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— Les Shaido foulent aux pieds les coutumes – pas moi. J’ai plus de six mois à tirer avant d’être libre. Jusque-là, je servirai mes maîtres, comme l’exigent nos coutumes. Puisque tu peux jacasser, tu dois avoir assez bu.

Faile prit le gobelet à l’Aiel. Alors qu’il fronçait les sourcils, elle rajusta la couverture d’une main en s’empourprant. Lui, il la regardait comme une femme, pas de doute. Allons, elle accumulait les gaffes ! En matière d’armes, elle n’avait que son cerveau, et il ne valait pas mieux qu’une portion de fromage blanc.

En buvant son infusion, elle chercha un moyen de faire tourner à son avantage une situation désespérée. Comme il fallait s’y attendre, elle n’en trouva pas.

4

Des propositions

— Mais qu’avons-nous donc ici ? lança une voix de femme très dure.

Oubliant pour un moment l’infusion, Faile releva la tête.

Deux Aielles, une gai’shain bien plus petite entre elles, émergèrent du rideau de neige. De la poudreuse jusqu’aux mollets, les deux grandes femmes avançaient d’un pas alerte. Moins agile, la gai’shain titubait et une de ses compagnes la tenait par l’épaule pour qu’elle ne s’étale pas et suive le rythme. Vraiment, ce trio ne risquait pas de passer inaperçu.

La gai’shain en blanc gardait la tête humblement baissée, comme il convenait, mais sa robe en soie rompait avec toutes les traditions. Alors qu’elle n’aurait pas dû porter de bijoux, elle arborait autour de la taille une superbe ceinture ornée d’or et de pierres précieuses. À peine visible à cause de la capuche, un collier assorti pendait à son cou. Le genre de trésor que peu de gens, à part les têtes couronnées, pouvaient s’offrir.

Si bizarre que fût la gai’shain, Faile s’intéressa aux deux autres femmes. Des Matriarches, paria-t-elle à cause de leur aura d’autorité. Des Aielles habituées à donner des ordres et à être obéies. De plus, leur simple présence attirait irrésistiblement l’œil. Celle qui tenait la gai’shain, un fichu sombre autour de son visage d’oiseau de proie, dépassait largement les six pieds de haut – presque la taille d’un homme de son peuple – et l’autre devait faire trois bons pouces de plus que Perrin. Pourtant, elle n’était pas massive, sauf peut-être à l’endroit qui lui servait à s’asseoir. Ses cheveux couleur sable cascadant jusqu’à sa taille, elle les avait noués avec un bandeau sombre pour qu’ils ne volent pas devant ses yeux. Le châle marron posé sur ses épaules s’entrouvrait juste assez pour laisser voir l’opulente poitrine qui menaçait à chaque instant de jaillir de son chemisier clair. Comment pouvait-elle exhiber tant de peau nue sans crever de froid ? Ses colliers d’or et d’ivoire devaient être glacés.

Alors que les deux Aielles se campaient devant les prisonnières, la femme au visage d’oiseau de proie fit une moue désapprobatrice aux Shaido qui les avaient capturées. Puis elle les congédia d’un geste. Les trois Promises allèrent immédiatement rejoindre la colonne. Un des hommes les suivit, mais Rolan et les autres tardèrent à obtempérer. Une hésitation lourde de sens ? Peut-être… ou peut-être pas. Comme si elle était au cœur d’un cyclone, Faile tentait de s’accrocher à la moindre brindille…

— Ce que nous avons ici ? répéta la géante.

Certains auraient pu la trouver « jolie ». En tout cas, elle était plus douce que les autres Matriarches.

— Des gai’shain de plus pour Sevanna, voilà ce que nous avons ! Thevara, elle ne sera pas satisfaite tant que le monde entier ne portera pas la robe blanche. Cela dit, je n’aurais rien contre ça non plus…

La femme sourit, mais Thevara ne l’imita pas.

— Someryn, Sevanna a déjà beaucoup trop de gai’shain. Pareil pour nous. Ils nous ralentissent.

D’un regard d’acier, Thevara balaya la rangée de prisonnières.

Faile tressaillit et baissa la tête sur son gobelet. Sans avoir jamais vu Thevara, elle identifia une femme capable d’écraser tous ses rivaux et de reconnaître une lueur de défi dans le regard le plus furtif. Tomber sur des personnes de ce genre était déjà désastreux quand il s’agissait d’une noble dame à la cour – ou d’une inconnue dans la rue – mais quand on aspirait à s’évader, ce type de prédatrice était une calamité. La captive regarda pourtant Thevara du coin de l’œil. On eût dit une vipère redressée pour mordre, ses écailles brillant au soleil.

Sois humble, pensa Faile. Humblement accroupie, avec pour seule ambition de boire une infusion… Inutile de m’étudier si longtemps, sorcière !

Avec un peu de chance, les autres prisonnières comprendraient comment il fallait se comporter.

Bien entendu, Alliandre n’en fit rien. Tentant de se lever, elle tituba sur ses pieds blessés puis retomba à genoux avec une grimace. Après cet échec, elle garda le dos bien droit et la tête haute, drapée dans sa couverture miteuse comme si c’était un châle de soie sur une robe de cérémonie. Même si ses jambes nues et ses cheveux en bataille sabotaient l’effet, elle restait d’une altière arrogance.

— Je suis Alliandre Maritha Kigarin, reine du Ghealdan, annonça-t-elle d’un ton hautain, comme si elle s’adressait à des vagabondes. Vous seriez avisées de bien nous traiter, mes compagnes et moi, et de punir ceux qui nous ont malmenées. Grâce à nous, vous obtiendrez une fabuleuse rançon plus l’amnistie pour tous vos crimes. Ma suzeraine et moi exigeons d’être convenablement logées jusqu’à ce que l’affaire soit réglée. Même chose pour sa dame de compagnie. Les autres pourront être moins bien servies, tant qu’on ne leur fait pas de mal. Qu’il leur arrive malheur, et je ne paierai pas un sou de rançon.

Si elle en avait eu le temps, Faile aurait grogné. Cette idiote pensait-elle avoir affaire à de simples bandits ?

— C’est vrai, Galina, il s’agit d’une reine des terres mouillées ?

Perchée sur un hongre noir, une nouvelle femme approchait. Une Aielle, aurait dit Faile, sans en être sûre. Certes, elle chevauchait, mais elle semblait au moins aussi grande qu’elle, et peu de femmes pouvaient s’en vanter, sauf parmi les Aielles. Et il y avait aussi ses grands yeux verts sur un visage hâlé par le soleil.

Pourtant… Au premier coup d’œil, sa jupe sombre ressemblait à celle des Aielles, mais elle était fendue pour l’équitation et paraissait en soie, comme son chemisier. De plus, l’ourlet laissait apercevoir des bottes rouges…

Le foulard noir plié qui retenait ses cheveux blonds était également en soie et un diadème d’or incrusté d’éclats de quartz lui ceignait le front. Alors que les autres Matriarches portaient des colliers d’or et d’ivoire, les rivières de perles, d’émeraudes, de saphirs et de rubis qui pendaient à son cou cachaient une poitrine au moins aussi généreuse que celle de Someryn. Les bracelets alignés sur son avant-bras, presque jusqu’au coude, étaient eux aussi très coûteux. Et alors que les Aielles ne mettaient pas de bagues, des pierres précieuses brillaient à tous ses doigts. Au lieu d’un châle sombre, elle portait un manteau pourpre brodé de fil d’or et doublé de fourrure blanche.

Cela dit, elle était perchée sur sa selle avec toute la maladresse typique d’une Aielle.

— Une reine et sa suzeraine ? Ça veut dire que la reine lui a juré allégeance ? Donc, c’est une femme très puissante ? Réponds-moi, Galina !

La gai’shain vêtue de soie eut un sourire obséquieux.

— Sevanna, pour qu’une reine lui ait juré allégeance, ce doit être une femme extrêmement puissante. Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille. Cela dit, je pense qu’elle ne ment pas. J’ai rencontré Alliandre, il y a des années, et la jeune fille de ce temps-là a très bien pu vieillir ainsi. D’autre part, elle était bien la reine du Ghealdan… Mais j’ignore ce qu’elle fait en Amadicia. Les Capes Blanches ou les hommes d’Ailron l’auraient immédiatement arrêtée s’ils avaient su que…