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Comme si ce n’était pas déjà fait !

— Et nous rapporterons à Thevara le moindre éternuement de notre maîtresse. J’ignore ce que ferait Sevanna si elle nous démasquait, mais je sais quel sort nous réserve Thevara en cas de défection.

Cette tirade suffit à convaincre tout le monde de se taire. Ce que ferait Thevara ne serait pas plaisant, la mort n’étant pas le pire sort imaginable.

Vers midi, la neige se fit moins dense. Des nuages noirs cachaient le soleil, mais Faile put estimer l’heure parce qu’on leur servit un repas. Sans leur autoriser une pause, des centaines de gai’shain remontant la colonne avec des paniers et des sacs pleins de pain et de viande séchée – plus des outres dont l’eau glacée faisait mal aux dents.

Faile s’étonna de ne pas avoir très faim. Après une guérison, Perrin avait dévoré pendant deux jours d’affilée. Peut-être parce que ses blessures étaient plus graves… Alliandre et Maighdin, nota Faile, ne mangèrent pas plus qu’elle.

La guérison la fit penser à Galina. Avec une seule question pour en résumer une multitude. Pourquoi ? Pourquoi une Aes Sedai – c’était une sœur, pas de doute – se montrait-elle si servile avec Sevanna et Thevara ? Ou quiconque d’autre, d’ailleurs… Une Aes Sedai pouvait les aider à s’évader. Ou non. Voire les dénoncer, si ça servait ses intérêts. Les sœurs n’en faisaient qu’à leur tête, et à part Rand al’Thor, tout le monde devait s’y résigner. Mais lui, c’était un ta’veren – et le Dragon Réincarné, en plus. Faile, une femme sans grandes ressources, pour l’instant, était en danger de mort. Idem pour des compagnes dont elle se sentait responsable. D’où qu’elle vienne, un peu d’aide ne lui ferait pas de mal.

La bise tomba pendant qu’elle envisageait sous tous les angles le « problème » Galina. La neige se faisant plus dense, il devint impossible d’y voir à plus de dix pas devant soi.

Faile devait-elle se fier à la sœur ?

Soudain, elle s’avisa qu’une autre gai’shain la regardait à l’abri du rideau de neige. Pas assez loin pour qu’on ne voie pas sa large et riche ceinture. Faile tapota le bras de ses deux compagnes et leur désigna Galina d’un signe du menton.

Comprenant qu’elle était repérée, l’Aes Sedai approcha et se plaça entre Faile et Alliandre. Sans aller jusqu’à marcher gracieusement dans la neige, elle s’en tirait mieux que les nouvelles captives. Toute obséquiosité disparue, elle affichait un air dur et déterminé. Pourtant, du coin de l’œil, elle s’assurait que personne n’écoutait. On eût dit un chat domestique qui faisait semblant d’être un léopard.

— Des signes laissent penser que tu es une sœur, dit Faile. Mais pour une Aes Sedai, tu as une position étrange, ici.

Alliandre et Maighdin ne sursautèrent pas. Elles avaient donc aussi vu la bague au serpent.

Galina rosit et tenta de faire passer sa réaction pour de la colère.

— Ce que je fais parmi les Shaido est de la plus haute importance pour la tour, mon enfant. Et ça dépasse de loin ta compréhension… Je ne dois pas échouer. Il suffit amplement que tu saches ça.

Les yeux de la sœur jetèrent des éclairs, comme si elle s’efforçait d’y voir à travers la neige.

— Nous devons déterminer si tu es fiable, dit Alliandre d’un ton très calme. Tu as dû être formée à la tour, sinon, tu ne pratiquerais pas la guérison. Mais certaines femmes obtiennent la bague sans recevoir le châle. Je n’arrive pas à croire que tu sois une Aes Sedai.

Faile constata qu’elle n’était pas la seule à s’être interrogée sur Galina.

Galina eut un rictus, puis elle brandit le poing – pour menacer Alliandre ou lui montrer sa bague ? Les deux, peut-être…

— Tu crois que les Aiels te traiteront mieux parce que tu portais une couronne ?

Aucun doute, Galina était en colère. Oubliant de regarder si on les épiait, elle parlait d’un ton acide. Emportée par son indignation, elle en postillonnait.

— Comme les autres, tu apporteras du vin à Sevanna et tu lui frotteras le dos dans son bain. Ses domestiques sont tous des nobles ou de riches marchands. Des gens qui savent comment on doit servir l’élite. Chaque jour, elle en fait fouetter cinq pour donner une leçon aux autres. Du coup, ils lui répètent tout ce qu’ils entendent afin de se faire bien voir. À la moindre tentative d’évasion, on te flanquera des coups de bâton sur la plante des pieds jusqu’à ce que tu ne puisses plus marcher. Tant que tu auras mal, tu voyageras sur un chariot, pliée en deux et ligotée. Si tu recommences, le châtiment sera pire, et ainsi de suite. Un des gai’shain était dans les Capes Blanches. Neuf fois ! Il s’est évadé neuf fois. La dernière, il pleurait et implorait avant même qu’on commence à le déshabiller pour le punir.

Alliandre ne prit pas très bien cette tirade. Alors qu’elle soupirait d’indignation, Maighdin feula comme une tigresse.

— Et toi, quelle est ton histoire ? Aes Sedai ou Acceptée, tu es une honte pour la tour.

— Tais-toi quand tes supérieures parlent, Naturelle ! explosa Galina.

Encore un peu, et ces deux femmes allaient se quereller sous la neige.

— Si tu comptes nous aider à fuir, intervint Faile, dis-le carrément, Aes Sedai !

C’était une sœur, aucun doute possible là-dessus !

Devant elles, un chariot gisait dans la neige, un patin arraché. Sous la direction d’un Shaido aux bras et aux épaules de forgeron, des gai’shain le soulevaient en faisant levier avec une grosse branche pour qu’on puisse refixer le patin. En passant devant le petit groupe, Faile et ses compagnes se turent.

— Elle est vraiment ta suzeraine, Alliandre ? demanda Galina, toujours très remontée, quand elles se furent assez éloignées. Qui est-elle pour que tu lui aies juré fidélité ?

— Si tu me le demandais à moi ? siffla Faile.

La Lumière brûle les Aes Sedai et leur fichu sens du secret ! Pour obtenir des avantages, une sœur était capable de ne pas « avouer » que le ciel était bleu.

— Je suis dame Faile t’Aybara, c’est tout ce que tu as besoin de savoir. As-tu l’intention de nous aider ?

Galina mit un genou en terre et dévisagea Faile avec une terrifiante intensité. Troublée, la jeune femme se demanda si elle ne venait pas de faire une erreur. Quelques secondes plus tard, elle en eut confirmation.

L’Aes Sedai se releva et eut un sourire mauvais. Plus calme, elle semblait satisfaite, comme Thevara un peu plus tôt.

— T’Aybara… Tu es donc du Saldaea… Il y a un jeune homme nommé Perrin Aybara. Ton époux ? Oui, j’ai mis dans le mille ! Voilà qui explique le serment d’Alliandre. Sevanna a de grandioses projets pour un homme lié à ton époux. Rand al’Thor… Si elle apprend que tu es sa prisonnière… Mais ne crains pas que je le lui dise, surtout.

Soudain, Galina eut l’air d’un vrai léopard. Affamé, en plus.

— Si tu fais tout ce que je te dis, bien sûr… Dans ce cas, il est même possible que je vous aide à filer.

— Que veux-tu de nous ? demanda Faile avec une assurance feinte.

Après en avoir voulu à Alliandre de s’être identifiée, attirant l’attention sur le groupe, voilà qu’elle venait de faire la même chose. Voire pire.

Et je croyais me dissimuler en cachant le nom de mon père…

— Rien de trop difficile, répondit Galina. Tu as remarqué Thevara, j’imagine ? Bien sûr… Personne ne peut passer à côté. Dans sa tente, elle garde une sorte de bâton blanc d’environ un pied de long. Dans un coffre rouge dont les ferrures ne sont jamais fermées… Apporte-moi cet objet et je vous emmènerai quand je partirai.

— Un jeu d’enfant, dirait-on, fit Alliandre. Si c’est aussi simple, pourquoi ne pas t’en occuper toi-même ?

— Parce que je peux me servir de vous !