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Elayne plissa le front et échangea un regard surpris avec Nynaeve. Sur les cinq damane que Taim leur avait « livrées », une avait été capturée par les Seanchaniens sur la pointe de Toman, et l’autre à Tanchico. Les autres venaient du continent seanchanien.

— Les deux Seanchaniennes, Marille et Jillari, continuent à dire qu’elles méritent d’être enchaînées – pire encore, qu’elles en ont besoin.

Reanne fit une grimace qui en disait long.

— La liberté les effraie vraiment, semble-t-il. Alivia n’en est plus là. Désormais, elle affirme qu’elle avait seulement peur d’être reprise. À l’en croire, elle déteste toutes les sul’dam et elle ne s’en cache pas, les injuriant à la première occasion. Mais j’ai un doute… Elayne, elle porte un a’dam depuis l’âge de quatorze ou quinze ans, elle ne s’en souvient plus, et voilà quatre cents ans qu’elle est damane. En plus de ça, elle est… Eh bien, Alivia est beaucoup plus puissante que Nynaeve.

Une précision ajoutée à contrecœur. Sur l’âge, les tricoteuses n’avaient aucun tabou. Quand il s’agissait d’évoquer la force des unes ou des autres, elles se montraient aussi réticentes que les Aes Sedai.

— Pouvons-nous prendre le risque de la libérer ? Une Naturelle seanchanienne qui pourrait détruire le palais ?

La Famille, comme les sœurs, pensait le plus grand mal des Naturelles.

Sur ce sujet, les Aes Sedai qui connaissaient Nynaeve avaient appris à se montrer prudentes. Quand on la prenait à rebrousse-poil, l’ancienne Sage-Dame avait tendance à exploser très vite. Là, elle se contenta de dévisager Reanne, comme si elle cherchait la réponse à sa question.

Elayne savait ce qu’elle répondrait, mais ça n’avait rien à voir avec la conquête du trône ni avec Andor. C’était une affaire d’Aes Sedai, et il revenait à Nynaeve de trancher.

— Si vous ne lui rendez pas sa liberté, dit Lan depuis son poste, autant la renvoyer aux Seanchaniens…

Elayne, Nynaeve, Reanne et Alise le foudroyèrent du regard, ce qui le laissa de marbre, comme toujours.

— Vous devrez la surveiller de près, mais si vous lui laissez un collier alors qu’elle n’en veut plus, vous ne serez pas meilleures que ses anciens maîtres.

— Ce n’est pas à toi de le dire, Champion, lâcha Alise.

Lan soutint son regard sans broncher. Agacée, la tricoteuse leva les yeux au ciel.

— En privé, tu devrais avoir une petite conversation avec lui, Nynaeve.

Encore plus impressionnée que d’habitude par Alise – sans doute –, l’ancienne Sage-Dame rosit.

— Sois certaine que je le ferai, promit-elle avec une belle ambiguïté.

Elle ne regarda pas Lan. Comme si le climat la rattrapait enfin, elle remonta son châle sur ses épaules et s’éclaircit la voix :

— Cela dit, il a raison. Au moins, nous n’avons plus à nous inquiéter au sujet des deux autres. Je m’étonne quand même qu’il leur ait fallu si longtemps pour cesser d’imiter ces crétines de Seanchaniennes.

— Là encore, j’ai des doutes… Sur la pointe de Toman, Kara était une sorte de Matriarche. Très influente dans son village, en tout cas… Et une Naturelle, bien entendu… On pourrait s’attendre à ce qu’elles haïssent les Seanchaniens, mais ce n’est pas le cas. Pas pour tous, au moins… Elle apprécie beaucoup la sul’dam qui a été capturée avec elle. Et elle craint plus que tout que nous malmenions une des vingt-quatre autres.

» Lemore a tout juste dix-neuf ans. Cette jeune noble née avec une cuillère d’argent dans la bouche a eu la malchance de voir son étincelle se manifester le jour où Tanchico est tombée. Elle déteste les Seanchaniens, dit-elle, et brûle d’envie de leur faire payer le calvaire de la ville. Mais quand on prononce son prénom de damane – Larie – elle arrive en courant, sourit aux sul’dam et se laisse traiter comme un animal de compagnie.

» Je me méfie moins de ces deux femmes que d’Alivia, mais franchement, je les vois mal s’opposer à une sul’dam. Si le cas se présentait, elles aideraient leurs anciennes geôlières à fuir, et elles se laisseraient probablement remettre un a’dam.

Un long silence suivit cette déclaration.

Comme si elle était en proie à un conflit intérieur, Nynaeve tira sur sa natte. Puis elle la lâcha, croisa les bras et foudroya toute l’assistance du regard – à l’exception de Lan, qu’elle ignora superbement.

Enfin, elle se tourna vers Reanne et Alise :

— Il faut leur retirer l’a’dam. Nous les garderons ici jusqu’à ce que nous ayons des certitudes. Et même après, en ce qui concerne Lemore, parce qu’il faudra en faire une novice. Ces trois femmes ne devront jamais rester sans surveillance, surtout en présence de sul’dam. Mais plus de collier !

Si Nynaeve se tendit, prête à encaisser des objections, un grand sourire approbateur fendit les lèvres d’Elayne. Le « recrutement » de trois femmes très peu fiables n’était pas vraiment une bonne nouvelle, mais comment faire autrement ?

Reanne eut quelque mal à accepter le verdict. Rayonnante, Alise fit le tour de la table et tapota l’épaule de Nynaeve, qui devint rouge comme une pivoine. Pour garder une contenance, elle se racla la gorge puis regarda sévèrement la Seanchanienne piégée dans sa cage de saidar. Alors que ses efforts étaient déjà très peu concluants, Lan acheva de lui casser la baraque.

— Tai’shar Manetheren, souffla-t-il entre ses dents.

Nynaeve en resta d’abord bouche bée, puis elle eut un grand sourire. Des larmes aux yeux, elle se tourna vers son époux, qui lui rendit son sourire, le regard presque chaleureux.

Elayne se retint de justesse de pousser un petit cri. Par la Lumière ! Après tout, le lit conjugal n’était peut-être pas si ennuyeux que ça…

À cette idée, la Fille-Héritière sentit ses oreilles chauffer. Pour penser à autre chose, elle étudia Marli, toujours ligotée à sa chaise. Regardant droit devant elle – où ondulait le tissage qui l’isolait des sons –, la Seanchanienne pleurait à chaudes larmes. Désormais, elle ne pourrait plus prétendre qu’elle ne voyait pas les flux.

Quand Elayne le fit remarquer, Reanne secoua la tête :

— Elles pleurent toutes quand on les force à regarder longtemps un tissage… Mais quand il s’est dissipé, elles se persuadent que c’était un vulgaire truc. C’est vital pour elles, comprends-le ! Sinon, elles seraient des damane, pas des sul’dam. Pour convaincre la Maîtresse des Chiennes qu’elle est elle-même une chienne, il nous faudra du temps. Au fond, je ne t’ai pas vraiment appris une bonne nouvelle, pas vrai ?

— Eh bien, pour être franche…

Avoir un autre problème sur les bras n’avait rien d’exaltant. À force de s’entasser, les mauvaises nouvelles finissaient par devenir une sorte de bûcher funéraire…

Il allait falloir que ça change.

9

Une tasse d’infusion

Dès qu’elle fut dans son boudoir, Elayne se changea avec l’aide de la retraitée aux cheveux gris qui avait repris du service comme femme de chambre. Très mince et d’une grande dignité, Essande était peut-être un peu lente, mais elle connaissait son travail et ne perdait pas de temps en bavardages. À dire vrai, elle ne disait quasiment rien, à part quelques commentaires sur les vêtements et une phrase rituelle :

— Dame Elayne, vous êtes le portrait de votre mère.

Au fond de la pièce, des flammes crépitaient dans une grande cheminée de marbre, mais ça ne suffisait pas à réchauffer l’atmosphère.

Elayne enfila à la hâte une robe de fine laine bleue au col montant brodé de perles, boucla sa ceinture d’argent où une dague pendait dans son fourreau, et glissa ses pieds dans des chaussons de velours. Avant de voir les négociants, elle n’aurait sûrement pas le temps de se rechanger, et elle devait les impressionner.