Vexée de n’avoir pas pu en faire autant, Birgitte feignit d’observer les hommes qui allaient bientôt partir en patrouille. Pas dupe, Elayne aurait parié son chemisier qu’ils ne l’intéressaient pas le moins du monde.
Cela dit, la Fille-Héritière avait ses propres soucis. En s’efforçant de rester discrète, elle étudia la femme filiforme qui tenait Cœur de Feu par la bride et l’homme râblé qui stabilisait son étrier après avoir posé dessous un marchepied recouvert de cuir. Le type affichait un visage fermé – délibérément – et sa compagne se concentrait sur le hongre, lui flattant les naseaux en lui parlant à l’oreille.
Aucun des deux n’avait réellement regardé Elayne. Après l’avoir saluée de la tête, ils se concentraient pour éviter que la future reine soit propulsée dans les airs par une monture soudain nerveuse. Qu’Elayne ait ou non besoin de leur assistance n’importait pas. Ici, elle n’était plus à la campagne, et il y avait des protocoles à respecter. Du coup, la Fille-Héritière cacha son agacement. S’éloignant tandis qu’ils emmenaient Cœur de Feu, elle ne jeta pas un regard en arrière. Pourtant, elle en aurait eu envie…
Le couloir sans fenêtres, une fois l’arche d’entrée franchie, se révéla plutôt obscur malgré les lampes à déflecteur qui l’éclairaient. Ici, tout était strictement utilitaire, des murs lisses blancs jusqu’aux corniches sans sculptures.
Avertis de l’arrivée d’Elayne, une demi-douzaine de domestiques vinrent la saluer puis la soulager de son manteau et de ses gants. Leur livrée différente de celle des écuyers, ces serviteurs arboraient des manchettes et un col blancs et le Lion d’Andor était brodé sur leur cœur.
Elayne ne reconnut personne dans ce groupe. Au palais, il y avait beaucoup de nouveaux employés, sans compter ceux qui avaient renoncé à leur retraite pour remplacer les pleutres terrorisés par la prise de pouvoir de Rand.
Chauve au visage carré, un homme s’efforça de ne pas croiser le regard de la Fille-Héritière, peut-être parce qu’il aurait trouvé ça un rien impudent. Une femme, en revanche, se fendit d’une révérence trop appuyée et d’un sourire trop large pour être honnête. Une façon de souligner sa loyauté, peut-être…
Suivie par Birgitte, Elayne pressa le pas avant d’être tentée de foudroyer du regard les deux domestiques. La méfiance, décidément, lui laissait un goût amer dans la bouche.
Sareitha et son Champion s’engagèrent dans un couloir latéral – une affaire de livres qu’elle voulait consulter à la bibliothèque, expliqua la sœur marron.
Moins bien fournie que les grandes bibliothèques, celle du palais contenait pourtant des ouvrages que l’Aes Sedai prétendait uniques et donc d’une inestimable valeur.
Tel un étrange cygne noir, elle s’éloigna, une cigogne bizarrement gracieuse lui emboîtant fidèlement le pas.
Yarman ne s’était pas séparé de sa cape-caméléon, proprement pliée sur son bras. Les Champions restaient rarement loin de ce vêtement. À coup sûr, celui de Kosaan devait être rangé dans ses fontes.
— Tu voudrais une cape-caméléon, Birgitte ? demanda Elayne en marchant.
Pas pour la première fois, elle envia son pantalon ample à la Championne. Même une jupe d’équitation divisée exigeait des efforts dès qu’on pressait le pas. Au moins, la Fille-Héritière portait des bottes, pas de jolies chaussures qui n’auraient pas protégé ses pieds du sol aux dalles rouges et blanches gelées. Au palais, il n’y avait pas assez de tapis pour en disposer dans les couloirs. De toute façon, ils auraient été usés jusqu’à la corde en très peu de temps.
— Dès qu’Egwene contrôlera la Tour Blanche, je t’en ferai confectionner une. Tu dois avoir une cape de ce genre…
— Je n’ai rien à faire de ces fichus trucs, marmonna Birgitte avec un rictus méprisant. Ça s’est passé si vite ! J’ai cru que tu avais trébuché, cognant ta maudite tête de mule sur les pavés. Par le sang et les cendres ! Assommées par des fichus voyous des rues. La Lumière seule sait ce qui serait arrivé.
— Inutile de t’excuser, Birgitte…
De l’indignation se déversa à travers le lien, mais Elayne tint bon. En privé, les sermons de la Championne étaient déjà une nuisance. Si elle commençait à les tenir en public, devant les serviteurs qui vaquaient à leurs occupations… S’ils ne tendaient pas ostensiblement l’oreille, tous devaient se demander pourquoi la nouvelle chef de la Garde fulminait ainsi, et ils feraient tout pour en savoir plus long.
— Tu n’étais pas là parce que je ne voulais pas de toi. Et je parie que Ned n’était pas avec Sareitha.
Birgitte se rembrunit encore, un exploit que la Fille-Héritière aurait cru impossible. Mentionner Sareitha avait peut-être été une gaffe.
Maligne, Elayne changea de sujet :
— Tu devrais surveiller ton langage… Encore un effort, et tu parleras comme un charretier.
— Mon… langage, grogna Birgitte.
Comme une panthère furieuse, dont elle venait d’ailleurs d’adopter la démarche.
— Toi, tu me sermonnes sur ce point ? Au moins, je connais le sens des expressions que j’utilise. Moi, je ne profère pas d’énormités aux moments les plus inopportuns.
Elayne s’empourpra. Bien sûr qu’elle savait ce qu’elle disait ! La plupart du temps, en tout cas…
— Quant à Yarman, continua Birgitte, toujours dangereusement calme, c’est un brave type, mais encore tout ébahi d’être un Champion. Quand Sareitha claque des doigts, il doit encore sauter comme un toutou. Moi, je n’ai jamais été ébahie, et sauter n’est pas dans mon caractère. C’est pour ça que tu m’as affublée d’un titre ? Tu pensais me faire rentrer dans le rang ? Ce ne serait pas ta première idée stupide… Dommage, pour quelqu’un qui pense juste, la plupart du temps. Bien… Mon bureau croule sous de maudits rapports que je dois étudier si tu veux obtenir la moitié des Gardes dont tu rêves. Mais ce soir, nous aurons une longue conversation… En attendant, je te salue, Ta Majesté…
Birgitte se fendit d’une révérence grotesquement protocolaire. Puis elle s’éloigna à grands pas, sa natte battant l’air comme la queue d’un félin enragé.
Elayne en tapa du pied de frustration. Le titre de Birgitte était mérité – et gagné dix fois depuis qu’elle avait fait d’elle sa Championne. Sans oublier les mille fois d’avant… La faire rentrer dans le rang ? Elle y avait pensé, pour être honnête, mais après avoir pris sa décision. Et sans aucun résultat. Qu’ils viennent de l’Aes Sedai ou de la future reine, Birgitte choisissait les ordres auxquels elle obéissait. Pas pour les choses importantes – enfin, qu’elle tenait pour importantes –, mais pour tout le reste, en particulier ce qu’elle qualifiait de « risques inutiles » ou de « comportements déplacés ». Comme si Birgitte Arc d’Argent était la mieux qualifiée pour prêcher la prudence aux autres. Quant aux comportements déplacés, qui donc se déchaînait dans les tavernes, jouant, buvant et frétillant devant les jolis garçons ? Ceux qu’elle préférait regarder, même si elle avait un faible pour les gars à la gueule de travers… Admirant et aimant l’archère, Elayne ne voulait surtout pas la changer. Mais si leur relation ressemblait enfin à celle d’une Aes Sedai et de sa Championne, elle ne se plaindrait pas. Surtout si le côté « grande sœur qui sait tout et tarabuste sa cadette » passait par pertes et profits.
Soudain, Elayne s’avisa qu’elle était plantée sur place, le regard dans le vide. En passant à côté d’elle, les serviteurs hésitaient, comme s’ils redoutaient de se faire incendier.
Adoptant un air moins renfrogné, elle fit signe à un grand adolescent boutonneux qui descendait le couloir. Très gauche, il s’inclina trop bas et faillit s’étaler sur le sol.
— Va dire à maîtresse Harfor de me retrouver au plus vite dans mes appartements, ordonna Elayne.