— Et pourquoi pas, après tout ? répliqua Nynaeve. Ne perds pas de vue que ce ne sont pas des novices aussi nunuches que les autres.
« Aussi nunuches que les autres » ! Outrée, Elayne voulut riposter. Si elle avait sauté le noviciat, Nynaeve avait bel et bien été une Acceptée – du genre pleurnichard, en plus de tout !
Déchaînée, l’épouse de Lan ne laissa pas à Elayne le temps d’en placer une :
— Vandene peut tirer parti de ces deux filles. Et quand elles ne travailleront pas sous ses ordres, elle leur donnera des cours. Je crois savoir que tu as déjà formé des novices, Vandene. Voilà, le débat est clos.
Les deux novices ne se frottèrent pas les mains, mais elles n’en furent pas loin.
Vandene, elle, encaissa mal le coup :
— Je n’ai pas besoin d’avoir des novices dans les jambes quand je…
— Tu es aussi aveugle qu’Elayne, coupa Nynaeve. Elles sont assez expérimentées pour abuser des Aes Sedai. Pendant qu’elles œuvreront pour toi, tu en profiteras pour manger et dormir. Deux activités que tu ne sembles plus pratiquer…
Nynaeve se redressa de toute sa hauteur – ce qui n’allait pas bien loin. À peine aussi grande que Zarya, que Vandene et Kirstian dominaient très largement, elle réussit à passer pour une géante les regardant toutes de haut. Un truc qu’Elayne aurait bien voulu contrôler. Même si elle ne se serait pas risquée à l’utiliser en portant une robe si décolletée. Encore un effort, et il risquait d’y avoir des… débordements. Une éventualité qui ne ternissait en rien l’aura d’autorité de l’ancienne Sage-Dame.
— Tu vas le faire, Vandene, dit-elle, intraitable.
L’indignation de Vandene mit du temps à se dissiper, mais elle finit par disparaître. Nynaeve était plus puissante qu’elle dans le Pouvoir. Même si elle n’y pensait jamais consciemment, des traditions ancestrales l’incitaient à baisser pavillon.
Quand elle se tourna vers les deux novices, plus rien ne se lisait sur son visage – comme depuis la mort de sa sœur chérie.
Sûrement pas une raison de croire que la « juge » ne prononcerait pas plus tard une double sentence de mort…
— C’est vrai, j’ai enseigné, mais pas très longtemps. La Maîtresse des Novices me trouvait trop dure avec ses petites chéries.
Soudain, Kirstian et Zarya rayonnèrent beaucoup moins.
— En ce temps-là, c’était Sereille Bagand.
Zarya blêmit et Kirstian tituba comme si elle avait le tournis. D’abord Maîtresse des Novices puis Chaire d’Amyrlin, Sereille était une légende. Du genre qui vous fait émerger du sommeil en sursaut, le front lustré de sueur…
— Pour ta gouverne, Nynaeve, sache que je mange. Mais tout ce que j’avale me semble avoir un goût de cendres.
D’un geste, Vandene ordonna aux deux novices de la suivre. Puis elle s’éloigna, deux femmes en blanc terrorisées sur les talons.
— Tête de mule ! marmonna Nynaeve, non sans une once de sympathie dans la voix. Je pourrais lui donner une dizaine de décoctions qui l’endormiraient, mais elle refuse obstinément. Un de ces soirs, je verserai quelque chose dans son vin…
Une reine avisée, songea Elayne, sait quand elle doit parler ou se taire…
Un des piliers de la sagesse pour n’importe qui… « Tête de mule », dans la bouche de Nynaeve, c’était la pitié se moquant de la charité…
— Tu connais les nouvelles de Reanne ? demanda Elayne pour changer de sujet. Il paraît qu’elles sont bonnes…
— Je ne l’ai pas vue ce matin, répondit Nynaeve, le regard toujours rivé sur le dos de Vandene. C’est normal, puisque je ne suis pas sortie de mes appartements.
Apparemment sans raison, l’ancienne Sage-Dame sursauta, jeta un regard soupçonneux à Elayne puis fit de même avec Lan – qui ne broncha pas plus que d’habitude.
Au sujet de son mariage, qu’elle affirmait fabuleux, Nynaeve, avec les autres femmes, se montrait d’une franchise souvent choquante. Des mensonges visant à masquer sa déception, selon Elayne. Même en dormant, Lan devait être sur ses gardes, prêt à riposter à n’importe quelle attaque. Près de lui, on devait se sentir à côté d’un lion affamé. Et avec ce visage de marbre, la joie ne devait pas être souvent au rendez-vous dans le lit conjugal.
Par bonheur, Nynaeve ne pouvait pas deviner à quoi pensait la Fille-Héritière. Pourtant, elle eut un sourire… condescendant. Comme pour dire « cause toujours » ? Non, c’était impossible…
— Je sais où est Reanne. Suis-moi, Elayne, je te conduis.
La Fille-Héritière savait très exactement où était Reanne, puisqu’elle n’était pas restée enfermée avec Nynaeve, mais elle s’imposa de nouveau le silence et se laissa guider. Une punition pour avoir jeté de l’huile sur le feu, un peu plus tôt, au lieu d’arrondir les angles.
Sans cesser de sonder les couloirs, Lan suivit le mouvement. Quand son regard passait sur eux, les domestiques tressaillaient. Une très jeune fille remonta même sa jupe pour détaler à la vitesse du vent. Dans sa course éperdue, elle renversa une lampe.
Cet incident rappela à Elayne qu’elle devrait parler à Nynaeve d’Elenia, de Naean et des espions.
L’ancienne Sage-Dame écouta calmement et trouva également qu’on saurait bien assez tôt qui avait « enlevé » les deux femmes. Comme c’était prévisible, elle exprima un profond mépris pour les doutes de Sareitha et se déclara surprise qu’on n’ait pas tenté plus tôt d’exfiltrer Elenia et Naean d’Aringill.
— Quand nous sommes arrivées à Caemlyn, j’ai eu du mal à croire qu’elles y étaient encore. N’importe quel crétin pouvait comprendre qu’on les transférerait ici un jour. Il était plus facile de les faire sortir d’une petite ville…
Une « petite ville », Aringill ? Dans un passé pas si lointain, Elayne l’aurait qualifiée de « mégalopole ».
— Quant aux espions…
Nynaeve lorgna soupçonneusement un serviteur occupé à remplir le réservoir d’une lampe.
— Bien sûr qu’il y en a, Elayne. Depuis le début, je sais qu’il en sera ainsi. Tu devras juste tenir ta langue. Quand tu ne veux pas qu’une chose s’ébruite, ne la dis pas devant quelqu’un que tu ne connais pas très bien.
Quand parler ou se taire…, pensa Elayne.
Parfois, avec Nynaeve, ça tenait du calvaire…
L’ancienne Sage-Dame avait ses propres informations à transmettre. Parmi les femmes de la Famille qui l’avaient accompagnée jusqu’à Caemlyn, dix-huit n’étaient plus au palais. Sans s’être enfuies, cependant. Comme elles n’étaient pas assez puissantes pour « voyager », Nynaeve leur avait ouvert des portails donnant sur l’Altara, l’Amadicia et le Tarabon – des pays occupés par les Seanchaniens où elles tenteraient de retrouver des tricoteuses puis de les ramener à Caemlyn.
Elayne aurait apprécié qu’on songe à l’informer plus tôt – par exemple, quand Reanne et Nynaeve avaient pris cette décision –, mais elle omit de le mentionner.
— C’est courageux, dit-elle simplement. Ne pas être capturées sera difficile…
— Des héroïnes, oui, fit Nynaeve, agacée. (Elle tira de nouveau sur sa natte.) Mais nous n’avons pas sélectionné ces femmes pour leur bravoure. Alise estimait qu’elles risquaient de filer si on ne leur confiait pas une mission.
Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle lâcha sa natte.
— Je ne vois pas comment Egwene compte s’y prendre, soupira-t-elle. « Associer toutes les femmes de la Famille à la tour », ce sont de belles paroles, mais après ? La plupart ne sont pas assez puissantes pour porter le châle. Voire pour atteindre le statut d’Acceptées. Et elles refuseront certainement de rester novices jusqu’à la fin de leurs jours.
Cette fois, si Elayne se tut, ce fut faute d’avoir quelque chose à dire. La promesse devait être tenue. D’autant plus qu’elle l’avait faite en personne. Au nom d’Egwene et sur son ordre, mais les mots étaient sortis de sa bouche. Résolue à tenir parole, elle ne savait pas comment faire. Sauf si Egwene trouvait une idée vraiment géniale.