Pour une fois, Grady frayait avec eux. D’habitude, Neald et lui se tenaient à l’écart, et personne ne cherchait spécialement leur compagnie. Ce soir, nul ne parlait, rester au chaud semblant la seule préoccupation de tous. Aux visages fermés de ses gars, Perrin comprit que Jondyn n’était pas encore revenu. Même chose pour Gaul, Elyas et les autres. Pourtant, il restait une chance qu’un de ces groupes ramène Faile. Ou au moins, découvre où elle était retenue.
Un moment, Perrin crut que ce seraient ses dernières pensées positives de la journée. Sous la neige, l’Aigle de Manetheren et son étendard à tête de loup étaient tristement en berne au bout de leur hampe.
Vis-à-vis de Masema, le jeune homme avait prévu d’utiliser ces drapeaux comme pendant son long voyage jusqu’à Abila. Pour se cacher au grand jour, en quelque sorte. Quand un type était assez dingue pour se réclamer de la gloire défunte de Manetheren, les gens ne s’étonnaient plus qu’il avance avec une petite armée. Et s’il ne s’attardait pas chez eux, ils lui étaient assez reconnaissants pour ne pas chercher à lui mettre des bâtons dans les roues. En des temps troublés, personne n’allait chercher les ennuis avec une lanterne. Pourquoi se battre et perdre des hommes dont on aurait besoin au printemps pour les semailles ?
Les frontières de Manetheren se trouvant là où s’étendait aujourd’hui le Murandy, avant que sa ruse soit découverte, Perrin aurait eu une bonne chance d’être arrivé en Andor, un pays que Rand tenait d’une main ferme. Mais tout avait changé, et il y aurait un prix à payer. Prohibitif, bien sûr… Il était prêt à s’en acquitter, sauf que ce ne serait pas à lui de le faire. Même s’il en aurait des cauchemars pour longtemps.
6
L’odeur de la folie
Apercevant Dannil près d’un feu, Perrin se faufila entre les chevaux pour le rejoindre. Dès qu’ils le virent, les autres gars de Deux-Rivières se levèrent et s’écartèrent pour lui laisser de la place. Pas certains qu’il ait envie de témoignages de sympathie, ils évitèrent de le regarder, les yeux baissés sous leur capuche.
— Tu sais où sont les hommes de Masema ? demanda Perrin à Dannil.
Il dut ensuite étouffer un bâillement. Son corps voulait dormir, mais ç’aurait été une perte de temps.
— Un peu plus d’une lieue au sud-ouest, répondit Dannil.
Agacé, il tira sur sa moustache. Donc, les deux crétines avaient dit vrai.
— Ils arrivent comme des canards dans le bois de l’Eau en automne. On dirait des types qui viennent d’écorcher leur propre mère…
Lem al’Dai, un gars au visage chevalin, cracha par terre à travers le trou qui remplaçait deux de ses dents de devant. Le souvenir d’une altercation avec le garde du corps d’un marchand de laine, des années plus tôt. Lem adorait les bagarres et il semblait pressé d’échanger des gnons avec les sbires de Masema.
— Ces types écorcheraient n’importe qui sur un ordre du Prophète, confirma Perrin. Il serait plus prudent d’en informer tout le monde… Dannil, tu sais comment sont morts les hommes de Berelain ?
Dannil acquiesça et d’autres hommes marmonnèrent dans leur barbe.
— Vous savez tous, donc… Mais jusque-là, il n’y a pas de preuves…
Lem ricana et les autres parurent aussi révulsés que Dannil. Tous avaient vu les cadavres que la vermine du Prophète laissait derrière elle.
De plus en plus dense, la neige menaçait de tout recouvrir. Pour se protéger du froid, les chevaux rentraient la queue. Dans quelques heures, voire plus tôt, le blizzard se déchaînerait. Pas le genre de temps où on s’éloignait des feux, en principe.
— Rappelle les gars postés sur la butte, puis filez vers le site de l’embuscade.
Une des décisions que Perrin avait prises sur le chemin du camp. Quelle que soit la menace, il avait déjà trop tardé. Les Aiels renégats avaient trop d’avance, et s’ils s’étaient dirigés ailleurs que vers le sud ou l’ouest, quelqu’un serait déjà revenu avec cette information. À l’heure qu’il était, ils devaient s’attendre à ce que Perrin les suive.
— Nous chevaucherons jusqu’à ce que j’aie une idée plus précise de notre destination. Après, Grady et Neald nous feront gagner du temps avec un portail. Dannil, envoie des messagers à Berelain et à Arganda. Je veux que leurs forces lèvent le camp aussi. Il nous faudra des éclaireurs et une protection sur chaque flanc. Dis à ces hommes de ne pas se focaliser sur les Aiels, parce que d’autres ennemis pourraient avoir l’intention de nous massacrer. Je ne veux pas tomber dans un piège. Demande aussi aux Matriarches de rester près de nous.
Malgré ses ordres, Arganda était bien fichu d’essayer de soumettre ces femmes à la question. Et si elles tuaient un de ses soldats en se défendant, il serait capable de ne plus en faire qu’à sa tête, serment d’allégeance ou pas. Or, Perrin aurait parié qu’il lui faudrait bientôt tous les combattants dont il pouvait disposer…
— Sois très ferme, sans pour autant les vexer.
Dannil n’avait pas bronché sous cette avalanche d’ordres. Le dernier lui arracha pourtant une grimace. Autant essayer d’être ferme avec le Cercle des Femmes de Champ d’Emond…
— À tes ordres, seigneur Perrin, dit-il avec un petit salut.
Puis il sauta en selle et commença à distribuer ses instructions.
Entouré d’hommes qui enfourchaient leur monture, Perrin tira sur la manche de Kenly Maerin, un jeune gars qui n’avait encore qu’un pied dans un étrier. Quand il lui eut demandé d’aller faire seller Marcheur puis de le lui amener, Kenly sourit et salua avec ardeur.
— À tes ordres, seigneur Perrin. Je me dépêche !
Perrin soupira intérieurement pendant que le jeune type filait vers les piquets des chevaux, tirant son hongre marron par la bride. Si c’était pour la gratter tout le temps, ce jeunot n’aurait pas dû se laisser pousser la barbe. De toute façon, elle était minable.
En attendant sa monture, Perrin se rapprocha des flammes. Faile l’avait averti qu’il devrait s’habituer aux « seigneur Perrin », aux saluts et aux courbettes. En général, il n’y faisait plus attention, mais aujourd’hui, ça le déprimait. Un fossé se creusait entre ses anciens amis et lui, et il semblait être le seul à vouloir le combler.
Basel Gill le trouva en train de se réchauffer les mains et de ronchonner dans sa barbe.
— Navré de te déranger, seigneur, dit-il en s’inclinant.
L’espace d’une seconde, il retira son chapeau, révélant un crâne presque chauve, puis le remit pour se protéger de la neige. Citadin endurci, il craignait le froid.
Ce gros bonhomme n’était pas obséquieux – peu d’aubergistes de Caemlyn donnaient dans ce registre – mais il appréciait le protocole. Du coup, il s’était assez adapté à son nouveau travail pour satisfaire Faile.
— C’est le jeune Tallanvor… Dès l’aube, il a sellé son cheval et il est parti. Il prétend que tu lui en as donné l’autorisation si les groupes de recherche n’étaient pas revenus à ce moment-là. Je m’interroge, parce qu’on n’a laissé sortir personne d’autre.
L’imbécile ! Même s’il n’avait jamais été prolixe sur son passé, Tallanvor présentait toutes les caractéristiques d’un soldat expérimenté, mais seul contre des Aiels, il était un lièvre parti à la chasse aux hyènes.