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Et que penser de ces femmes amenées par les Asha’man et qu’on gardait prisonnières, même si on ne les confinait pas dans des cellules ? Recluses, elles n’avaient le droit de parler à personne, à part aux geôlières qui les escortaient dans les couloirs.

En bonne Première Servante, Reene Harfor savait quand il convenait de ne pas poser de questions. Cela dit, elle détestait ignorer ce qui se mijotait dans son palais.

— Maîtresse Corly prétend avoir de bonnes nouvelles pour vous. En un sens, a-t-elle précisé. Cela dit, elle n’a pas demandé d’audience.

Entendre de bonnes nouvelles était toujours mieux que de plancher sur des comptes, d’autant plus quand on avait sa petite idée – et ses espoirs – au sujet des nouvelles en question. Rendant le dossier à la Première Servante, Elayne lâcha :

— Laissez-le sur mon bureau, je vous prie. Et dites à maître Norry que je le verrai très bientôt.

Elayne partit dans la direction qu’avaient prise les femmes de la Famille. Malgré sa jupe, elle pressa le pas. Bonnes nouvelles ou pas, elle devrait recevoir Norry et tous les autres. Quant aux comptes, si elle ne les signait pas, le Premier Clerc finirait par périr de désespoir… Gouverner, ça revenait à d’interminables semaines de corvées et à de rares heures de liberté. Très rares…

Boule d’agacement et d’outrage, Birgitte était tapie dans un coin de la tête d’Elayne. Sans nul doute possible, elle était plongée dans des paperasses. Eh bien, tant pis pour elle ! Aujourd’hui, en guise de détente, la Fille-Héritière aurait un repas pris sur le pouce et les quelques minutes requises pour se changer…

Perdue dans ses pensées, elle fonça sans prêter attention à ce qui se trouvait devant elle. Une urgence, Norry ? À coup sûr, ça ne devait pas concerner la voirie…

Combien d’espions ? Maîtresse Harfor avait très peu de chances de les coincer tous…

Alors qu’elle tournait à une intersection, Elayne capta la présence de femmes capables de canaliser. S’arrêtant net, elle réussit à ne pas percuter Vandene de plein fouet. Plongée dans ses propres pensées, la sœur verte ne regardait pas davantage qu’elle où elle mettait les pieds.

Apercevant ses deux compagnes, Elayne fronça les sourcils.

Vêtues de blanc, les mains sagement croisées, Kirstian et Zarya se tenaient un pas derrière Vandene. Coiffées très simplement, elles ne portaient pas de bijoux – une sobriété fortement recommandée aux novices. Naguère membres de la Famille – Kirstian appartenait même au Cercle du Tricot –, elles restaient des fugitives de la Tour Blanche et les lois étaient très claires à ce sujet, même quand la fuite remontait à très longtemps. Ces « repenties » devaient être en tout point parfaites, incarnations mêmes de l’initiée prête à tout pour obtenir le châle. Chez elles, des défauts mineurs qu’on eût à peine remarqués chez d’autres étaient punis sévèrement. Le jour de leur arrivée à la tour, on les flagellait en public. Ensuite, on leur serrait la vis pendant au moins un an. Grâce à ce régime, une fugitive comprenait au plus profond de son âme qu’elle ne devrait plus jamais s’enfuir. Plus jamais ! Les femmes à demi formées étaient beaucoup trop dangereuses pour qu’on les laisse batifoler dans la nature.

Au début, dans les rares occasions où elle en rencontrait, Elayne avait tenté d’être indulgente avec ces femmes. Au sens strict du terme, les membres de la Famille n’étaient pas vraiment à demi formées. En matière d’expérience du Pouvoir de l’Unique, elles valaient bien des Aes Sedai…

Cette clémence, avait vite découvert Elayne, déplaisait aux femmes de la Famille qu’on ne reprenait pas à la tour. Et celles qui avaient une seconde chance de devenir des Aes Sedai adhéraient à toutes les lois avec une incroyable ferveur – choquante, pour dire la vérité.

La Fille-Héritière ne s’étonna donc pas de la docilité de Kirstian et de Zarya. Mais que fichaient-elles avec Vandene ? Jusque-là, elle les avait superbement dédaignées.

— Je te cherchais, Elayne, dit la sœur verte sans préambule.

Malgré ses joues lisses, ses cheveux blancs noués sur la nuque par un ruban vert foncé la vieillissaient depuis très longtemps. L’assassinat de sa sœur l’ayant encore endurcie, elle ressemblait à un juge implacable. Mince avant le drame, elle était à présent squelettique.

— Ces enfants…

Elle s’interrompit, dubitative.

Le terme était approprié pour désigner des novices. Pour une femme venue à la tour, la pire expérience n’était pas de découvrir qu’on la tiendrait pour une gamine tant qu’elle n’aurait pas son châle. Non, l’horreur absolue, c’était de comprendre qu’elle resterait bel et bien une gosse tant qu’elle porterait la robe blanche. Une fillette ignorante risquant de se blesser ou de faire mal aux autres…

Le terme approprié, oui… Mais dans le cas présent, ça semblait vraiment bizarre, même aux yeux de Vandene. En moyenne, les novices arrivaient à la tour à seize ans, et jusqu’à ces derniers temps, elles n’avaient jamais plus de dix-huit printemps – sauf quelques menteuses, qu’on démasquait rapidement.

Contrairement aux Aes Sedai, la Famille fondait sa hiérarchie sur l’âge. Même si elle s’était fait appeler Garenia Rosoinde, Zarya était inscrite sous le nom d’Alkaese dans le registre des novices, et désormais, elle se nommerait ainsi. À part ça, avec son large nez et sa grande bouche, elle avait la bagatelle de quatre-vingt-dix ans, même si elle en paraissait le quart. Malgré leur longue expérience du Pouvoir, ces femmes n’avaient pas le visage sans âge des Aes Sedai. Cela dit, alors qu’elle semblait avoir trente ans, la jolie Kirstian aux yeux noirs, les trois cents ans dépassés, était l’aînée de Vandene. Son départ de la tour remontant à des lustres, elle avait cru sans danger d’utiliser en partie son vrai nom.

Aucun rapport avec les novices fugueuses habituelles…

— Ces enfants, reprit Vandene, sourcils froncés, ont repensé aux événements de Pont-Harlon.

L’endroit où la sœur de Vandene était morte. En même temps qu’Ispan Shefar, mais pour l’Aes Sedai verte la disparition d’une sœur noire comptait aussi peu que celle d’un chien enragé.

— Hélas, au lieu de garder leurs conclusions pour elles, ces… enfants… sont venues me voir. Au moins, elles n’ont pas babillé en public.

Elayne tiqua un peu. Au palais, tout le monde était au courant du double assassinat.

— Je ne comprends pas, admit-elle.

Il allait falloir être prudente, histoire de ne pas donner d’indices à Zarya et Kirstian, si elles n’avaient rien découvert d’important.

— Ont-elles compris que les coupables étaient des Suppôts et pas des voleurs ?

La fable officielle : deux femmes tuées pour leurs bijoux dans une maison isolée. Elayne, Vandene, Nynaeve et Lan étaient les seuls à savoir la vérité – en partie, en tout cas.

Et jusqu’à présent, semblait-il. Kirstian et Zarya devaient en être arrivées là, sinon, Vandene les aurait fait détaler en leur bottant les fesses.

— Pire que ça…

Vandene regarda autour d’elle, puis elle se plaça au centre de l’intersection, forçant Elayne à la suivre. De là, on pouvait sonder tous les couloirs en même temps.

Les deux novices ne bougèrent pas. Au fond, elles s’étaient peut-être déjà fait botter les fesses…

Des serviteurs allaient et venaient, mais tous trop loin pour entendre ce qui se disait. Vandene baissa quand même le ton. Une précaution qui n’empêcha pas sa voix de vibrer d’indignation.