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Lumière, que ne donnerais-je pas pour être avec lui. Je n’aurais pas dû écouter Berelain au sujet des embuscades.

Mais il y avait eu une autre embuscade, et les éclaireurs d’Arganda risquaient aussi de mal finir. Tant pis, il devait y aller. Il le fallait.

— Oui, mentit-il, je lui en ai donné la permission.

S’il disait la vérité, il serait obligé de punir le jeune fou. Le fardeau des seigneurs, ça… S’il revoyait ce pauvre type vivant…

— Basel, on dirait que vous aimeriez partir aussi en chasse.

— Seigneur, j’ai beaucoup d’affection pour Maighdin.

Une réponse très digne… et un rien crispée, comme si Perrin venait de dire à l’ancien aubergiste qu’il était trop vieux pour ce genre de bêtises. Et malgré son calme de façade, Gill exhalait bien l’odeur d’un mâle vexé.

— Rien de comparable aux sentiments de Tallanvor, mais c’est un attachement sincère. Bien sûr, j’aime beaucoup dame Faile. C’est simplement que… Eh bien, j’ai l’impression d’avoir connu Maighdin toute ma vie. Elle mérite un meilleur sort.

Le soupir de Perrin se transforma en buée devant sa bouche.

— Je comprends, maître Gill.

La stricte vérité. Lui-même, il espérait sauver toutes ces femmes. Mais s’il fallait choisir, il prendrait Faile et sacrifierait les autres. Comparé à sa femme, rien ne comptait.

Malgré la forte odeur des chevaux, il capta une autre senteur d’agacement et se retourna pour voir de qui il s’agissait.

S’écartant chaque fois qu’un cavalier pressé de rejoindre sa colonne manquait la renverser, Lini le foudroyait du regard. Une main tenant les pans de son manteau, l’autre brandissait une massue à la tête hérissée de pointes. Un miracle qu’elle ne soit pas partie avec Tallanvor.

— Tu auras des nouvelles dès que j’en aurai, promit Perrin.

Son estomac gargouilla, lui rappelant le ragoût qu’il avait dédaigné. Sur sa langue, il crut sentir le goût de la viande et des lentilles. Puis il bâilla à s’en décrocher la mâchoire.

— Excuse-moi, Lini, dit-il quand il put de nouveau parler. Je n’ai pas beaucoup dormi. Et rien mangé depuis une éternité. Tu aurais quelque chose pour moi ? Du pain, par exemple.

— Tout le monde a mangé depuis longtemps, répondit la gouvernante. Il ne reste plus de miettes et les chaudrons, bien nettoyés, ont été rangés. Quand on picore dans trop d’assiettes, seigneur, on finit avec un mal de ventre carabiné. Surtout lorsqu’on ne se limite pas à ses assiettes…

En marmonnant entre ses dents, Lini jeta un dernier coup d’œil assassin à Perrin puis s’en fut en pestant contre le monde entier.

— Trop d’assiettes ? maugréa Perrin. Je n’en ai eu aucune. C’est ça, mon problème, pas une indigestion.

Lini s’éloignait en slalomant entre les chevaux et les charrettes. Trois ou quatre hommes lui parlèrent au passage, mais elle les envoya bouler sans ménagement – et en levant sa massue, au cas où ils n’auraient pas compris. L’inquiétude pour Maighdin devait lui faire perdre le contrôle de ses nerfs.

— Ou était-ce un de ses dictons ? s’interrogea Perrin. D’habitude, ils ont plus de sens que ça.

— Hum… eh bien… au fait, je…

Gill retira de nouveau son chapeau, en inspecta l’intérieur puis s’en coiffa de nouveau.

— Je dois aller vérifier les charrettes, seigneur. Pour m’assurer que tout est en ordre.

— Une aveugle verrait que tout va bien. Qu’est-ce qui se passe ?

Gill chercha une autre excuse, n’en trouva pas et blêmit.

— Je… Bon, tu l’apprendras tôt ou tard, je suppose… Lini est… hum… Ce matin, elle est allée dans le camp des Gardes Ailés. Pour te chercher, puisque tu n’étais pas revenu. Il n’y avait pas de lumière dans la tente de la Première Dame, mais une de ses servantes était réveillée, et elle a dit… enfin, insinué que… Je veux dire… Seigneur, ne me regarde pas comme ça !

Perrin tenta d’avoir l’air moins agressif. Sans grand succès, supposa-t-il quand il s’entendit parler :

— Que la Lumière me brûle ! J’ai dormi sous cette tente, mon gars. Dormi, c’est tout. Tu l’as dit à cette furie ?

Basel Gill faillit s’étrangler sur une quinte de toux.

— Moi ? couina-t-il quand il put de nouveau parler. Seigneur, tu veux que je le lui dise ? Si j’aborde un sujet pareil, elle m’éclatera le crâne avec sa massue. Cette femme a dû naître à Far Madding pendant un orage et ordonner au tonnerre de se calmer. Je parie qu’il a obéi…

— Tu es notre shambayan, rappela Perrin. Ça ne consiste pas seulement à charger des charrettes sous la neige.

Il aurait voulu mordre quelqu’un.

Gill le sentit. Après avoir marmonné une formule de politesse, il se détourna et s’enfuit à toutes jambes. Pas pour aller voir Lini, Perrin en aurait mis sa main au feu. Sa position lui permettait de dominer tous les domestiques, à part Lini. Elle, nul ne lui donnait d’ordres, Faile exceptée.

Morose, le jeune homme observa les éclaireurs qui sortaient du camp et commençaient déjà à regarder partout autour d’eux.

Dès que c’était à son désavantage, les femmes gobaient n’importe quoi au sujet d’un homme. Et pire était la calomnie, plus elles prenaient plaisir à la répandre. Croyant d’abord que Rosene et Nana étaient le seul danger, il devait déchanter. Lini en avait probablement parlé à Breane, l’autre servante de Faile, et à cette heure, toutes les femmes du camp devaient être au courant. Parmi les palefreniers et les cochers, il y en avait beaucoup, et en bonnes Cairhieniennes, elles avaient dû se faire un devoir de tout raconter aux hommes. À Deux-Rivières, on ne voyait pas d’un bon œil les choses de ce genre. Et une fois qu’on avait mauvaise réputation, s’en débarrasser n’était pas facile. Soudain, les hommes qui s’écartaient pour le laisser passer et les regards fuyants prirent un autre sens – le crachat de Lem aussi. Et le sourire de Kenly, qui était peut-être bien un rictus.

Seul point positif, Faile ne croirait pas un mot de cette histoire. Pas vrai ? Bien sûr qu’elle n’y croirait pas !

Kenly revint enfin, Marcheur et son hongre tenus par la bride. Avec ce froid, les chevaux faisaient pitié. Les oreilles en berne, la queue rentrée, Marcheur n’essaya même pas de mordre la monture de Kenly, une activité qu’il adorait d’habitude.

— Ne montre pas tes dents tout le temps, marmonna Perrin en prenant les rênes de son étalon.

Kenly le regarda bizarrement puis détala en jetant de fréquents coups d’œil en arrière.

De plus en plus grognon, Perrin vérifia la sangle de sa selle. Alors qu’il était temps d’aller dénicher Masema, il ne monta pas sur son cheval. Pour se rassurer, il songea qu’il était fatigué et qu’il avait faim. Un peu de repos, un repas rapide, et ça repartirait.

Des fadaises ! Dans sa tête, il revoyait les fermes brûlées et les pendus, de chaque côté de la route… Des hommes, des femmes et même des enfants… Même si Rand était encore en Altara, ça faisait un long chemin. Une longue route, oui, et il n’avait pas le choix. Enfin, aucun qui puisse le satisfaire.

Alors qu’il était debout, le front appuyé à sa selle, une délégation de Cha Faile lui tomba dessus. Une dizaine de jeunes imbéciles aveuglément fidèles à sa femme. Souhaitant que la neige les recouvre tous, il se redressa péniblement.

Selande se campa face à lui, près de la croupe de Marcheur. Une petite femme, ses poings gantés de vert sur les hanches et le front barré d’une ride qui n’augurait rien de bon… Une frêle grenouille toujours prête à vouloir paraître plus grosse que le bœuf…

Malgré la neige, un pan de son manteau était écarté pour lui fournir un accès rapide à son épée… et exposer les six rayures qui ornaient sa veste bleu foncé. Toutes les femmes portaient des vêtements et des armes d’homme. Dans ce groupe d’idiots, elles étaient deux fois plus enclines à dégainer leur quincaillerie que les mâles – pourtant un ramassis de jeunes coqs. Agressifs en toutes circonstances, ces crétins se seraient battus en duel tous les jours si Faile ne s’en était pas mêlée.