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Reanne Corly était exactement là où Elayne le pensait, dans une petite pièce dotée de deux fenêtres étroites donnant sur une cour intérieure du palais. En hiver, la fontaine était à sec, bien entendu.

Dans ce bureau meublé d’une simple table et de deux chaises, deux personnes tenaient compagnie à Reanne. Vêtue d’une robe grise à col montant, Alise Tenjile se tenait à un bout de la table. D’âge moyen, elle avait un physique plaisant mais plutôt banal. Une femme qu’on ne remarquait pas, sauf quand on la connaissait bien. Alors, on savait qu’elle pouvait se montrer très déplaisante, en cas d’urgence…

Levant à peine la tête, elle retourna à ses occupations. Les Aes Sedai, les Champions et même la Fille-Héritière ne l’impressionnaient plus le moins du monde.

Assise sur un coin de table, Reanne aux cheveux grisonnants et au visage ridé portait une robe verte plus raffinée que celle d’Alise. Éjectée de la tour après avoir raté l’épreuve d’Acceptée, elle se réjouissait d’avoir une seconde chance et arborait la couleur de son Ajah d’élection.

En face d’elle, une femme rondelette en robe de laine marron, l’air méfiante, la regardait fixement, évitant de poser les yeux sur l’a’dam d’argent qui gisait sur la table tel un serpent mort. Les mains de la femme caressaient le rebord de la table et Reanne affichait un sourire confiant qui accentuait les ridules de ses yeux.

— Ne me dis pas que tu en as ramené une à la raison ? fit Nynaeve avant même que Lan ait refermé la porte.

Elle foudroya du regard la femme en laine marron puis jeta un coup d’œil à Alise.

Selon Elayne, Nynaeve était impressionnée par cette femme. Bien moins puissante qu’elle dans le Pouvoir, certes – jamais elle ne porterait le châle –, mais dotée d’une aura d’autorité que tout le monde respectait, y compris les Aes Sedai.

En toute honnêteté, Elayne ne faisait pas exception à cette règle.

— Elles prétendent toujours être incapables de canaliser, marmonna Alise, les bras croisés sur le torse.

Agacée, elle foudroya du regard la femme en marron.

— En réalité, elles ne le peuvent pas, je suppose, mais… Eh bien, je sens quelque chose… Pas l’étincelle d’une femme née pour le Pouvoir, mais presque… On dirait qu’elle est à un souffle de canaliser, mais qu’elle ne parvient pas à franchir le pas. Je n’ai jamais rien senti de pareil… Au moins, ces femmes n’essaient plus de nous bourrer de coups de poing.

La femme en marron jeta un regard hostile à Alise. Celle-ci ne bronchant pas, l’inconnue n’insista pas. Quand Alise dressait une personne, ce n’était pas de la rigolade…

Sans y penser, la femme continua à lisser le bois de la table.

— Elles affirment ne pas voir les flux, mais je crois surtout qu’elles essaient de se convaincre elles-mêmes.

Une intervention de Reanne, faite avec sa voix musicale habituelle et sans cesser de soutenir le regard de la femme en marron. N’importe quelle sœur aurait pu envier la présence de Reanne et sa sérénité.

Doyenne du Cercle du Tricot, le conseil suprême de la Famille, c’était une femme d’exception. Selon le règlement de la Famille, le Cercle existait exclusivement à Ebou Dar. Reanne restait cependant la plus âgée des femmes présentes à Caemlyn – cent ans de plus que l’Aes Sedai la plus vieille de l’histoire – et elle était capable d’en remontrer à toutes en matière d’autorité et de confiance en soi.

— Selon elles, nous les avons piégées avec le Pouvoir, leur faisant croire qu’un a’dam peut les retenir prisonnières. Un jour ou l’autre, elles seront à court d’affabulations.

Reanne tira le collier d’argent vers elle et l’ouvrit d’un geste vif.

— On essaie de nouveau, Marli ?

La femme en marron – Marli, donc – ne regarda toujours pas l’a’dam. Mais elle tressaillit et ses mains tremblèrent un peu.

Elayne soupira à pierre fendre. Quel « cadeau » Rand lui avait-il envoyé ! Un « présent », ça ? Vingt-neuf sul’dam seanchaniennes capables de contrôler un a’dam et cinq damane.

Damane, quel mot détestable ! Signifiant « enchaînée » ou « en laisse », il disait exactement ce qu’il voulait dire…

Cinq damane, oui, et impossible de leur retirer le collier, puisqu’elles se seraient empressées de courir au secours des Seanchaniennes qui les avaient réduites en esclavage.

Des léopards attachés par une longe auraient été préférables. Au moins, eux ne pouvaient pas canaliser…

Personne d’autre n’ayant le temps de s’en occuper, ces « cadeaux » avaient été confiés aux bons soins de la Famille.

Elayne avait tout de suite su ce qu’il fallait faire des sul’dam : les convaincre qu’elles pouvaient apprendre à canaliser et les renvoyer aux Seanchaniens. À part Nynaeve, seules Egwene, Aviendha et quelques membres de la Famille connaissaient ce plan. Nynaeve et Egwene ne cachaient pas leurs doutes. Pourtant, une fois de retour chez elles, même si les sul’dam s’efforçaient de cacher ce qu’elles étaient en réalité, l’une ou l’autre finirait par vendre la mèche. Si elles ne clamaient pas la vérité haut et fort en arrivant.

Les Seanchaniens étaient vraiment à part. Parmi les damane, les Seanchaniennes elles-mêmes pensaient sincèrement qu’une femme capable de canaliser devait porter un collier pour la sécurité de tous ceux qui l’entouraient. Apte à contrôler les porteuses d’a’dam, les sul’dam étaient très respectées dans la société seanchanienne. Savoir qu’elles étaient elles aussi capables de canaliser ébranlerait les fondements mêmes d’une civilisation – voire la mettrait à bas.

Au début, ce plan avait paru d’une limpide simplicité…

— Reanne, tu as de bonnes nouvelles, ai-je cru comprendre. Si ce n’est pas au sujet des sul’dam, de quoi s’agit-il ?

Alise jeta un regard appuyé à Lan, campé devant la porte pour monter la garde. Elle n’était pas d’accord pour qu’il connaisse leurs plans, mais elle préféra le garder pour elle.

— Un instant, je t’en prie…, souffla Reanne.

Malgré la formulation courtoise, c’était un ordre, pas une requête. Nynaeve avait trop bien fait son travail.

— Inutile que cette femme entende.

L’aura du saidar l’enveloppant, Reanne généra des flux d’Air qui lièrent Marli à sa chaise puis elle tissa un dôme de silence qui isolerait la sul’dam de tous les sons. Bouger les mains pour canaliser n’était pas obligatoire, sauf pour la tricoteuse, parce qu’elle avait appris à procéder comme ça.

Marli eut une moue dédaigneuse. Le Pouvoir de l’Unique ne l’intimidait pas.

— Prends ton temps, maugréa Nynaeve, les poings sur les hanches, personne n’est pressé.

Reanne l’impressionnait beaucoup moins qu’Alise.

À l’évidence, Reanne ne tremblait pas non plus de terreur face à l’ancienne Sage-Dame. Du coup, elle prit effectivement tout son temps puis admira son œuvre avant de se lever avec une lenteur calculée.

Dans la Famille, on recourait le moins possible au Pouvoir. Utiliser le saidar à sa guise était pour la tricoteuse une source de joie – et de fierté, parce qu’elle s’en tirait très bien.

— La bonne nouvelle, dit-elle en lissant le devant de sa robe, c’est que trois damane semblent prêtes à ne plus porter leur collier. J’ai bien dit « semblent ».