Perrin capta le trille d’une mésange bleue, à l’ouest. Quelques instants plus tard, un autre lui répondit, audible par tous. Eh bien, voilà qui le dispensait de prendre la décision. Peut-être à cause de sa nature de ta’veren, il en avait l’absolue certitude.
Faisant pivoter Marcheur, il attendit.
Les hommes de Deux-Rivières captèrent aussi le message lancé en imitant un des oiseaux emblématiques de leur territoire. Des hommes approchaient, fort nombreux, et ils n’étaient pas obligatoirement amicaux. S’il s’était agi d’alliés, un trille de rossignol aurait retenti. Et en cas d’ennemis franchement déclarés, ç’aurait été celui d’un oiseau moqueur.
Cette fois, les gars de Deux-Rivières réagirent selon le protocole. Tout au long de la colonne, un homme sur deux mit pied à terre, confia les rênes de sa monture à son compagnon encore monté puis saisit son arc et l’arma.
Sur une seule ligne, sans doute pour sembler plus nombreux, les nouveaux venus apparurent entre les arbres largement espacés. Une centaine de cavaliers, deux d’entre eux légèrement détachés en tête, qui avançaient assez lentement pour en devenir menaçants. La moitié portaient une lance prête à être brandie à l’horizontale. Certains arboraient une cuirasse ou un casque, mais très rarement les deux. Cela dit, ces types étaient mieux armés que les sbires habituels du Prophète.
Masema était un des deux membres de l’avant-garde. Dans les ombres de sa capuche, ses yeux brillaient comme ceux d’un félin des montagnes enragé. La veille, combien de ces lances arboraient encore un ruban rouge ?
À quelques pas de Perrin, Masema leva un bras pour ordonner à son escorte de s’arrêter. Abaissant sa capuche, il étudia les archers de Deux-Rivières prêts à tirer. Impassible, il ne sembla pas s’apercevoir que des flocons s’écrasaient sur son crâne chauve. Son compagnon, une épée accrochée dans le dos et une autre pendue au pommeau de sa selle, garda sa capuche. Pourtant, Perrin crut deviner que lui aussi avait le crâne rasé. Son regard noir brillant presque autant que celui de Masema, il observait la colonne sans cesser de garder le Prophète dans son champ de vision.
Perrin fut tenté de signaler qu’un arc long de Deux-Rivières, à cette distance, pouvait envoyer un projectile capable de traverser de part en part une cuirasse et le torse de son porteur. Il envisagea aussi d’évoquer les Seanchaniens. Mais Berelain lui avait conseillé de ne pas trop remuer d’air. Un avis judicieux, dans les circonstances présentes.
— Tu venais à ma rencontre ? lança le Prophète.
Sa voix vibrait d’intensité, même quand il prononçait des paroles qui auraient pu passer pour banales dans la bouche de quelqu’un d’autre.
Il sourit, étirant la cicatrice triangulaire, sur sa joue…
— Qu’importe… Je suis là, maintenant. Comme tu le sais sans doute déjà, les fidèles du Dragon Réincarné – que la Lumière brille sur son nom – refusent d’être laissés en arrière. Je ne peux pas l’exiger d’eux, car ils servent le Dragon tout autant que moi.
Perrin vit une marée de flammes venue d’Amadicia déferler sur l’Altara et peut-être au-delà en laissant sur son passage une piste de mort et de désolation. Inspirant à fond, le jeune homme sentit l’air glacial s’engouffrer dans ses poumons. Faile passait avant tout. Oui, avant tout ! Et s’il devait en crever, eh bien, il en crèverait.
— Conduis tes hommes à l’est, dit-il, surpris par tant de calme dans sa voix. Je te rattraperai dès que possible. Des Aiels ont enlevé ma femme, et je file vers le sud pour la récupérer.
Pour une fois, Masema trahit sa surprise.
— Des Aiels ? Ainsi, ce n’est pas une rumeur ?
Le Prophète fronça les sourcils en observant les Matriarches, tout au bout de la colline.
— Vers le sud, dis-tu ?
Ses mains gantées croisées sur le pommeau de sa selle, Masema entreprit de dévisager Perrin. Dans son odeur, le jeune homme capta l’entêtante senteur de la folie.
— Je vais t’accompagner, dit enfin le Prophète, comme s’il venait de prendre une décision.
Étrange, considérant qu’il s’était montré très impatient de rejoindre Rand. À condition de ne pas être touché par le Pouvoir, cependant…
— Tous les fidèles du Dragon Réincarné – que la Lumière brille sur son nom – viendront aussi. Tuer des Aiels, ces sauvages, c’est accomplir l’œuvre de la Lumière.
Son sourire encore plus glacial qu’avant, Masema tourna la tête vers les Matriarches.
— J’apprécierais ton aide…, mentit Perrin, mais il y a un problème…
Ces minables ne serviraient à rien contre des Aiels. Cela dit, ils étaient des milliers et avaient vaincu des armées. Pas des armées d’Aiels, certes, mais…
Dans la tête de Perrin, une pièce du puzzle se mit en place. Mort de fatigue, il n’aurait su dire comment, mais c’était un fait… De toute manière, ça n’arriverait pas…
— Un problème, oui… Ces Aiels ont beaucoup d’avance sur moi. Pour les rattraper, j’entends « voyager ». Avec le Pouvoir de l’Unique, évidemment. Et je sais ce que tu en penses…
Derrière Masema, des murmures coururent dans les rangs. Se regardant, les hommes agitèrent leurs armes. Perrin entendit quelques « yeux jaunes » et « Créatures des Ténèbres » qui parlaient d’eux-mêmes.
Alors que son compagnon foudroyait le jeune homme du regard, comme s’il venait de blasphémer, Masema ne broncha pas, concentré comme s’il voulait faire un trou dans la tête de son interlocuteur pour voir ce qu’elle contenait.
— S’il arrivait malheur à ta femme, il aurait beaucoup de chagrin, lâcha le Prophète fou.
Interdisant qu’on prononce le nom de Rand, Masema avait l’art d’accentuer comme il le fallait la troisième personne du singulier…
Même s’il parlait d’un ton calme – pour lui – les yeux de Masema brûlaient de rage et la colère distordait ses traits.
Perrin ouvrit la bouche mais la referma sans parler. Après ce que Masema venait de dire, le soleil aurait tout aussi bien pu se lever à l’ouest !
Soudain, le jeune homme se demanda si Faile, au milieu des Shaido, n’était pas plus en sécurité que lui.
7
Les rues de Caemlyn
Dans les rues en pente de Caemlyn, à travers les collines, la suite d’Elayne ne passa pas inaperçue – et la jeune femme non plus. Le Lys d’Or, sur la poitrine de son manteau écarlate doublé de fourrure, était largement suffisant pour que les citoyens de la capitale l’identifient. Elle avait pourtant relevé sa capuche afin de dévoiler la rose d’or unique qui ornait son diadème. En ce jour, ce n’était pas seulement Elayne, la Haute Chaire de la maison Trakand, qui traversait la ville, mais la Fille-Héritière dans toute sa grandeur. Et il fallait que tout un chacun le voie et le fasse savoir.
Sous la pâle lumière de la fin de matinée, les dômes de la Nouvelle Cité composaient une symphonie d’or et de blanc et les branches couvertes de givre des arbres dénudés, de chaque côté des artères principales, scintillaient comme des bijoux. Même à l’approche de son zénith, et malgré un ciel sans nuages, le soleil ne diffusait pas vraiment de chaleur. Par bonheur, il n’y avait pas de vent. L’air restait cependant assez froid pour que le souffle d’Elayne se transforme en buée. Quoi qu’il en soit, avec ses rues et ses ruelles où on avait déblayé la neige, la ville revivait et bruissait d’activité. Enchaînés à leur travail presque autant que leurs chevaux, les conducteurs de chariot et de charrette se frayaient lentement un passage dans la foule. Résignés à se traîner, ils resserraient les pans de leur manteau pour ne pas grelotter.