— Je ne partirai pas sans toi, dit Alliandre d’un ton sans appel. Ma dame, je ne prends pas à la légère un serment de fidélité. Nous partirons ensemble ou pas du tout.
— Elle parle aussi en mon nom, intervint Maighdin. J’ai beau être une vulgaire servante, je ne laisserai personne entre les mains de ces bandits.
Là aussi, un ton sans appel. Après cette histoire, Lini devrait remettre les choses au point, si elle voulait que sa protégée connaisse sa place dans le monde et y reste.
Faile voulut répliquer. Non, contredire ! Alliandre lui devait allégeance et Maighdin demeurait une domestique, même si la captivité lui montait à la tête. Ces femmes devaient obéir. Mais ce n’était pas le moment de le leur dire…
Des Aielles approchaient, châle autour de la tête. Sur un mot de Thevara, elles ralentirent pour laisser la Matriarche rejoindre seule Faile et ses compagnes.
Son regard dur sembla doucher jusqu’à l’enthousiasme de Maighdin. Pourtant, elle daigna à peine poser les yeux sur de vulgaires captives.
— Vous pensez à fuir, pas vrai ?
En l’absence de réponse, la Matriarche enchaîna :
— N’essayez pas de le nier !
— Nous essayons de servir de notre mieux, Matriarche, dit Faile, diplomate.
La tête baissée sous sa capuche, elle fit en sorte de ne pas croiser le regard de Thevara.
— Tu connais un peu nos coutumes…, s’étonna l’Aielle. C’est bien. Mais si tu crois que je vais gober tes mensonges, tu te trompes. Pour des femmes des terres mouillées, vous avez toutes les trois du caractère. Avec nous, seuls les morts réussissent à s’échapper. Les vivants, eux, sont toujours repris.
— Je n’oublierai pas tes propos, Matriarche, dit humblement Faile.
Toujours repris ? Jusque-là, en tout cas…
— Toutes les trois, nous en tiendrons compte.
— Tu es une excellente actrice, femme ! Qui sait ? tu pourrais même convaincre Sevanna, qui est sourde et aveugle. Mais écoute-moi bien, gai’shain. Les gens des terres mouillées ne sont pas comme les autres porteurs de robe blanche. Après un an et un jour de service, tes compagnes et toi ne retrouverez pas la liberté. Vous travaillerez jusqu’à ce que vous soyez trop vieilles et trop faibles ! Et je suis votre seule chance d’éviter ce destin.
Faile trébucha. Si Alliandre et Maighdin ne l’avaient pas retenue, elle se serait étalée dans la neige. D’un geste impatient, Thevara leur indiqua d’avancer.
La femme de Perrin en eut la nausée. Thevara, les aider à s’évader ? Selon Chiad et Bain, les Aiels ne connaissaient rien au Grand Jeu et ils méprisaient ceux qui s’y adonnaient. Mais ce n’était pas si simple. Chez les Shaido, on complotait, et si elle n’y prenait pas garde, ça risquait de les entraîner à leur perte.
— Je ne comprends pas, Matriarche, dit-elle d’une voix qu’elle aurait voulue moins rauque.
Ce fut peut-être ça, pourtant, qui convainquit Thevara, persuadée que la peur était la motivation première des gens. Quoi qu’il en soit, elle sourit. Sans chaleur, pour exprimer une sombre jubilation.
— Toutes les trois, pendant que vous servirez Sevanna, vous ouvrirez grands les yeux et les oreilles. Chaque jour, une Matriarche vous interrogera, et vous lui répéterez tous les propos de votre maîtresse – en précisant à qui elle les aura tenus. Si elle s’épanche en dormant, vous apprendrez ses paroles par cœur. Donnez-moi satisfaction, et je m’arrangerai pour qu’on vous oublie un jour derrière nous…
Faile ne voulait pas de ce jeu, mais refuser aurait été de la folie. Si elle l’avait fait, aucune d’entre elles ne se serait réveillée le lendemain. Elle en aurait mis sa tête à couper. Thevara n’était pas du genre à prendre des risques. En fait, elles n’auraient peut-être pas survécu jusqu’à la nuit. Dans la neige, trois cadavres vêtus de blanc passaient facilement inaperçus. Et si Thevara avait décidé de trancher quelques gorges, qui aurait eu le front de protester ? En supposant que quelqu’un s’en soit aperçu…
— Si elle l’apprend…, commença Faile.
Thevara leur demandait d’avancer le long d’une falaise dont les bords s’effritaient. Non, elle le leur ordonnait. Les Aiels exécutaient-ils les espions ? Une question que Faile n’avait pas posée à Chiad ou à Bain…
— Tu nous protégeras, Matriarche ?
Thevara prit le menton de Faile, la forçant à s’arrêter et à se dresser sur la pointe des pieds. Puis elle planta dans ses yeux un regard de prédatrice.
— Si elle l’apprend, gai’shain, je te viderai pour te mettre à rôtir ! Alors, fais en sorte qu’elle ne remarque rien. Ce soir, tu serviras sous ses tentes. Avec une centaine d’autres gai’shain, donc le travail ne te détournera pas de ta mission.
Thevara dévisagea les trois femmes puis hocha la tête, satisfaite. Des mauviettes des terres mouillées faites pour obéir… Lâchant Faile, elle se détourna, alla rejoindre les autres Matriarches et s’éloigna.
Un moment, les trois prisonnières avancèrent en silence. Faile n’aborda pas le sujet des évasions individuelles. Si elle leur donnait l’ordre de fuir, Alliandre et Maighdin refuseraient, c’était couru. Parce que si elles changeaient d’avis, ça laisserait penser que Thevara les terrorisait. Or, plutôt qu’admettre leur angoisse, elles préféraient mourir.
Faile avait peur de Thevara et n’en faisait pas mystère.
Vis-à-vis de moi-même… J’aimerais mieux bouffer ma langue que le dire à voix haute.
— Je me demande si « rôtir » était une image, dit enfin Alliandre. D’après ce qu’on raconte, les Confesseurs des Capes Blanches font parfois cuire leurs prisonniers à la broche…
Maighdin frissonna nerveusement et la reine du Ghealdan sortit une main de sous sa manche pour lui tapoter l’épaule.
— Ne t’inquiète pas… Si Sevanna a cent serviteurs, nous n’approcherons peut-être jamais assez d’elle pour entendre ce qu’elle dit. De plus, nous choisirons ce que nous rapporterons, histoire qu’on ne puisse pas nous démasquer.
Maighdin eut un rire amer.
— Tu crois que nous avons encore quelque latitude ? C’est faux. Tu devras apprendre ce que c’est, ne pas avoir le choix. Cette femme ne nous a pas sélectionnées parce que nous avons du caractère. Je parie que tous les domestiques de Sevanna ont subi le même discours. Si nous omettons un mot que nous ayons entendu, Thevara le saura, n’en doute pas.
— Tu as peut-être raison, concéda Alliandre après une brève réflexion. Cela dit, ne me parle plus jamais sur ce ton, Maighdin ! Notre situation est délicate – en étant optimiste – mais rappelle-toi qui je suis !
— Tant que nous resterons prisonnières, tu seras une domestique de Sevanna. Si tu ne t’en convaincs pas à chaque seconde, porte-toi tout de suite candidate pour la broche. Et réserve de la place pour nous, parce que tu nous condamneras à partager ton sort.
Alliandre se raidit avec chaque mot. Très intelligente, elle savait que faire et quand le faire, mais une reine restait une reine, et le mauvais caractère allait avec.
Faile intervint avant que la souveraine explose :
— Jusqu’à notre évasion, nous serons toutes des servantes.
Ces deux-là n’allaient quand même pas se chamailler à un moment pareil !
— Cela dit, tu vas t’excuser, Maighdin ! Sur-le-champ !
La tête tournée, la dame de compagnie marmonna quelques mots qui auraient pu être des excuses. Ou qu’on pouvait prendre comme telles.
— Quant à toi, Alliandre, je veux que tu sois une bonne domestique.
La reine émit un grognement que sa suzeraine ignora.
— Si nous voulons avoir une chance de fuir, nous devons obéir, trimer dur et ne pas attirer l’attention sur nous.