— Elles ont déduit que l’assassin devait être Merilille, Sareitha ou Careane. Ce n’est pas si mal réfléchi que ça, n’était qu’elles auraient dû s’abstenir de réfléchir à ce sujet. Si elles avaient étudié comme il faut, le temps de penser à ça leur aurait manqué…
Même si Vandene les foudroya du regard, les deux novices rayonnèrent. À juste titre, car il y avait un compliment implicite dans le courroux de la sœur verte.
Elayne ne fit pas remarquer que les deux femmes auraient été encore plus occupées si Vandene avait consenti à les former. Comme Nynaeve, la Fille-Héritière avait d’autres occupations, et comme il fallait en plus former les Régentes des Vents…
Eh bien, les deux novices en pâtissaient, il fallait l’admettre. Mais enseigner aux Atha’an Miere était… Hum, passer dans une essoreuse, au lavoir, devait être moins pénible. Ces femmes ne respectaient pas les Aes Sedai et elles se contrefichaient de la hiérarchie en vigueur sur le « plancher des vaches ».
— Au moins, elles n’ont parlé qu’à toi…
Une mince consolation.
Lors de la découverte des corps d’Adeleas et Ispan, il avait semblé évident qu’une Aes Sedai les avait tuées. Avant de les exécuter, on les avait droguées avec de la racine d’épine-pourpre, et aucune Atha’an Miere ne pouvait connaître cette herbe qu’on trouvait uniquement très à l’intérieur des terres. En outre, Vandene elle-même assurait qu’il n’y avait pas de Suppôts des Ténèbres parmi les membres de la Famille.
Durant son noviciat, Ispan avait elle aussi fugué, allant même jusqu’à Ebou Dar. Mais on l’avait reprise avant que la Famille se soit dévoilée à elle, lui révélant qu’il y avait plus derrière tout ça que quelques transfuges de la tour résolues à l’aider. Interrogée par Vandene et Adeleas, la sœur noire s’était montrée très loquace. À part quelques vieux complots depuis longtemps éventés, elle n’avait rien révélé sur l’Ajah Noir. En revanche, sous les mains expertes de deux sœurs, elle s’était retrouvée pressée comme un citron. Résultat ? Elle n’en savait pas plus long sur la Famille que n’importe quelle autre Aes Sedai. Or, s’il y avait eu des Suppôts parmi les « tricoteuses », l’Ajah Noir en aurait été informé. Du coup, que ce soit agréable ou non, il fallait se rendre à l’évidence : la meurtrière était une des trois femmes qu’elles avaient appris à aimer. Une sœur noire parmi elles… Ou peut-être plus.
Une information à garder secrète, au moins jusqu’à ce qu’on ait démasqué la coupable. Sinon, cette histoire aurait semé la panique au palais, voire dans toute la ville. Mais qui d’autre avait réfléchi au drame de Pont-Harlon ? Et toutes les enquêtrices amateurs auraient-elles le bon sens de se taire ?
— Ces enfants doivent être prises en main, dit Vandene, afin qu’elles ne commettent plus de forfaits. Il faut qu’elles travaillent dur.
Les deux novices se rembrunirent. Si les leçons étaient rares, elles trimaient déjà comme des bœufs et se voyaient imposer une discipline de fer.
— Tu dois t’en charger, Elayne. Ou à défaut, Nynaeve.
— Vandene, je n’ai déjà pas une minute à moi ! Leur donner une leçon de temps en temps est déjà un exploit. Ça devra être Nynaeve…
— Qu’est-ce qu’on lui veut encore, à Nynaeve ? lança joyeusement l’ancienne Sage-Dame en approchant.
La Lumière seule savait comment, elle s’était procuré un châle à franges jaunes ornées de motifs floraux. Pour l’heure, il était simplement drapé sur ses bras. Malgré les frimas, elle portait une robe bleue très décolletée selon les standards andoriens. Mais sa natte limitait pudiquement la vue plongeante sur sa poitrine.
Le ki’sain, un petit point rouge qu’elle arborait au milieu de son front, lui donnait l’air assez étrange. Selon les coutumes du Malkier, cet ornement signalait une femme mariée. Dès qu’elle l’avait su, Nynaeve avait insisté pour en porter un. Jouant distraitement avec le bout de sa natte, elle semblait… satisfaite. Un sentiment qu’on n’associait pas nécessairement à Nynaeve al’Meara.
Elayne comprit mieux pourquoi lorsqu’elle vit Lan, un peu en retrait, occupé à surveiller tous les couloirs en même temps. Aussi grand qu’un Aiel, des épaules de forgeron sous sa veste verte, le Champion au visage de marbre était aussi furtif qu’un fantôme. Même au palais, il ne se séparait jamais de son épée.
Ce guerrier au regard d’acier glaçait les sangs de la Fille-Héritière. Sauf quand il regardait Nynaeve, cependant…
Toute satisfaction déserta la jeune femme quand elle apprit ce qu’on attendait d’elle. Cessant de jouer avec sa natte, elle la prit à pleine main.
— Écoutez-moi bien, grogna-t-elle. Elayne a peut-être le temps de faire joujou avec la politique, mais moi, je n’ai pas une seconde de libre. Plus de la moitié des femmes de la Famille se seraient éclipsées si Alise ne les retenait pas par la peau du cou. Comme elle n’a aucune chance d’obtenir le châle, j’ignore jusqu’à quand elle consentira à jouer ce rôle. Les autres croient pouvoir me tenir la dragée haute. Hier, Sumeko m’a traitée de gamine.
Nynaeve eut un rictus, mais tout ça, qu’elle le veuille ou non, était sa faute. Qui avait répété aux « tricoteuses » qu’elles ne devaient pas ramper comme des larves devant les Aes Sedai ? Eh bien, le message était passé ! Depuis, ces femmes se permettaient de juger les sœurs à l’aune de leurs propres critères. Et elles ne les trouvaient pas sans défauts.
Si elle semblait avoir à peine vingt ans, Nynaeve n’y pouvait rien, car elle avait très tôt cessé de vieillir. Mais pour la Famille, l’âge était un élément central, et elle passait beaucoup de temps avec ses membres.
De plus en plus insatisfaite, elle tira sur sa natte – assez fort pour l’arracher.
— Et ces fichues Atha’an Miere ! Des maudites mégères, oui ! S’il n’y avait pas ce pacte de malheur ! Des chipies ! Du coup, je n’ai vraiment pas besoin d’avoir en plus deux satanées novices sur les bras.
Kirstian eut une moue navrée et de l’indignation passa un instant dans le regard de Zarya. Tant bien que mal, les deux novices se reprirent pourtant. Quand on portait la robe blanche, elles le savaient, pas question de s’opposer à une Aes Sedai.
Elayne résista à une envie brûlante d’intervenir. Si elle s’était écoutée, elle aurait giflé Kirstian et Zarya, deux crétines incapables de la boucler. Et elle aurait infligé le même sort à Nynaeve, qui s’était fait piéger par les Régentes des Vents. Une bévue de taille et qui n’inspirait aucune sympathie à la Fille-Héritière.
— Je ne fais pas joujou, Nynaeve, et tu le sais très bien ! Ne serait-ce que parce que je t’ai souvent demandé ton avis.
Elayne inspira à fond pour se calmer. Les domestiques qu’elle apercevait derrière Vandene et les deux novices avaient cessé de travailler pour observer le petit groupe de femmes – sûrement pas Lan, qu’ils avaient sans doute à peine remarqué, tout imposant qu’il était. Quand des Aes Sedai se disputaient, il fallait ouvrir grands les yeux et les oreilles, et en rester le plus loin possible.
— Quelqu’un doit s’occuper de ces novices, insista Elayne. Tu crois qu’on peut simplement leur dire d’oublier tout ça ? Si on leur laisse la bride sur le cou, elles reprendront leur enquête. D’après toi, pourquoi sont-elles venues parler à Vandene ? Parce qu’elles espéraient qu’elle les laisserait participer aux investigations ?
Kirstian et Zarya devinrent soudain l’incarnation de l’innocence faite novices – avec une pointe d’indignation à l’idée qu’on puisse les soupçonner de tels calculs.
Elayne ne tomba pas dans le panneau. Ces femmes avaient eu une très longue vie pour apprendre à berner leur monde.