elle resserra la couverture autour de son corps. Les pieds ravagés, elle n’aurait pas pu tenir debout si elle avait essayé de se lever. Non qu’elle en ait eu envie. Alors que la couverture cachait tout sauf ses pieds lorsqu’elle restait à genoux, debout, elle aurait exhibé ses jambes, et peut-être plus que ça. Pas une affaire de pudeur, mais de conservation de la chaleur… Encore qu’il y avait peut-être bien un peu des deux.
Morte de faim, elle ne parvint pas à cesser de trembler. À l’intérieur, l’effet de l’infusion dissipé, elle restait glacée, ses muscles semblables à de la gelée froide…
Alors que seul le gobelet fumant l’intéressait vraiment, elle se força à chercher ses compagnes du regard.
Elles étaient toutes là, à côté d’elle. Maighdin, Alliandre et les autres, à genoux et frissonnant de froid dans une couverture constellée de neige. En face de chacune, un gai’shain attendait, une outre à l’épaule. Bain et Chiad elles-mêmes buvaient comme si elles venaient de traverser leur désert sans une goutte de liquide. Quelqu’un avait nettoyé le sang sur le visage de Bain. Contrairement à la dernière fois que Faile les avait vues, les deux Promises semblaient aussi épuisées et abattues que les autres femmes. D’Alliandre à Lacile, toutes avaient l’air d’avoir été tirées à l’envers à travers le trou à écureuil d’un tronc d’arbre. Une des expressions favorites de Perrin…
Certes, mais elles étaient toutes vivantes. Indispensable pour s’évader, ça…
Rolan et les autres algai’d’siswai qui les avaient portées se tenaient tout au bout de la rangée de captives. Cinq hommes et trois femmes, ces dernières, plus petites que leurs compagnons, avec de la neige jusqu’aux genoux. Leur voile baissé, ces Aiels, l’air impassibles, surveillaient les captives et les gai’shain.
Faile plissa le front, cherchant à retrouver l’idée qui venait de lui traverser l’esprit. Oui, bien sûr ! Où étaient donc passés les autres ? S’il ne restait plus que ces huit-là, s’évader serait plus facile. Il y avait une autre idée – une question, plutôt – mais elle lui échappait…
Soudain, elle vit ce qu’il y avait derrière les huit Aiels et tout jaillit en même temps, la question comme la réponse. D’où venaient ces gai’shain ?
À une centaine de pas derrière les huit « porteurs », voilés par des arbres et un rideau de neige, des gens, des bêtes de bât, des chariots et des charrettes défilaient inlassablement. Un flot ininterrompu d’Aiels ! Au lieu de cent cinquante Shaido, les captives avaient désormais affaire à la tribu tout entière. Mais comment ces gens s’étaient-ils débrouillés pour passer si près d’Abila sans se faire remarquer ? Si impossible que ça paraisse, ils y étaient parvenus.
Faile soupira d’accablement. Au fond, s’évader n’en serait peut-être pas plus difficile, mais…
Tu parles ! Inutile de te raconter des histoires.
— Comment m’ont-ils offensée ? demanda Faile.
Elle referma aussitôt la bouche pour ne pas claquer des dents. Puis la rouvrit quand le gai’shain en approcha de nouveau son gobelet. S’étranglant d’abord avec l’infusion, elle se força à boire lentement. Le miel, en si généreuse quantité qu’il l’aurait écœurée en d’autres circonstances, apaisa un peu sa faim.
— Les gens des terres mouillées ne connaissent rien, lâcha le gai’shain, méprisant. Avant qu’on puisse leur fournir une robe blanche, les gai’shain restent nus. Mais Rolan et les autres ont eu peur que vous creviez de froid et ils vous ont enveloppées dans leur manteau. Toi et tes compagnes, vous avez été humiliées – à supposer que vous ayez de l’honneur. Rolan et beaucoup d’autres sont des Mera’din, mais Efalin et les autres Promises auraient dû savoir et ne pas permettre ça.
Humiliée ? Faile se sentait plutôt furieuse. Refusant de détourner le regard du précieux gobelet, elle chercha à voir du coin de l’œil le colosse qui l’avait portée comme un sac de patates en lui claquant sans pitié les fesses. À un moment, se souvint-elle, elle semblait lui avoir été reconnaissante de la frapper, mais c’était impossible, non ? Bien entendu que ça l’était !
Rolan n’avait pas l’air d’un homme qui a porté quelqu’un dans la neige pendant des heures et des heures. Le souffle régulier, il était en pleine forme. Mera’din ? Si sa mémoire ne la trompait pas, ça signifiait « Sans-Frères » dans l’ancienne langue. Elle n’en savait pas plus que ça, mais le gai’shain avait lâché ce mot d’un ton dédaigneux.
Faile nota de demander à Chiad et à Bain. En espérant que ce ne soit pas un sujet dont les Aiels refusaient de discuter avec des étrangers – même des amis. Toutes les informations pouvaient être utiles, en cas d’évasion…
Donc, ils avaient couvert leurs prisonnières ? Du coup, personne n’avait risqué de mourir de froid, à part Rolan et ses compagnons. Devaitelle une petite faveur au guerrier géant ? Minuscule, tout bien pesé… Comme lui arracher les oreilles plutôt que de lui déchiqueter la gorge. Si elle en avait l’occasion au milieu de milliers de Shaido. Des milliers ? Cette tribu comptait des centaines de milliers de membres et des dizaines de milliers étaient des guerriers…
En colère contre elle-même, Faile repoussa le désespoir. Elle s’évaderait, ses compagnes aussi, et elle rapporterait à Perrin les oreilles de Rolan.
— Il aura ce qu’il mérite, marmonna-t-elle quand le gai’shain éloigna le gobelet de ses lèvres pour le remplir.
L’Aiel la regardant bizarrement, Faile enchaîna très vite :
— Comme tu l’as dit, je suis une habitante des terres mouillées. Presque toutes mes compagnes aussi. En tant que telles, nous ne suivons pas le ji’e’toh. Donc, selon vos coutumes, nous ne devrions pas devenir des gai’shain. Je me trompe ?
L’homme ne broncha pas. Alors qu’une petite voix lui soufflait d’être prudente, en attendant d’en savoir plus, Faile ne put pas retenir sa langue :
— Si les Shaido violent certaines coutumes, ils risquent de ne pas te laisser repartir quand tu les auras servis pendant un an et un jour.