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Il ne s’agissait pas d’une Aes Sedai, décida Elayne, mais simplement d’une femme qui vieillissait bien, comme Zaida din Parede.

— Et dans le cas contraire, continua Elayne, je ne me cacherai pas par crainte d’Elaida.

Que pouvaient bien mijoter les Aes Sedai descendues Au Cygne d’Argent ?

Sareitha grogna, pas discrètement, et parut sur le point de rouler de grands yeux. Mais elle se ravisa… De temps en temps, Elayne sentait peser sur elle le regard d’une des autres sœurs présentes au palais. Sans doute l’étonnement de découvrir le cadre où elle avait grandi… Pourtant, au moins en apparence, ces femmes l’acceptaient, reconnaissant qu’elle était une Aes Sedai – la plus puissante de toutes, en fait, à l’exception de Nynaeve. Ça ne les incitait pas à arrondir les angles, car elles lui disaient le fond de leur pensée sans s’embarrasser de diplomatie. Avec une sœur de son niveau ayant suivi une trajectoire plus classique, se seraient-elles montrées moins directes ? À coup sûr, oui…

— Oublions Elaida, donc, fit Sareitha. Mais n’oublions pas tous les autres qui aimeraient t’avoir en leur pouvoir. Une pierre bien lancée, et tu ne serais plus qu’un fardeau inconscient facile à emporter on ne sait où.

Sareitha était-elle obligée d’enfoncer sans cesse des portes ouvertes ? Enlever les candidates au trône était quasiment le sport national andorien. Et toutes les maisons opposées à la sienne avaient à Caemlyn des partisans qui guettaient une occasion. Sans avoir de grandes chances de réussir, tant qu’Elayne serait capable de canaliser, mais ça ne les empêcherait pas d’essayer. À Caemlyn, la Fille-Héritière ne s’était jamais attendue à être en sécurité.

— Si je ne sors jamais du palais, Sareitha, le peuple ne me soutiendra pas. On doit me voir dans la rue, libre et sans crainte.

D’où les huit gardes du corps, au lieu des cinquante que Birgitte aurait voulus. Mais la Championne restait hermétique aux exigences de la politique.

— En outre, puisque tu es là, il faudrait deux pierres bien lancées.

Sareitha grogna de nouveau, mais Elayne ne daigna pas tenir compte de son obstination. Elle aurait voulu ignorer la présence de cette femme, mais c’était impossible. Cette sortie, en réalité, ne visait pas seulement à se montrer au peuple. Halwin Norry, le Premier Clerc, la bombardait de chiffres et de faits concernant le royaume. Alors que la voix monocorde de cet homme l’endormait systématiquement, elle tenait à voir les choses de ses yeux. Racontée par Norry, une émeute devenait aussi assommante qu’un rapport sur les citernes municipales ou le nettoyage des égouts.

Une multitude d’étrangers se mêlait aux locaux. Des Kandoriens à la barbe fourchue, des Illianiens porteurs de bouc sans moustache, des Arafelliens aux nattes piquetées de clochettes d’argent, des Domani au teint cuivré, des Altariens à la peau olivâtre, des Teariens à la sombre complexion et des Cairhieniens reconnaissables à leur petite taille et à leur pâleur extrême. Beaucoup de ces gens étaient des marchands surpris par l’arrivée soudaine de l’hiver ou décidés à brûler la politesse à la concurrence. Gonflés de leur importance, ces hommes et ces femmes clamaient haut et fort que le commerce était le sang même des nations. Convaincus d’être une artère essentielle de ce système circulatoire, ils paradaient même quand un manteau à la teinture passée ou une broche de cuivre et de verre trahissaient leur insignifiance.

Parmi les passants, beaucoup portaient des vestes élimées, des pantalons déchirés aux genoux et râpés à l’ourlet et des manteaux en haillons – lorsqu’ils en avaient. Des réfugiés chassés de chez eux par la guerre ou poussés à l’exil parce que le Dragon Réincarné, selon eux, avait brisé tous les liens qui les rattachaient au monde. Les épaules voûtées, les yeux fous, ils se laissaient emporter par la marée humaine tels des morceaux de bois flotté dans un naufrage.

Avisant une femme aux yeux ternes, un tout jeune enfant sur les épaules, Elayne sortit une pièce de sa bourse et la tendit à une de ses gardes du corps. Le regard froid sur son visage rond, Tzigan prétendait venir du Ghealdan – la fille unique d’une famille de noble mineur. Après tout, elle pouvait dire vrai sur ses origines. Quant au reste…

Quand Tzigan se pencha pour lui tendre la pièce, la femme continua à avancer comme si elle ne la voyait pas. En ville, il y avait trop de malheureux dans cet état. Dans des cantines improvisées, le palais en nourrissait des milliers chaque jour. Hélas, beaucoup ne trouvaient même plus la force de venir chercher leur pain et leur soupe.

Elayne remit la pièce dans sa bourse et pria pour le salut de cette inconnue et de son enfant.

— Tu ne peux pas subvenir aux besoins de tout le monde, dit Sareitha, consolante.

— En Andor, déclara Elayne comme si elle lisait un décret, les enfants n’ont pas le droit de mourir.

Mais comment faire pour que ça n’arrive plus ? Si les vivres ne manquaient pas, aucun décret ne pouvait forcer les gens à manger.

D’autres étrangers, hommes comme femmes, étaient arrivés en haillons mais n’en portaient plus depuis longtemps. Quoi qui les ait chassés de chez eux, ils avaient décidé qu’ils n’iraient pas plus loin, puis pensé au travail qu’ils avaient dû abandonner en même temps que la majorité de leurs biens. À Caemlyn, quiconque avait des compétences et un peu d’énergie pouvait trouver un banquier prêt à le financer. Ces derniers temps, les boutiques poussaient comme des champignons ! En une matinée, Elayne avait vu pas moins de trois nouveaux horlogers. Deux souffleurs de verre venaient d’ouvrir au centre-ville, et une trentaine de fabriques étaient achevées ou en cours de construction dans le secteur nord. Désormais, Caemlyn exporterait du verre au lieu d’en importer, et idem pour le cristal. Et la capitale pouvait aussi se vanter de produire une dentelle aussi somptueuse que celle de Lugard – rien d’étonnant, puisque presque tous les artisans en venaient.

Ces considérations remontèrent un peu le moral d’Elayne. Avec les taxes et les impôts dont s’acquitteraient ces commerces – modestes au début, mais ça valait mieux que rien – on pourrait faire bien des choses…

Dans la foule, Elayne remarqua surtout le nombre impressionnant de mercenaires. Andoriens ou étrangers, ils étaient faciles à reconnaître. Des types au visage dur armés jusqu’aux dents qui bombaient le torse en toutes circonstances. Les gardes du corps de marchands étaient eux aussi armés et ils n’hésitaient pas à jouer des coudes pour se frayer un passage. Comparés aux mercenaires, ils semblaient pourtant moins arrogants et arboraient en général beaucoup moins de cicatrices.

Dans la foule, ces mercenaires étaient comme des raisins dans un gâteau. Avec une telle offre, en une saison où la demande déclinait, les tarifs avaient de bonnes chances de baisser. À moins que ces gaillards, comme Dyelin le redoutait, finissent par coûter son royaume à Elayne. D’une manière ou d’une autre, elle devait trouver assez d’hommes pour que les étrangers ne soient pas majoritaires dans sa Garde. Et l’argent nécessaire pour les payer.

Soudain, la Fille-Héritière eut une conscience aiguë de la présence de Birgitte. Comme souvent ces derniers temps, la Championne était en colère. Dans sa rage, elle approchait à toute allure de la petite colonne. Une combinaison d’affect et d’action qui alarma Elayne. Sans tergiverser, elle ordonna un retour vers le palais par la route la plus directe – celle qu’empruntait sûrement Birgitte, guidée par le lien. Du coup, la Fille-Héritière et son escorte tournèrent vers le sud, dans la rue de l’Aiguille. Une voie assez large mais sinueuse qui passait d’une colline à l’autre. Son nom lui venait des temps lointains où elle était le fief des fabricants d’aiguilles. Désormais, on y trouvait des auberges, des tavernes, des couteliers et d’autres artisans, à l’exception des fameux fabricants d’aiguilles.