— Trop de flèches shaido, soupira-t-il.
Les Shaido auraient dû être presque tous coincés dans la Dague de Fléau de sa Lignée, à cinq cents lieues de là. Sauf si certaines de leurs Matriarches avaient appris à « voyager ». Ou si un des Rejetés…
Par la Lumière ! Perrin radotait comme un vieux fou ! Quel rapport avec les Rejetés ? Radoter alors qu’il aurait dû réfléchir… Mais son cerveau ne valait pas mieux que le reste de sa personne.
— Les autres Aiels sont des guerriers qui refusent d’accepter Rand comme leur Car’a’carn.
Les maudites couleurs tourbillonnèrent dans la tête de Perrin. Mais il n’avait pas le temps de s’en soucier. Seule Faile comptait.
— Et ils se sont alliés aux Shaido.
Plusieurs Promises détournèrent les yeux. Elienda, en revanche, foudroya Perrin du regard. Non qu’il eût proféré un mensonge, mais des choses pareilles ne se disaient pas à voix haute.
— Combien de Shaido sont ici ? Pas la tribu entière, quand même ?
Si c’était le cas, il y aurait eu plus que des rumeurs de raids lointains. Au milieu de tous ses autres problèmes, l’Amadicia tout entière serait au courant…
— Mais pas loin non plus, marmonna Wynter entre ses dents.
Une remarque que Perrin n’aurait pas dû pouvoir entendre…
Fouillant dans les ballots suspendus à la selle du cheval blanc, Sulin en sortit une poupée de chiffon vêtue d’un cadin’sor.
— Elyas Machera l’a trouvée avant que nous fassions demi-tour, à environ quinze lieues d’ici.
La Promise secoua la tête. À son odeur, Perrin comprit qu’elle était troublée.
— Elyas prétend l’avoir sentie sous la neige… Avec Jondyn Barran, ils ont repéré sur les troncs d’arbre des entailles laissées par des charrettes. Un très grand nombre de charrettes… Perrin Aybara, je crois que nous avons affaire à un clan au complet. Et peut-être plus que ça… Un seul clan, ça représente au minimum mille lances, et davantage en cas d’urgence. Quand ça se présente, à part les forgerons, tous les hommes prennent les armes. Ces Shaido sont à des jours de marche d’ici – combien, c’est difficile à dire à cause de la neige – et ceux qui ont enlevé ta femme tentent de les rejoindre.
— Ce forgeron s’est armé d’une lance…, souffla Perrin.
Mille guerriers, peut-être plus… Lui, il en avait deux mille, en comptant les Gardes Ailés et les hommes d’Arganda. Contre des Aiels, l’avantage du nombre n’était pas là où on aurait pu le croire.
Perrin tapota la poupée que tenait Sulin. Une petite Shaido pleurait-elle parce qu’elle l’avait perdue ?
Alors qu’il allait enfourcher Marcheur, Sulin le retint par le bras.
— Je t’ai dit que nous avons vu autre chose… Deux fois, Elyas Machera a trouvé des déjections de cheval sous la neige. Et des vestiges de feux de camp. Beaucoup. Beaucoup de chevaux et de feux, je veux dire…
— Des milliers, intervint Alharra.
Les yeux dans ceux de Perrin, il fit un rapport clair et précis.
— Cinq mille au moins, et peut-être le double… Des camps militaires, en tout cas. La même troupe dans les deux endroits, selon moi. Machera et Barran partagent mon analyse. Quoi qu’il en soit, ces soldats se dirigent eux aussi « presque » vers le sud. Bien sûr, ils peuvent n’avoir aucun lien avec les Aiels. Mais il est possible aussi qu’ils les suivent…
Sulin plissa le front à l’intention du Champion, puis elle enchaîna :
— En trois occasions, nous avons vu des créatures volantes comme celles qu’utilisent les Seanchaniens, selon toi. Et nous avons aussi relevé deux fois de curieuses empreintes…
Sulin se baissa, prit une flèche et dessina dans la neige ce qui ressemblait à une empreinte d’ours, mais avec six orteils plus longs que l’index d’un homme.
— Cette créature a aussi des griffes, plus grosses que celles des ours des montagnes de la Brume, et elle doit courir très vite. Tu sais ce que c’est ?
Perrin secoua la tête. À part les félins de Deux-Rivières, il n’avait jamais entendu parler de créatures ayant six orteils.
— Une autre bête seanchanienne…, devina-t-il sans grand mérite.
Donc, au sud, en plus des Shaido, il y avait des Seanchaniens et sans doute aussi des Capes Blanches. C’était ce que suggéraient les renseignements de Balwer, et il se fiait au petit homme.
— On continue quand même vers le sud.
Les Promises regardèrent Perrin comme s’il venait d’annoncer qu’il neigeait.
Après s’être hissé sur le dos de Marcheur, le jeune homme alla rejoindre la colonne. Les Champions le suivirent, leur monture tenue par la bride.
En emmenant le cheval blanc, les Promises allèrent rejoindre les Matriarches. Masuri et Seonid, elles, chevauchaient à la rencontre de leurs Champions. Pourquoi n’étaient-elles pas venues fourrer leur nez dans cette affaire ? se demanda Perrin. Peut-être parce qu’elles entendaient le laisser seul avec son chagrin si les choses tournaient mal. Oui, c’était possible…
Malgré son cerveau déficient, Perrin tenta de récapituler. Les Shaido, sans doute très nombreux… Les Seanchaniens… Une puissante force montée – soit des Capes Blanches, soit des troupes seanchaniennes différentes… Au fond, ça ressemblait aux puzzles que maître Luhhan lui demandait de fabriquer. Des pièces de métal qui s’assemblaient comme dans un rêve, quand on connaissait l’astuce. Mais dans son état d’abrutissement, rien ne semblait vouloir coller ensemble.
Quand il les rejoignit, les hommes de Deux-Rivières étaient tous remontés en selle. Ceux qui avaient mis pied à terre, arc armé, semblaient déconcertés, comme le montraient leurs regards gênés.
— Elle est vivante, annonça Perrin.
Tous les gars semblèrent respirer de nouveau. Impassibles, ils écoutèrent les autres nouvelles, certains hochant la tête comme si elles ne les surprenaient pas.
— Les probabilités seront contre nous ? lança Dannil. Et alors, ce ne sera pas la première fois ! Que faisons-nous, mon seigneur ?
Perrin fit la grimace. Dannil continuait à lui donner du « mon seigneur »…
— Pour commencer, nous allons « voyager » vers le sud – une bonne quinzaine de lieues. Après, j’aviserai. Neald, pars en éclaireur, retrouve Elyas et ses compagnons et dis-leur ce que j’ai décidé de faire. À l’heure qu’il est, ils doivent avoir beaucoup d’avance sur nous. Surtout, sois prudent. Contre dix ou douze Matriarches, tu n’aurais pas une chance.
Un clan entier devait compter au minimum ce nombre de Matriarches capables de canaliser. Et s’il y avait plusieurs clans ? Un marécage que Perrin devrait bien traverser, si la situation se présentait.
Neald hocha la tête puis fit volter son hongre et repartit en direction du camp, où il avait déjà mémorisé le terrain.
Il ne restait plus que quelques ordres à donner. Comme envoyer des cavaliers à la rencontre des hommes de Mayene et de ceux du Ghealdan. Puisqu’ils faisaient camp à part, ces soldats se déplaçaient aussi séparément. Grady pensant pouvoir mémoriser le terrain ici, avant que la jonction ait eu lieu, il n’était pas utile que la colonne retourne en arrière sur les pas de Neald. Du coup, Perrin n’avait plus qu’une tâche sur sa liste…
— Dannil, je dois retrouver Masema. Ou au moins quelqu’un qui puisse lui délivrer un message. Avec un peu de chance, je ne serai pas long.
— Si tu t’aventures seul parmi ces crapules, mon seigneur, tu auras besoin de beaucoup de chance. J’ai entendu certains de ces types parler de toi. À cause de tes yeux, ils pensent que tu es une Créature des Ténèbres.
Dannil croisa le regard de Perrin… et détourna la tête.
— Selon eux, le Dragon Réincarné t’a maté, mais tu n’en restes pas moins un monstre. À ta place, je ne partirai pas sans une petite escorte.
Perrin hésita. Si les sbires de Masema décidaient de lui régler son compte, une « petite escorte » ne suffirait pas. Dans ce cas de figure, tous les gars de Deux-Rivières risquaient de ne pas faire le poids… Devait-il vraiment contacter Masema ? Après tout, il s’apercevrait bien qu’il y avait un problème.