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Vide à en juger par le bruit qu’il produisait, un chariot-citerne avançait vers la tour d’eau où on le remplirait. Ensuite, il repartirait combattre les incendies volontaires bien trop fréquents.

Quelques camelots et colporteurs bravaient les frimas pour vanter les mérites de leurs produits. Pressés de rentrer chez eux, les passants ne leur accordaient aucune attention. Pour autant, ils n’avançaient pas très vite, parce que les rues engorgées les en empêchaient. Désormais, Caemlyn était encore plus surpeuplée que Tar Valon. Dans cette fourmilière, même les cavaliers faisaient du surplace. En quelques heures, Elayne n’avait vu que deux ou trois carrosses. Si leurs passagers n’étaient pas invalides, ou en partance pour un long voyage, c’étaient de pauvres idiots.

Sur le passage d’Elayne et de sa suite, tout le monde s’immobilisait. Alors que certains citadins la désignaient du doigt, d’autres hissaient un gamin sur leurs épaules.

— Comme ça, tu pourras raconter à tes enfants que tu l’as vue…

Mais vu qui ? La future reine ou une femme qui dirigeait provisoirement la ville ? Toute la question était là…

De temps en temps, des cris encourageants retentissaient :

— Trakand ! Trakand !

Ou mieux encore :

— Elayne et Andor !

La Fille-Héritière aurait aimé entendre plus de vivats, mais mieux valait le silence plutôt que des huées. Les Andoriens étaient un peuple expressif, et ça se vérifiait deux fois plutôt qu’une à Caemlyn. Par le passé, à cause de huées spontanées dans les rues, des reines avaient fini par perdre leur couronne.

Cette idée glaça les sangs d’Elayne. « Qui tient Caemlyn tient l’Andor », affirmait un dicton. Comme Rand l’avait démontré, ce n’était pas tout à fait vrai. Cela dit, la capitale restait le cœur du royaume. La Fille-Héritière avait réclamé la cité – sur la façade des tours de garde, l’Étendard du Lion et la Clé de Voûte d’argent des Trakand se partageaient les places d’honneur – mais elle ne possédait pas encore le cœur de Caemlyn, qui comptait beaucoup plus que les bâtiments.

Ils m’acclameront un jour, se jura-t-elle. Je mériterai leurs vivats.

Pour l’instant, les cris enthousiastes semblaient un peu perdus dans la vaste foule. Elayne aurait donné cher pour qu’Aviendha lui tienne compagnie, mais l’Aielle n’avait pas jugé bon de grimper sur un cheval pour une simple promenade.

Même si elle n’était pas là, Elayne la sentait. Pas exactement comme elle sentait Birgitte, sa Championne, mais elle avait conscience de la présence en ville de sa sœur. Un peu comme si elle était dans une pièce sans qu’elle la voie… Une sensation réconfortante.

Les compagnons de la Fille-Héritière attiraient eux aussi l’attention. Aes Sedai depuis seulement trois ans, Sareitha n’arborait pas le visage sans âge de ses consœurs. Dans sa robe en laine couleur bronze, une grosse broche d’argent incrusté de saphirs fermant le col de son manteau, elle ressemblait à une négociante prospère. Ned Yarman, son Champion, la suivait comme son ombre, et lui non plus ne passait pas inaperçu. Grand, les épaules larges, ce jeune homme aux yeux bleus brillants portait une cape-caméléon qui se fondait dans le décor. Du coup, on eût dit que sa tête flottait au-dessus d’un puissant hongre gris auquel il manquait aussi des morceaux sur la croupe, là où tombaient les pans du vêtement. Yarman ne faisait aucun mystère sur sa nature et ne cherchait jamais à dissimuler que sa présence signalait celle d’une Aes Sedai dans un très proche périmètre.

Les autres membres de l’escorte entouraient Elayne pour la protéger. Vêtues de l’uniforme rouge des Gardes de la Reine, ces huit femmes faisaient s’écarquiller bien des yeux. De fait, ce n’était pas un spectacle habituel. À dire vrai, si Elayne les avait choisies parmi les nouvelles recrues, c’était exactement pour ça.

Leur sous-officier, Caseille Raskovni, aussi élancée et dure que la meilleure Promise, était un oiseau rare : une garde du corps de marchand, avec vingt ans d’expérience en poche, comme elle aimait à le dire. Les clochettes d’argent piquées dans la crinière de son lourd hongre rouan indiquaient qu’elle était originaire d’Arafel. Cela posé, elle restait très allusive sur son passé…

La seule Andorienne du lot, Deni Colford, avait longtemps officié comme videuse dans une taverne pour conducteurs de chariot, à l’extérieur de la ville. Un autre travail peu commun, pour une femme. À cette heure, Deni ne savait toujours pas utiliser l’épée qui battait sa hanche. Mais selon Birgitte, elle avait un regard d’aigle, des réflexes rapides et l’art de se servir efficacement du gourdin qui pendait sur son autre hanche.

Les six autres femmes étaient des Quêteuses du Cor. Un groupe disparate, avec des grandes, des petites, des jeunes, des moins jeunes, des minces et des moins minces. Alors que quelques-unes se montraient aussi discrètes que Caseille, d’autres se vantaient à tout bout de champ de leur position passée. Chez les Quêteurs du Cor, les deux attitudes étaient communes. Mais ces femmes avaient voulu s’enrôler dans la Garde, une preuve de leur valeur. Plus important encore, elles étaient passées sous les fourches caudines de l’intraitable Birgitte.

— Ces rues ne sont pas sûres pour toi, dit soudain Sareitha.

Talonnant sa jument marron, l’Aes Sedai se porta à hauteur du hongre noir d’Elayne. Agressif, Cœur de Feu essaya de mordre la pauvre bête – sans succès, parce que la Fille-Héritière tira très fort sur ses rênes.

Dans une rue très étroite, la foule encore plus compacte, les huit gardes se rapprochèrent un peu plus de leur protégée.

Malgré son impassibilité coutumière – une caractéristique professionnelle –, Sareitha laissa deviner son inquiétude :

— Dans une telle fourmilière, tout peut arriver. N’oublie pas qui est descendu Au Cygne d’Argent, à une demi-lieue d’ici. Dix sœurs dans la même auberge, ça n’est pas un hasard. Elaida peut très bien les avoir envoyées.

— Ou non, lâcha Elayne, d’un calme souverain.

En apparence, en tout cas…

Un grand nombre de sœurs semblaient attendre à l’écart que le combat entre Elaida et Egwene soit terminé. Depuis l’arrivée d’Elayne à Caemlyn, deux sœurs étaient parties du Cygne d’Argent et trois nouvelles s’y étaient installées. Rien qui ressemblât à un groupe en mission, à vrai dire… Et dans le lot, il n’y avait pas une seule sœur rouge. Sans nul doute, Elaida en aurait envoyé…

Malgré tout, et même si elle n’en avait rien dit à Sareitha, Elayne faisait surveiller ces Aes Sedai. Plus encore qu’une Acceptée en fugue ou une des « rebelles » liées à Egwene, Elaida brûlait de capturer la Fille-Héritière. Pour quelle raison ? Elayne n’aurait su le dire. Pour la Tour Blanche, une reine Aes Sedai n’aurait eu que des avantages. Mais si on l’enlevait pour la ramener de force à Tar Valon, Elayne ne s’assiérait jamais sur le trône.

Cela posé, quand Elaida avait ordonné qu’on la ramène de gré ou de force, la jeune femme ne semblait pas en position de ceindre la couronne avant de nombreuses années. Pourquoi la position de la Chaire d’Amyrlin n’avait-elle pas changé ?

Cette énigme tracassait Elayne depuis que Ronde Macura lui avait fait boire l’immonde potion qui l’avait pour un temps empêchée de canaliser. Une énigme plus inquiétante que jamais, à présent que le monde entier savait où trouver la future reine d’Andor.

Le regard d’Elayne s’attarda sur une femme aux cheveux noirs vêtue d’un manteau bleu à la capuche abaissée. Daignant à peine lui jeter un coup d’œil, l’inconnue, un sac en tissu plein à craquer pendu à son épaule, entra dans la boutique d’un fabricant de bougies.