Non, interdiction de se mettre en colère contre elle ! Bien sûr qu’elle aurait jugé ça drôle…
— Je suis ravie de découvrir que tu peux être discret, souffla Berelain. Je n’aurais pas cru ça dans ta nature, mais c’est une belle qualité. Surtout en ce moment. Mes hommes n’ont pas été tués par des Aiels, sauf si ces derniers se sont convertis aux arbalètes et aux haches.
Malgré ses bonnes intentions de départ, Perrin foudroya Berelain du regard.
— Tu glisses ça comme ça, au milieu de la conversation ? Qu’as-tu oublié de me dire d’autre ?
— Comment peux-tu poser cette question ? Pour t’en révéler plus, il faudrait que je me déshabille…
Écartant les bras, Berelain ondula des hanches comme un serpent.
Perrin en grogna de dégoût. Faile avait disparu – la Lumière seule savait si elle vivait encore – et Berelain s’offrait à lui comme elle n’avait jamais encore osé le faire ? Mais on ne se refaisait pas. En réalité, il aurait dû la remercier d’être restée décente pendant qu’il s’habillait.
Pensive, elle se tapota la lèvre inférieure.
— Malgré ce que tu as pu entendre, tu serais seulement le troisième homme à partager ma couche.
En dépit de son regard troublé, Berelain aurait aussi bien pu lui apprendre qu’il était le troisième type à qui elle parlait ce matin. Son odeur… Une seule comparaison s’imposa : celle d’un loup qui repère un cerf coincé dans un roncier.
— Les deux premiers, c’était de la politique, rien de plus… Toi, ce serait pour le plaisir. De bien des manières, en fait…
Une provocation étrangement sincère.
Rosene choisit cet instant pour entrer – avec le courant d’air glacé inévitable. Portant un plateau d’argent couvert d’un carré de tissu, elle traversa la tente.
Perrin ravala la saillie qui lui brûlait les lèvres et espéra que la servante n’avait rien entendu. Souriante, Berelain semblait s’en soucier comme d’une guigne.
Après avoir posé le plateau sur la table, Rosene se fendit d’une révérence appuyée pour Berelain puis salua plus rapidement Perrin. Le regardant ensuite un moment, elle sourit, aussi séduite que sa maîtresse, puis se retira après avoir fait un petit signe à celle-ci. Eh bien, elle avait entendu, pouvait-on conclure…
Une odeur de mouton et de vin aux épices montait du plateau. Perrin en eut l’eau à la bouche, mais il ne serait pas resté ici pour manger, même avec les deux jambes cassées.
Son manteau sur les épaules, il sortit et enfila ses gants dès qu’il vit qu’il neigeait. De gros nuages passaient devant le soleil, déjà levé depuis quelques heures, à en juger par sa position. Partout, les branches ployaient sous le poids de la neige et les ornières creusées par d’innombrables piétinements se comblaient à vue d’œil. Une tempête loin d’être terminée…
Comment Berelain avait-elle osé parler ainsi à Perrin ? Et pourquoi avoir choisi ce moment ?
— N’oublie pas, lança-t-elle dans son dos, de la discrétion, surtout…
Perrin fit la grimace et accéléra le rythme.
Quand il fut à dix pas de la tente rayée, il s’avisa qu’il avait oublié de poser une question. Où étaient donc les hommes de Masema ? Autour de lui, les Gardes Ailés se réchauffaient devant des feux de camp. Équipés de pied en cap, ils restaient près de leurs chevaux sellés et leurs lances rangées en faisceau n’étaient pas bien loin. Malgré les arbres, tous ces feux étaient alignés avec une précision parfaite et ils semblaient rigoureusement de la même taille. De même, les charrettes achetées en chemin et chargées de ravitaillement formaient une impeccable colonne, leurs chevaux de bât harnachés et prêts au départ.
D’ici, les arbres ne cachaient pas complètement le sommet de la butte où des gars de Deux-Rivières montaient encore la garde. Mais on avait démonté les tentes et tout chargé sur les chevaux de bât.
Perrin crut apercevoir une veste noire. Un des Asha’man, même s’il n’aurait su dire lequel.
Dans le camp du Ghealdan, des groupes d’hommes continuaient à surveiller la butte, mais ils semblaient parés au départ, comme les Gardes Ailés.
Les deux camps avaient fait leurs préparatifs. Pourtant, on ne voyait dans la neige aucune trace indiquant que des milliers d’hommes se rassemblaient. Et entre les trois camps, pas une empreinte n’était visible. Si Annoura était avec les Matriarches, la rencontre durait depuis un bon moment. De quoi parlaient ces femmes ? Sûrement de la façon d’éliminer Masema sans qu’il les soupçonne.
Perrin tourna la tête vers la tente de Berelain. Hélas, l’idée d’y retourner lui donnait de l’urticaire.
Pas loin, une autre tente était encore debout. Rayée aussi, mais plus petite, elle abritait les deux servantes de Berelain. Malgré la neige, Rosene et Nana étaient assises devant leur fief sur des tabourets de campagne. Emmitouflées dans leur manteau, elles se réchauffaient les mains au-dessus d’un feu. Se ressemblant comme deux gouttes d’eau, elles n’étaient pas bien jolies, mais avaient pourtant de la compagnie. Sinon, elles auraient été à l’intérieur. Visiblement, Berelain exigeait plus de décence chez ses domestiques qu’elle s’en imposait.
En règle générale, les pisteurs de voleurs étaient muets comme des carpes, du moins en présence de Perrin. Là, ils parlaient et riaient avec les deux femmes. Vêtus très banalement, ils passaient inaperçus au point qu’on ne les aurait pas remarqués s’ils s’étaient rentrés dedans sur un trottoir. Santes et Gendar… Après si longtemps, Perrin n’aurait su dire lequel était lequel.
Sur le feu, accrochée à un trépied, une petite casserole laissait échapper une bonne odeur de ragoût. Perrin tenta de l’ignorer, ce qui n’empêcha pas son estomac de grommeler.
La conversation mourut à son approche. Impassibles, Santes et Gendar le regardèrent puis jetèrent un coup d’œil à la tente de Berelain. Ensuite, ils relevèrent leur col et s’en furent en évitant le regard du jeune homme.
Rosene et Nana firent le même manège – Perrin puis un regard vers la tente de leur maîtresse – et cachèrent un sourire sous leur main. Le jeune homme se demanda s’il devait rougir ou hurler à la mort.
— Sauriez-vous, par hasard, où sont rassemblés les hommes du Prophète ? demanda-t-il.
Garder un ton assuré ne fut pas aisé face aux gloussements et aux sourires en coin des servantes.
— Votre maîtresse a oublié de me le dire.
Rosene et Nana échangèrent un regard et gloussèrent encore. Deux attardées mentales ? Non, ce n’était pas le genre de compagnie qu’appréciait Berelain.
Après un florilège de regards entendus et de ricanements, Nana consentit enfin à répondre. Une main tendue vers le sud-ouest, elle déclara penser que c’était par là, sans en être absolument sûre.
Selon leur maîtresse, annonça Rosene, c’était à environ trois quarts de lieue d’ici. Ou un peu plus…
Quand Perrin s’éloigna, il entendit d’autres gloussements dans son dos. Des idiotes congénitales, peut-être bien…
En réfléchissant à ce qu’il devrait faire ensuite, il quitta le camp des Gardes Ailés et pataugea dans une neige épaisse qui ne fit rien pour améliorer son humeur. Même chose pour la conclusion qu’il finit par atteindre. Du coup, quand il arriva dans son propre camp, il n’était pas à prendre avec des pincettes.
Tous ses ordres avaient été exécutés. Les cochers cairhieniens attendaient sur le banc de leur charrette chargée jusqu’à la gueule, les rênes enroulées autour d’un poignet, et d’autres petites silhouettes circulaient parmi les chevaux pour les calmer. Les gars de Deux-Rivières qui n’étaient pas en poste sur la butte se massaient autour des feux éparpillés entre les arbres. Eux aussi étaient prêts au départ. Contrairement aux soldats des deux autres camps, ils faisaient tout dans un joyeux désordre, mais ils avaient combattu des Trollocs et des Aiels. Une épée sur la hanche, tous étaient armés d’un arc long et portaient à la ceinture un carquois plein de flèches.