D’un ton plus conciliant, elle ajouta :
— Et sache que tes supérieurs seraient très mécontents de savoir que tu te tournes les pouces au palais au lieu de travailler.
Le type en resta bouche bée comme si elle avait lu ses pensées. D’ailleurs, il le crut peut-être… Ses yeux ronds se posant sur la bague au serpent, il sursauta, se fendit d’une autre grotesque révérence et détala sans demander son reste.
Elayne ne put s’empêcher de sourire. En réalité, elle avait frappé au hasard. Mais le gars était bien trop jeune pour être un espion… et trop nerveux pour n’avoir rien eu à se reprocher.
Cela dit…
Le sourire d’Elayne s’effaça.
Cela dit, il n’était pas beaucoup plus jeune qu’elle.
8
Le Peuple de la Mer et la Famille
Elayne ne fut pas vraiment surprise de rencontrer la Première Servante sur le chemin de ses appartements. Après tout, c’était leur destination à toutes les deux. Après avoir salué la Fille-Héritière, maîtresse Harfor, un dossier en cuir sous le bras, avança à ses côtés. Sûrement levée aussi tôt qu’Elayne, sinon plus, elle portait pourtant une tunique impeccablement repassée, le Lion Blanc brodé sur la poitrine étincelant comme le givre matinal.
Dès qu’ils apercevaient maîtresse Harfor, les domestiques briquaient avec beaucoup plus d’enthousiasme. Sans être vraiment dure, elle faisait régner dans leurs rangs une discipline comparable à celle que Bryne imposait aux Gardes de la Reine.
— Je crains de n’avoir démasqué aucun espion, ma dame, souffla Reene Harfor en réponse à la question d’Elayne. Mais j’ai des soupçons… Un homme et une femme engagés durant les derniers mois de règne de feu votre mère. Ils ont quitté le palais dès qu’il a été connu que j’interrogeais tout le monde. Sans rien emporter de leurs affaires, même pas un manteau. C’est un aveu, non ? Sauf s’ils avaient autre chose à se reprocher. On m’a signalé des vols, hélas…
Elayne hocha pensivement la tête. À la fin du règne de sa mère, Naean et Elenia étaient beaucoup venues au palais. L’occasion d’y infiltrer des espions, bien entendu. Ces deux femmes et beaucoup d’autres adversaires de Morgase – à l’époque où elle luttait pour conquérir le trône – avaient bénéficié d’une amnistie avant de trahir celle qui les avait sauvés. Elayne entendait bien ne pas commettre la même erreur. Il y aurait une amnistie, bien sûr – toute autre démarche conduisait à la guerre civile –, mais elle prévoyait de garder à l’œil tous ceux qu’elle pardonnerait. Comme un chat qui reste prudent avec une souris prétendant qu’elle ne s’intéresse plus au fromage…
— C’étaient des espions, maîtresse Harfor, et il doit y en avoir d’autres. Pas seulement pour les maisons – les sœurs du Cygne d’Argent doivent nous en avoir envoyé.
— Je ne relâcherai pas ma surveillance, ma dame.
Reene s’inclina. Dans son ton, il n’y avait pas une once d’ironie, pourtant, Elayne eut une nouvelle fois l’impression d’avoir enfoncé une porte ouverte. Si Birgitte avait pu être aussi efficace que la Première Servante…
— Vous avez bien fait de rentrer plus tôt que prévu, ma dame. Votre après-midi menace d’être chargé. Pour commencer, maître Norry veut vous parler. D’un problème urgent, a-t-il dit.
Maîtresse Harfor fit la moue. En principe, elle exigeait de savoir pourquoi les gens désiraient une audience. Une manière de filtrer les casse-pieds, plus nombreux que des pâquerettes dans une prairie au printemps. Hélas, le Premier Clerc ne l’entendait pas de cette oreille. En d’autres termes, il était aussi secret que Reene, et aussi jaloux de ses prérogatives.
— Après, vous aurez une délégation de marchands de tabac, puis des représentants des tisserands. Tous veulent des allégements d’impôts, sous prétexte que les temps sont difficiles. Vous n’avez sûrement pas besoin de mon opinion pour leur dire qu’ils le sont pour tout le monde…
» Des négociants étrangers veulent également vous voir. Pour vous assurer de leur soutien, certes, mais sans trop se mouiller. Je vous suggère de leur accorder très peu de temps…
La Première Servante tapota le dossier glissé sous son bras.
— Avant d’être soumis à maître Norry, les comptes du palais doivent être revêtus de votre signature. Le pauvre homme en transpirera à grosses gouttes, j’en ai peur… C’est étonnant en hiver, mais la farine est pleine de cancrelats, et la moitié de nos réserves de jambon cru et de poisson fumé sont pourries.
Un compte-rendu respectueux mais ferme.
« Je dirige le royaume, avait un jour soufflé Morgase, mais souvent, j’ai l’impression que Reene Harfor me supervise. »
Une boutade ? Pas tant que ça, en réalité… Tout bien réfléchi, comme Championne, Reene aurait été dix fois pire que Birgitte.
Elayne n’avait aucune envie de recevoir Halwin Norry ou des négociants. Au calme, elle entendait réfléchir aux problèmes liés à l’espionnage et à l’enlèvement de Naean et Elenia. Cette affaire-là, surtout, la tracassait…
Certes, mais… Eh bien, depuis la mort de sa mère, Norry tenait Caemlyn à bout de bras. À dire vrai, si on en croyait les vieux livres de comptes, il jouait ce rôle depuis que Morgase était tombée entre les griffes de Rahvin.
Sur ces événements, Norry restait très vague, comme s’il s’en offusquait sans vouloir le clamer sur tous les toits. Impossible de l’éconduire comme n’importe quel fâcheux. De plus, c’était la première fois qu’il mentionnait une urgence.
Quant aux négociants… Eh bien, s’ils faisaient montre de bonne volonté, les rembarrer n’aurait pas été très politique… Les comptes, eux, imploraient qu’on les signe.
Des cancrelats, en hiver ? Le jambon pourri ? Comme c’était étrange…
Les deux femmes atteignirent la porte des appartements d’Elayne. Sur les battants, les lions étaient beaucoup plus petits que ceux de Morgase, et les lieux eux-mêmes n’avaient rien à voir avec ses anciens quartiers. Pourtant, Elayne n’envisageait pas de s’y installer. À dire vrai, ç’aurait été aussi présomptueux que de s’asseoir sur le Trône du Lion avant d’avoir ceint la Couronne de Roses.
Avec un soupir, la Fille-Héritière s’empara du dossier de cuir.
À l’autre bout du couloir, elle aperçut Solain Morgeillin et Keraille Surtovni. Marchant aussi vite que possible quand on ne voulait pas avoir l’air de courir, les deux membres de la Famille flanquaient une femme à l’air maussade qui portait (contre son gré) une écharpe de soie verte pour dissimuler la chaîne de son a’dam. Une précaution insuffisante, puisqu’on apercevait des reflets d’argent autour de son cou. Bien entendu, ce détail ne passerait pas inaperçu et ferait causer dans les chaumières…
Il aurait été préférable que ces femmes n’aient pas été déplacées, mais comment faire ? Avec l’arrivée massive de Régentes des Vents et de membres de la Famille, il avait fallu réquisitionner des chambres dans le quartier des domestiques – à deux ou trois personnes par lit – et les sous-sols du palais servaient d’entrepôts, pas de prison. Comment Rand faisait-il à se tromper systématiquement ? Être un homme n’excusait pas tout.
Solain, Keraille et leur prisonnière s’engouffrèrent dans un corridor latéral.
— Maîtresse Corly voudrait vous voir ce matin, ma dame, annonça Reene d’un ton neutre.
Elle surveillait aussi la Famille, et son front légèrement plissé en disait long sur ce qu’elle en pensait. Le Peuple de la Mer était bizarre, certes, mais une Maîtresse des Vagues responsable d’un clan et son entourage entraient dans sa vision du monde, même si elle ignorait ce que pouvait bien être un clan pour ces gens-là – sans parler d’une Maîtresse des Vagues ! Après tout, un dignitaire étranger de haut rang restait un dignitaire, et les étrangers avaient pour vocation d’être bizarres. En revanche, comment comprendre qu’Elayne ait offert l’hospitalité à près de cent cinquante négociantes et artisanes ? Des noms comme la « Famille » ou le « Cercle du Tricot » ne lui auraient rien dit, même si elle les avait entendus, et la tension qui existait entre ces « invitées » et les Aes Sedai lui passait largement au-dessus de la tête.