— Où sont mes vêtements ? demanda-t-il d’un ton neutre en se redressant sur les coudes.
Sur un guéridon, près du siège de Berelain, une unique bougie éclairait la tente. Une lumière suffisante pour Perrin, même avec des yeux très fatigués.
La Première Dame était vêtue assez pudiquement. Une robe d’équitation vert foncé avec un col montant agrémenté d’une fraise qui lui enserrait le menton. Une robe pudique, sur Berelain, c’était un peu comme une peau de mouton sur un loup… Dans l’ombre, son visage restait magnifique… et indigne de la moindre confiance. Comme les Aes Sedai, elle tenait parole, mais pour des raisons qu’elle seule connaissait. Et quand elle n’avait rien promis sur un sujet, il fallait redouter un coup de couteau dans le dos.
— Sur ce coffre, là…, dit-elle avec un geste élégant de la main. Rosene et Nana les ont nettoyés, mais tu as besoin de manger et de te reposer, pas de t’habiller. Avant que tu te nourrisses, puis que nous parlions « affaires », sache que personne n’espère autant que moi revoir Faile vivante.
Devant tant d’ouverture d’esprit et de franchise, Perrin serait tombé dans le panneau – s’il s’était agi de quelqu’un d’autre. Cette garce réussissait même à exhaler un parfum de loyauté.
— Je veux mes vêtements !
Enroulé dans ses couvertures, Perrin s’assit au bord du lit. Ses habits reposaient sur un coffre de voyage outrageusement sculpté et doré. Son manteau doublé de fourrure y était aussi, et sa hache attendait près de ses bottes sur un tapis aux riches couleurs.
Quelle écrasante fatigue… Combien de temps était-il resté dans le rêve des loups ? Pour le corps, ça ne faisait aucune différence, parce qu’il souffrait comme lorsqu’on était éveillé.
— Tu as raison, j’ai faim !
Berelain eut un ricanement de gorge, puis elle se leva, tira sur le devant de sa robe et redressa le menton.
— Quand elle reviendra de sa rencontre avec les Matriarches, Annoura ne sera pas contente de toi. Perrin, tu ne peux pas ignorer les Aes Sedai. Tu n’es pas Rand al’Thor, et ces femmes finiront par te le prouver.
Berelain quitta enfin la tente, y laissant entrer un peu d’air froid. Dans son courroux, elle ne prit même pas le temps d’enfiler un manteau. À travers le rabat, Perrin vit qu’il neigeait encore. Moins qu’avant, mais avec une belle régularité. Jondyn lui-même aurait du mal à suivre une piste dans ces conditions. Mais il ne fallait pas y penser…
Malgré les quatre braseros, Perrin eut froid aux pieds dès qu’il les posa sur le tapis. Du coup, il fonça vers le coffre où attendaient ses vêtements. Ou plutôt, essaya de foncer. Épuisé, il aurait pu s’étendre sur le sol et se rendormir aussi sec. Pourquoi se sentait-il comme un agneau nouveau-né ? Le rêve des loups devait avoir une influence – d’autant plus qu’il s’y était jeté en abandonnant son corps – et la guérison n’avait rien arrangé. Sans rien dans le ventre depuis le petit déjeuner de la veille, après une nuit dehors, il ne lui restait plus de ressources. Du coup, ses mains tremblaient tandis qu’il tentait d’enfiler ses sous-vêtements.
Jondyn ou Gaul trouveraient Faile. Vivante ! Rien d’autre ne comptait.
Il ne s’attendait pas au retour de Berelain, mais un courant d’air charria son parfum pendant qu’il s’escrimait à remonter son pantalon. Alors que sentir son regard peser sur son dos lui donnait l’impression qu’elle le tripotait, il continua à se vêtir sans se troubler. Pas question qu’elle s’amuse en le voyant se précipiter. Et pas question non plus qu’il la regarde.
— Rosene va t’apporter un repas chaud. Nous n’avons que du ragoût de mouton, mais je t’ai commandé trois portions.
Berelain hésita, puis il entendit ses chaussures glisser sur le sol.
— Perrin, soupira-t-elle, je sais que tu souffres. Aimerais-tu dire des choses qu’un autre homme ne serait pas prêt à entendre ? Comme je refuse que tu ailles pleurer sur l’épaule de Lini, je t’offre la mienne. Décrétons une trêve jusqu’à ce qu’on ait retrouvé Faile.
— Une trêve ? répéta Perrin en se penchant prudemment pour enfiler une botte.
Prudemment pour ne pas s’étaler. Dans ses chaussettes de laine et ses bottes de cuir, il aurait bientôt chaud aux pieds.
— Pour quoi faire, une trêve ?
Berelain ne dit rien pendant qu’il enfilait son autre botte puis ajustait les revers sous ses genoux.
— Très bien, Perrin, dit Berelain quand il eut fini de fermer sa chemise. Si tu veux que ça se passe ainsi…
Quoi qu’elle veuille dire, la Première Dame semblait très déterminée. Soudain, le jeune homme se demanda si son odorat ne l’avait pas trahi. À son odeur, elle semblait offensée. Pourtant, quand il se retourna, il vit qu’elle souriait. Mais de la colère brillait dans son regard.
— Des hommes du Prophète ont commencé à arriver avant l’aube. Lui ne s’est pas montré, du moins à ma connaissance. Avant que tu le revoies…
— Commencé à arriver ? coupa Perrin. Masema était d’accord pour une garde d’honneur de cent hommes.
— Quoi qu’il ait dit, ils étaient déjà trois ou quatre cents la dernière fois que je m’y suis intéressée. Une armée de bandits – tous les hommes capables de porter une lance, je dirais. Et il en vient de toutes les directions.
Perrin mit son manteau, boucla son ceinturon et ajusta la position de sa hache. Cette arme semblait toujours plus lourde qu’elle l’aurait dû.
— Il faut réagir. Je ne m’embarrasserai pas de cette vermine !
— Comparée à lui, sa vermine est inoffensive. Le danger, c’est Masema.
Comme toujours quand elle parlait de Masema, la peur troubla l’odeur de Berelain.
— Sur ce sujet, les sœurs et les Matriarches ont raison. Si tu veux d’autres preuves, il est établi que le Prophète a rencontré les Seanchaniens.
Perrin encaissa mal le coup, surtout après les nouvelles de Balwer sur une bataille en Altara.
— Comment le sais-tu ? Tes pisteurs de voleurs ?
Berelain en avait amené deux de Mayene et elle les envoyait dans les villes et les villages avec mission d’ouvrir en grand les oreilles. Jusque-là, ils n’avaient jamais découvert la moitié de ce que Balwer glanait. Si Berelain disait tout à Perrin…
La Première Dame secoua la tête.
— La « suite » de Faile… Trois de ces jeunes gens nous ont rejoints juste avant l’attaque des Aiels. Ils ont parlé avec des témoins qui ont vu atterrir une créature géante.
Berelain frissonna avec un peu trop de conviction. À en juger par son odeur, c’était pourtant une réaction sincère.
Perrin n’en fut pas étonné. Il avait vu un de ces monstres volants : un Trolloc ne ressemblait pas autant à une Créature des Ténèbres.
— Ce monstre transportait un passager, et on a remonté sa trace jusqu’à Abila, le fief de Masema. Selon moi, ce n’était pas un premier rendez-vous. Une affaire trop bien huilée pour ça.
Berelain eut un sourire moqueur et provocant. Cette fois, son odeur s’accorda à son expression.
— Me faire croire que ton petit secrétaire valait mieux que mes pisteurs n’était pas très gentil. Surtout quand une vingtaine d’espions à toi se faisaient passer pour des fidèles de Faile. J’avoue que tu m’as eue. Décidément, tu n’es jamais avare de surprises. Pourquoi cet air troublé ? Après tout ce que nous avons vu et entendu, tu croyais vraiment pouvoir te fier à Masema ?
La réaction de Perrin n’avait pas grand-chose à voir avec le Prophète. Ces nouvelles changeraient beaucoup de choses ou… rien du tout. Masema pensait peut-être pouvoir rallier les Seanchaniens au Dragon Réincarné. Pour ça, il était assez cinglé. Mais…
Faile avait chargé ces idiots d’espionner ? De s’infiltrer à Abila ? Et ailleurs, sans doute. Selon elle, l’espionnage était un travail de femme, mais il y avait un monde entre tendre l’oreille dans un palais et frayer avec des fanatiques. Au minimum, elle aurait dû lui en parler. S’était-elle tue parce que ses « fidèles » n’étaient pas les seuls à fourrer leur nez là où ils n’auraient pas dû ? Voilà qui lui aurait ressemblé. Ayant pour de bon l’esprit d’un faucon, elle aurait pu trouver amusant d’espionner en personne.