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Sans lui accorder un regard, les deux Matriarches partirent vers la rivière de Shaido qui continuait à s’écouler non loin de là. S’ébrouant, l’Aes Sedai releva le bas de sa robe et les suivit comme un gentil toutou. Non sans regarder plusieurs fois derrière elle, même après s’être enfoncée dans le rideau de neige.

De nouveaux gai’shain arrivèrent de la direction opposée. Une dizaine d’hommes et de femmes, avec une seule Aielle dans le lot. Une rousse, avec une fine cicatrice sur la mâchoire inférieure.

Faile identifia quelques Cairhieniens, petits et au teint pâle, et des Amadiciens ou des Altariens, plus grands et à la complexion mate. Il y avait même une Domani à la peau cuivrée. Comme l’une de ses compagnes, elle portait une large ceinture de chaînes d’or et un collier à maillons plats autour du cou. Et un des hommes arborait les mêmes fantaisies.

Des bijoux sur des gai’shain ? Troublant, mais beaucoup moins important que les vêtements et les plateaux de nourriture que ceux-ci apportaient.

Du pain, du fromage, de la viande séchée… Et pour arroser le tout, l’infusion que les premiers gai’shain continuaient à servir à volonté. Alors qu’elle s’habillait, sacrifiant la pudeur à l’efficacité, Faile ne fut pas la seule qui commença à s’empiffrer.

La robe blanche à capuche et les deux épaisses sous-robes lui parurent formidablement chaudes – pour commencer, elles arrêtaient l’air froid – et il en fut de même pour les bas puis les bottes souples (teintes en blanc) dont les lacets montaient jusqu’aux genoux. Mais avoir chaud ne remplissait pas l’estomac.

La viande tenait plus de la carne, le fromage était dur comme du bois et le pain à peine plus mou. Pourtant, quel fabuleux festin ! À chaque bouchée, Faile se régalait.

Sans cesser de mastiquer, elle finit de lacer ses bottes puis se redressa et tira sur le devant de sa robe. Alors qu’elle s’emparait d’un morceau de pain, une des porteuses de bijoux, rondouillarde et aux yeux las, sortit une ceinture d’or du sac pendu à son épaule. D’instinct, Faile recula.

— Je préfère ne pas porter ça, merci.

À l’évidence, elle avait eu tort de juger ces ornements sans importance.

— On se fiche de ce que tu préfères, soupira la femme.

Une Amadicienne, à son accent. D’un bon rang social…

— Désormais, tu es au service de dame Sevanna. Tu porteras ce qu’on te donnera et tu obéiras. Sinon, les punitions te feront vite renoncer à ton arrogance.

Non loin de là, Maighdin tentait de refuser le collier que la Domani voulait lui imposer. Les mains levées, l’air révulsée, Alliandre reculait devant un homme qui brandissait une ceinture d’or.

Peut-être parce que leur mésaventure dans la forêt leur avait servi de leçon, les deux femmes regardèrent Faile. Avec un soupir, elle hocha la tête puis autorisa la gai’shain enveloppée à lui passer la ceinture autour de la taille. Comprenant le message, Alliandre et Maighdin renoncèrent à toute résistance. Accablée par ce coup de trop, la reine du Ghealdan regarda dans le vide pendant qu’on l’équipait d’une ceinture et d’un collier. Maighdin foudroya la Domani du regard, sans l’impressionner beaucoup.

Faile tenta de sourire à ses compagnes pour les encourager, mais ses lèvres lui faisaient trop mal. À ses oreilles, le bruit du fermoir du collier évoqua celui d’une porte de prison qu’on claque. Comme la ceinture, il était facile à enlever, mais les gai’shain de Sevanna devaient être surveillées de très près. Les désastres se succédaient… Si ça ne s’améliorait pas… Mais ça allait changer, voyons !

Avec Alliandre, toujours hébétée, et Maighdin, de plus en plus furieuse, Faile se retrouva en train de patauger dans la neige au milieu d’un groupe de gai’shain qui tenaient des bêtes de bât par la bride, portaient de gros paniers sur les épaules ou tiraient des carrioles aux roues remplacées par des patins. Les charrettes et les chariots en étaient équipés aussi, leurs roues attachées au-dessus de leur cargaison recouverte de neige. Même s’ils n’étaient pas familiers de l’hiver, les Shaido avaient vite appris à s’y adapter.

Faile et ses deux compagnes ne portaient rien, mais ça ne durerait pas. L’Amadicienne les avait prévenues : dès le lendemain, elles seraient chargées comme des baudets et ça ne cesserait plus.

Cinq clans ou non, on eût dit qu’une ville entière se déplaçait. Voire un pays. Jusqu’à douze ou treize ans, les enfants voyageaient dans les véhicules. À part eux, tout le monde marchait. Si tous les hommes portaient le cadin’sor, beaucoup de femmes avaient choisi une jupe, un chemisier et un châle, à l’instar des Matriarches. Sans doute pour s’alléger, la plupart des hommes ne portaient qu’une lance, ou pas d’arme du tout, et ils paraissaient moins durs que Rolan et les autres. En d’autres termes, la solidité de la pierre, pas celle de l’acier.

Quand l’Amadicienne s’en fut allée, sans dire son nom ni autre chose que « punition » et « obéissance », Faile s’aperçut qu’elle avait perdu de vue Bain et les autres femmes. Personne ne l’obligeant à rester à une place particulière, elle zigzagua le long de la colonne en compagnie d’Alliandre et de Maighdin. Garder les mains dans ses manches n’aidait pas à marcher, en particulier avec la neige, mais c’était un bon moyen de les tenir au chaud. Enfin, moins au froid qu’en les sortant… Et avec le vent, mieux valait ne pas abaisser sa capuche.

Malgré les ceintures d’or qui les rendaient faciles à identifier, les gai’shain et les Shaido n’accordèrent aucune attention aux trois femmes. Hélas, leurs recherches dans la colonne restèrent infructueuses. Les servantes en robe blanche étaient légion, et leurs amies auraient pu être n’importe où.

— Il faudra les trouver ce soir, dit Maighdin.

Dans la neige, elle ne se débrouillait pas trop mal, même si l’élégance laissait à redire. Sous sa capuche, ses yeux brillaient de rage et elle serrait furieusement sa ceinture d’or comme si elle crevait d’envie de l’arracher.

— En zigzaguant comme ça, nous allons beaucoup moins vite que les autres et nous couvrons plus de distance. À quoi servirait d’arriver épuisées au camp, ce soir ?

Sur l’autre flanc de Faile, Alliandre sortit de son hébétude assez longtemps pour froncer les sourcils. Une servante, parler avec une telle autorité ? Faile regarda à peine sa dame de compagnie, qui s’empourpra et marmonna entre ses dents serrées. Quelle mouche l’avait piquée ? Bon, elle ne se comportait pas vraiment comme une domestique, mais on ne pouvait pas lui reprocher de manquer de combativité – une qualité pour une complice d’évasion. Dommage qu’elle ne sache pas mieux canaliser le Pouvoir. Malgré les espoirs de Faile, elle était si médiocrement douée que ça ne servait à rien.

— Ce soir, tu as raison, approuva Faile.

Ou les suivants, si elles échouaient. Gardant cette réflexion pour elle, l’épouse de Perrin regarda autour d’elle pour s’assurer que personne ne les écoutait. En cadin’sor ou non, les Shaido avançaient à vive allure, en route pour une destination inconnue. Les gai’shain – enfin, les autres gai’shain – avaient une motivation très simple : obéir ou être punis.

— Comme ils ne nous surveillent pas, il devrait être possible de filer sur un côté ou sur l’autre. À condition de ne pas essayer sous le nez d’un Shaido. Si une occasion se présente, n’hésitez pas. Dans la neige, ces robes feront un excellent camouflage, et quand vous trouverez un village, l’or qu’ils nous ont obligeamment fourni vous permettra de rejoindre mon mari, qui ne devrait pas être loin derrière nous.

Mais pas trop près non plus, espéra Faile. Les Shaido avaient avec eux l’équivalent d’une armée. Moyenne, peut-être, mais supérieure aux forces de Perrin.