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Birgitte rejoignit les cavalières alors qu’elles s’engageaient dans la voie Pearman, un peu avant d’entrer dans la Cité Intérieure. Tout au long de cette rue s’alignaient des boutiques de maraîchers qu’on se repassait de père en fils depuis les temps lointains d’Ishara Casalain, la première reine d’Andor. À cette époque de l’année, les étals étaient bien entendu presque vides.

Son manteau rouge battant au vent, Birgitte avançait au petit trot malgré la foule. Alors que les gens, affolés, s’écartaient devant elle, la Championne tira enfin sur ses rênes.

Comme pour compenser sa précipitation, elle prit le temps d’étudier les huit gardes, retourna son salut à Caseille et vint chevaucher à côté d’Elayne.

Contrairement aux huit femmes, elle ne portait ni épée ni armure. À l’en croire, le souvenir de ses vies passées s’estompait – avant la fondation de la Tour Blanche, elle ne se rappelait plus grand-chose clairement, même si des bribes subsistaient – à part un seul point, très précis. Chaque fois qu’elle avait tenté d’utiliser une épée, ça n’était pas passé loin de lui coûter sa peau. Quand elle n’avait pas bel et bien fini six pieds sous terre.

— Un pigeon à moitié gelé est arrivé tout à l’heure au palais, dit-elle d’un ton furibard. Avec des nouvelles d’Aringill… Les hommes qui escortaient Naean et Elenia sont tombés dans une embuscade, à moins de deux lieues de la ville. Tous sont morts, mais un de leurs chevaux est revenu avec du sang sur sa selle. Sinon, nous n’en aurions rien su avant des semaines. Je doute que ces deux-là aient été capturées par des bandits en quête d’une rançon. Ce serait trop beau…

Cœur de Feu fit un pas de côté et Elayne dut le remettre dans le droit chemin. Au sein de la foule, un cri sembla saluer la gloire des Trakand. Ou non… Les beuglements des marchands ambulants étaient trop forts pour qu’on entende le reste…

— Donc, il y a un espion au palais, dit Elayne.

Elle pinça les lèvres, agacée de n’avoir pas su tenir sa langue devant Sareitha.

Birgitte ne sembla pas avoir les mêmes préventions.

— À moins qu’il y ait entre nos murs un ta’veren dont nous ignorons l’existence. Avec ça, tu vas enfin me laisser t’affecter un garde personnel. Une personne de confiance qui…

— Non !

Au palais, Elayne était chez elle, et nul ne la surveillerait. Jetant un coup d’œil à Sareitha, elle vit qu’elle écoutait attentivement. Plus besoin d’essayer de lui cacher des choses, désormais.

— Tu as prévenu la Première Servante ?

D’un regard furieux – et d’une décharge d’indignation via le lien – Birgitte indiqua à son Aes Sedai qu’elle pouvait bien aller apprendre à tricoter à sa grand-mère.

— Bien sûr. Elle compte interroger tous les domestiques qui ne servaient pas ta mère depuis au moins cinq ans. Je me demande si elle n’envisage pas de les torturer. Après lui avoir appris la nouvelle, je me suis félicitée de quitter son bureau avec la peau sur les os. Comme tu t’en doutes, j’interrogerai moi-même les « autres »…

Birgitte parlait des Gardes de la Reine, mais elle préférait rester vague devant Caseille et les sept autres. Elayne doutait que la démarche donne des résultats. À chaque recrutement, des espions pouvaient s’infiltrer dans un groupe. Mais sans être sûrs d’occuper un poste où ils apprendraient des choses utiles.

— S’il y a des espions au palais, intervint Sareitha, il peut y avoir… pire. Tu devrais accepter le plan de dame Birgitte. À présent, il y a un précédent.

Birgitte montra ses dents à l’Aes Sedai. Un sourire ? Terriblement raté, si c’était le cas. Mais sincère. Même si être appelée « dame » lui donnait de l’urticaire, elle se tourna vers Elayne, pleine d’espoir.

— Quand je dis « non », c’est « non » !

Le mendiant qui approchait de la petite colonne, un sourire aux lèvres et un chapeau renversé dans la main, détala comme s’il avait le Ténébreux à ses trousses. Troublée, Elayne se demanda quelle part de sa brusque colère lui appartenait et quelle part était à Birgitte. Quoi qu’il en soit, sa réaction lui parut appropriée.

— J’aurais dû aller les chercher moi-même, marmonna-t-elle.

Au lieu de ça, elle avait ouvert un portail pour le messager et passé le reste de la journée avec des marchands et des banquiers.

— Au minimum, j’aurais dû ordonner que presque toute la garnison d’Aringill les escorte. Par ma faute, dix hommes sont morts. Pire que ça, j’ai perdu Elenia et Naean.

Birgitte secoua la tête, faisant osciller son épaisse natte, qu’elle portait par-dessus son manteau.

— Primo, les reines ne se chargent pas des missions de ce genre. Bon sang ! ce sont des têtes couronnées !

Moins furieuse – un peu, en tout cas –, Birgitte restait exaspérée, et les deux sentiments s’entendaient dans sa voix. Elle voulait vraiment qu’Elayne ait un garde personnel – jusque dans sa baignoire, probablement.

— Ta vie d’aventurière est terminée ! Sinon, ça finira par des excursions sous déguisement, y compris après la tombée de la nuit, à des heures où n’importe quel voyou pourrait te fracasser le crâne sans que tu le voies venir.

Elayne se redressa sur sa selle. Birgitte était au courant de ses escapades, bien entendu. Comment cacher quelque chose à sa Championne ? S’il existait un moyen de neutraliser le lien – c’était plus que probable –, elle ne le connaissait pas. Mais si l’ancienne héroïne continuait avec ses gros sabots, une légion de sœurs voudraient suivre la future reine avec leurs Champions et tout un régiment de Gardes Royaux. Tout le monde se souciait de sa sécurité. À croire qu’elle n’était jamais allée à Ebou Dar, à Tanchico et pis encore à Falme. En outre, jusque-là, elle ne s’était offert qu’une « excursion » nocturne. En compagnie d’Aviendha…

— Les rues noires et froides ne valent pas un bon livre devant un feu bien chaud, fit Sareitha comme si elle pensait tout haut.

Les yeux rivés sur les boutiques, à croire qu’elles la fascinaient, elle continua :

— Je déteste marcher sur des pavés verglacés, en pleine nuit, sans même une bougie pour m’éclairer. Les jeunes et jolies femmes croient souvent que des vêtements ordinaires et de la crasse sur les joues suffisent à les rendre invisibles.

Déconcertée par ce passage abrupt du coq à l’âne, Elayne ne fit pas tout de suite le rapprochement.

— Se faire assommer puis traîner dans une allée obscure incite vite à changer d’avis… Sauf, bien entendu, si on a avec soi une amie qui peut canaliser et que l’agresseur ait frappé moins fort qu’il aurait dû. Mais on ne peut pas être chanceuse à tous les coups. Pas vrai, dame Birgitte ?

Elayne ferma un instant les yeux. Aviendha avait dit que quelqu’un les suivait, mais elle avait cru à un simple voleur. Quoi qu’il en soit, l’affaire ne s’était pas passée comme ça. Pas exactement…

Birgitte foudroya la future reine du regard, une promesse d’explications ultérieures. Quand comprendrait-elle qu’une Championne ne pouvait jamais souffler dans les bronches de son Aes Sedai ?

— Secundo, reprit Birgitte, revenant à leurs moutons, dix hommes ou près de trois cents, ça n’aurait rien changé. C’était un bon plan, la Lumière m’en soit témoin. Quelques hommes auraient pu conduire discrètement Elenia et Naean jusqu’à Caemlyn. Mobiliser la garnison aurait éveillé les soupçons de tous les espions qui grouillent en Andor. Et leurs commanditaires auraient simplement engagé plus de tueurs. Très probablement, ces gens tiendraient désormais Aringill, en plus de tout. Si petite que soit la garnison, elle refroidit les ardeurs de tous ceux qui voudraient se dresser contre toi, à l’est. Enfin, plus il y aura de Gardes originaires du Cairhien et mieux ça vaudra, parce qu’ils te sont presque tous loyaux.