Pour quelqu’un qui affirmait être une « simple archère », Birgitte avait un sacré sens de l’analyse. Dans son scénario catastrophe, elle avait juste oublié la perte des droits douaniers du commerce fluvial.
— Qui a enlevé Elenia et Naean, dame Birgitte ? demanda Sareitha. De toute évidence, c’est une question cruciale.
La Championne soupira à pierre fendre.
— Nous le saurons bien assez tôt, j’en ai peur, répondit Elayne.
La sœur marron la regardant dubitativement, elle tenta de ne pas grincer des dents. Depuis son retour en Andor, ça lui arrivait bien trop souvent.
Une Tarabonaise enveloppée dans un manteau de soie verte s’écarta du chemin des chevaux et s’inclina humblement, ses fines tresses ornées de perles oscillant hors de son capuchon. Sa servante, une petite femme aux bras lestés de paquets, l’imita avec une maladresse touchante. Armés d’un gourdin à la tête renforcée de fer, les deux gardes du corps de la dame ne relâchèrent pas leur vigilance. En cuir, leurs longs manteaux pouvaient dévier bien des coups, sauf peut-être ceux d’un couteau très pointu.
Elayne inclina la tête en réponse au salut de la Tarabonaise. Jusque-là, aucun Andorien ne lui avait témoigné autant de respect. Derrière le voile transparent, le beau visage de la femme accusait trop le passage du temps pour être celui d’une Aes Sedai. Un coup de chance. Elayne avait bien trop de chats à fouetter pour s’occuper d’Elaida.
— Pour répondre quand même à ta question, c’est très simple, Sareitha, dit-elle d’un ton très neutre. Si c’est Jarid Saran qui les a capturées, Elenia proposera deux solutions à Naean. Primo, que la maison Arawn se rallie à sa candidature, avec quelques avantages territoriaux pour sa Haute Chaire. Secundo, en cas de refus, une exécution sommaire dans une cellule obscure et des « funérailles » dans la cour d’une grange. Naean ne capitulera pas aisément, mais dans sa maison, on délibère pour savoir qui commandera jusqu’à son retour – donc, personne ne se pressera de prendre une décision. Elenia menacera Naean de la torturer – voire passera à l’acte – et pour finir, la maison Arawn soutiendra Sarand au bénéfice d’Elenia. Fascinées comme d’habitude par la force, les maisons Anshar et Baryn suivront le mouvement…
» Si les « ravisseurs » sont des sbires de Naean, Elenia se verra offrir le même choix, mais Jarid attaquera la maison Arawn, sauf si Elenia lui demande de n’en rien faire. Et c’est peu probable, si elle lui accorde l’ombre d’une chance de la sauver. Du coup, avec un peu de chance, au cours des semaines à venir, nous apprendrons que les domaines des Arawn sont à feu et à sang.
Sinon, je me retrouverai avec quatre maisons unies contre moi, sans même savoir s’il y en a deux pour me soutenir.
— Un raisonnement brillant, fit Sareitha, visiblement surprise.
— Avec un peu plus de temps, tu en serais arrivée aux mêmes conclusions, dit Elayne, ravie de voir la sœur rougir.
Par la Lumière ! à dix ans, sa mère aurait exigé qu’elle comprenne tout ça en un éclair.
Le reste du trajet jusqu’au palais se déroula en silence. Distraite, Elayne n’accorda aucune attention aux tours en mosaïque et aux autres merveilles de la Cité Intérieure.
Des Aes Sedai à Caemlyn, des espions au palais, l’enlèvement de Naean et Elenia, le recrutement en cours conduit par Birgitte… Que de soucis !
À propos du recrutement, allait-il falloir vendre l’argenterie du palais et les bijoux qui lui restaient ?
De gros tracas, vraiment. Pourtant, avec une sérénité de façade, Elayne remercia d’un geste tous les passants – assez rares – qui l’acclamèrent sur son passage. Une reine ne devait jamais montrer qu’elle avait peur, surtout quand c’était vrai.
Plus haut bâtiment de Caemlyn, le palais était un fabuleux entrelacs de balcons ouvragés et de promenades à colonnades. Visibles à des lieues de distance, ses tours et ses dômes dorés brillaient au soleil. Une ode à la puissance du royaume d’Andor.
Les arrivées et les départs protocolaires avaient lieu sur la place de la Reine, là où des foules se rassemblaient jadis pour entendre la proclamation des nouvelles souveraines et s’en réjouir.
Elayne entra par l’arrière du bâtiment, les sabots de Cœur de Feu martelant les pavés tandis qu’elle arrivait dans la cour de l’écurie principale. Sur deux côtés, une série d’arches donnait accès aux stalles et un grand balcon de pierre dépourvu d’ornements, au fond, permettait d’avoir une vue plongeante sur l’ensemble des installations. Dans ce lieu avant tout fonctionnel, une dizaine de gardes, présentement passés en revue par un sous-lieutenant – un vétéran boiteux qui avait servi comme porte-étendard sous les ordres de Bryne –, se préparaient à relever les hommes qui surveillaient une modeste entrée. Près de la sortie, une trentaine de cavaliers s’apprêtaient à partir en patrouille – des binômes chargés de sillonner la Cité Intérieure. En temps normal, cette mission revenait à la Garde Civile, mais en des temps de pénurie d’hommes, cette tâche aussi incombait au palais.
Careane Fransi était là aussi. Solide bonne femme vêtue d’une élégante robe d’équitation verte à rayures et d’un manteau bleu, elle trônait sur son hongre gris tandis qu’un de ses Champions, Venr Kosaan, enfourchait son cheval bai. Le teint sombre, ses cheveux frisés déjà grisonnants, cet homme très mince portait un manteau marron des plus ordinaires. À l’évidence, ces deux-là tenaient à ne pas se faire remarquer.
L’irruption d’Elayne fit quelques remous dans la cour. Pas auprès de Careane et de Kosaan, bien entendu. Dans les ombres de sa capuche, la sœur verte parut vaguement surprise et son Champion ne broncha pas. En bon collègue, il salua néanmoins de la tête Birgitte et Yarman. Puis il suivit son Aes Sedai, et sortit avec elle de la cour.
Parmi les gardes, en revanche, certains s’immobilisèrent, un pied dans un étrier. Comme leurs camarades, les hommes qu’on passait en revue tournèrent la tête vers les nouveaux arrivants.
La Fille-Héritière n’était pas attendue avant au moins une heure. À part quelques inconscients, personne ici n’ignorait que la situation était tendue. Entre les soldats, les rumeurs circulaient à la vitesse de l’éclair – plus rapidement encore que chez les civils, ce qui n’était vraiment pas peu dire. Ces hommes devaient donc savoir que Birgitte était partie à la hâte. Et voilà qu’elle revenait avec Elayne, bien avant le moment prévu. Une maison dissidente marchait-elle sur Caemlyn, prête à attaquer ? Allait-il falloir se poster sur les murs, alors qu’il n’y avait pas assez d’hommes pour les couvrir entièrement, même avec les renforts de Dyelin ?
Le flottement dura jusqu’à ce que le sous-lieutenant beugle un ordre. Aussitôt au garde-à-vous, les hommes saluèrent la Fille-Héritière. À part l’ancien porte-étendard, trois seulement n’étaient pas de nouvelles recrues. Pour autant, il ne s’agissait pas de bleus…
Un lion blanc brodé sur leur veste rouge, des palefreniers se précipitèrent, bien qu’on n’ait pas vraiment besoin d’eux. Sur un ordre de Birgitte, les huit gardes mirent pied à terre et prirent leur monture par la bride.
L’archère sauta à terre et lança ses rênes à un palefrenier. Elle fut pourtant moins rapide que Yarman, déjà en train de tenir le cheval de Sareitha pendant qu’elle en descendait.
L’homme était ce que certaines sœurs appelaient une « prise récente ». Désignant des Champions dont le recrutement remontait à moins d’un an, cette expression datait de l’époque où on ne demandait pas toujours aux hommes s’ils acceptaient le lien. Très empressé, Yarman avait réussi à devancer un palefrenier.