Le groupe qui accompagnait Selande empestait la colère, la morosité et une irritation de mauvais augure.
— Je te vois, seigneur Perrin, dit la jeune idiote avec un accent du Cairhien à couper au couteau.
Le salut traditionnel des Aiels, dans cette bouche en cul-de-poule…
— On se prépare au départ, et pourtant, on nous empêche d’accéder à nos chevaux. Aurais-tu l’obligeance de régler ça ?
Tu me vois, c’est ça ? Si tu savais ce que je donnerais pour ne pas te voir, justement.
— Les Aiels marchent, lâcha Perrin.
Il bâilla, se ficha comme d’une guigne du regard furieux de Selande et tenta d’oublier jusqu’à la notion de sommeil.
— Si vous ne voulez pas marcher, voyagez sur les charrettes.
— Tu ne peux pas nous faire ça ! s’écria une Tearienne, la main sur la poignée de son épée.
Très grande, les yeux bleus, Medore était passée très près de la beauté absolue. Avec sa poitrine généreuse, les grosses manches rayées de rouge de sa veste ne faisaient pas un très bel effet.
— Aile Rouge est ma monture préférée. On ne m’en privera pas !
— C’est la troisième fois, dit Selande, mystérieuse. Ce soir, nous parlerons de ton toh, Medore Damara.
D’après les rumeurs, le père de Medore était un homme âgé retiré dans son domaine depuis des années. Astoril n’en restait pas moins un haut seigneur. Toutes choses égales par ailleurs, ça faisait de sa fille la supérieure de Selande, une noble mineure du Cairhien. Pourtant, la Tearienne déglutit péniblement et regarda autour d’elle comme si elle craignait qu’on veuille l’écorcher vive.
Soudain, Perrin en eut plus qu’assez de ces imbéciles, de leur façon de se prendre pour des Aiels alors qu’ils n’avaient rien dans le ventre, et de leurs âneries d’enfants gâtés.
— Quand avez-vous commencé à espionner pour ma femme ? demanda-t-il.
Les jeunes débiles se pétrifièrent.
— Nous effectuons toutes les missions dont dame Faile nous charge, répondit Selande après une assez longue réflexion.
Dans son odeur, la méfiance dominait. Tous diffusaient l’angoisse d’un renard qui se demande si un blaireau n’a pas investi sa tanière.
— Ma femme est-elle vraiment partie chasser ? demanda Perrin, agressif. Elle n’en avait jamais manifesté l’intention…
Après une accumulation d’avanies, la colère prit le dessus chez Perrin. Poussant Marcheur d’une main, il avança vers la jeune femme. Sentant l’humeur de son maître, l’étalon renâcla. À force de serrer la bride, Perrin eut mal aux doigts dans ses gants.
— Ou voulait-elle rencontrer certains d’entre vous, qui sortaient tout droit d’Abila ? A-t-elle été enlevée à cause de votre inepte espionnage ?
C’était du délire, Perrin le sut dès que ces mots sortirent de ses lèvres. Faile aurait pu voir ses espions n’importe où. Et elle se serait arrangée pour ne pas être en compagnie de Berelain. Bref, parler sans réfléchir était toujours une erreur…
S’il était informé des rencontres de Masema avec les Seanchaniens, c’était grâce à ces gens, si stupides soient-ils. Mais il avait envie de frapper – il fallait qu’il frappe ! – et les hommes qu’il rêvait d’écrabouiller étaient à des lieues de là. Avec Faile.
Les yeux réduits à des fentes, Selande ne céda pas un pouce de terrain. Au côté, elle portait une épée, et elle n’était pas seule.
— Pour dame Faile, nous serions prêts à mourir ! cria-t-elle. Aucun de nos actes, jamais, ne l’a mise en danger. Ce qui nous lie à elle, c’est le serment de l’eau !
À elle, pas à moi, c’est très clair…
Perrin aurait dû s’excuser, il le savait. Mais il passa outre :
— Vous aurez vos chevaux si vous promettez de m’obéir et de ne rien faire de précipité.
« Précipité » était un euphémisme avec ces abrutis. Décérébrés, ils étaient fichus de foncer tête baissée dès qu’ils sauraient où était Faile. Et de provoquer sa mort.
— Quand nous l’aurons localisée, je choisirai la façon de la sauver. Si ça contrarie votre « serment de l’eau », oubliez-le, parce que je ne me laisserai pas casser les pieds.
Selande serra les dents, l’air outragée. Mais elle finit par capituler à contrecœur :
— C’est d’accord…
Un des Teariens, un type au long nez baptisé Carlon, grogna de mécontentement, mais Selande le fit taire d’un geste. Avec un menton si étroit, ce jeune idiot n’aurait jamais dû se raser la barbe…
Selande dirigeait son groupe de crétins d’une main de fer. Une autorité qui ne la rendait pas moins stupide que les autres. Le serment de l’eau, et quoi encore !
— Nous t’obéirons jusqu’au retour de dame Faile, dit-elle, les yeux rivés dans ceux de Perrin. Après, nous serons de nouveau à elle. Et il lui reviendra de déterminer notre toh.
Cette dernière remarque s’adressait plus aux jeunes imbéciles qu’à Perrin.
— Parfait, dit ce dernier.
Il tenta de prendre un ton plus conciliant – sans grand succès.
— Je sais que vous lui êtes tous loyaux, et je vous respecte à cause de ça.
Et de rien d’autre, même en cherchant bien…
En guise d’excuses, ça faisait un peu juste et les jeunes gens ne manquèrent pas de s’en apercevoir. Alors que Selande se fendait d’un bruit de gorge maussade, ses camarades foudroyèrent Perrin du regard avant de se retirer.
Qu’ils boudent tout leur soûl ! Qu’importait, tant qu’ils tenaient parole ! De leur vie, ces privilégiés n’avaient jamais levé le petit doigt pour subvenir à leurs besoins. Une bande de parasites.
Le camp se vidait, les charrettes montées sur de gros patins se dirigeant déjà vers le sud. Alors que les chevaux laissaient de profondes empreintes, celles des patins étaient presque immédiatement comblées par la neige.
Les derniers gars de Deux-Rivières descendaient de la butte, puis enfourchaient leurs chevaux et partaient à leur tour.
Sur la gauche de Perrin, la colonne des Matriarches s’était elle aussi ébranlée – tout le monde à cheval, y compris les gai’shain qui conduisaient les bêtes de bât. Quel que soit le degré de fermeté dont Dannil avait fait montre – ou non – ça s’était révélé suffisant. En selle, les Matriarches avaient l’air très mal à l’aise, surtout comparées à la grâce aérienne de Seonid et de Masuri. Mais les gai’shain étaient encore pires ! Même s’ils chevauchaient depuis le troisième jour de neige, ils restaient couchés sur l’encolure de leur monture, s’accrochant à sa crinière comme s’ils redoutaient de tomber à tout instant. Pour qu’ils consentent à pratiquer l’équitation, il avait fallu un ordre des Matriarches. Et même ainsi, certains, dès qu’on ne les surveillait plus, se laissaient glisser au sol pour marcher.
Perrin grimpa en selle. Lui aussi craignait une chute, mais il ne pouvait pas se dérober à ce voyage. Affaibli et affamé, il aurait donné n’importe quoi pour un morceau de pain, un peu de fromage ou un bon râble de lapin.
— Des Aiels arrivent ! cria quelqu’un en tête de la colonne, qui s’immobilisa aussitôt.
D’autres voix firent passer le mot, comme si tout le monde n’avait pas déjà entendu. Prudents, des hommes décrochèrent l’arc pendu à leur épaule. Des conducteurs de charrette se redressèrent sur leur siège pour mieux voir ou sautèrent à terre afin de se réfugier sous leur véhicule.