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Il faudrait que Birgitte soit là. En uniforme, elle en imposait à n’importe qui. Et elle serait ravie de se détendre un peu… À l’agacement qu’elle sentait dans un coin de sa tête, la Fille-Héritière devina que sa chef des Gardes de la Reine en avait par-dessus la tête des rapports.

Après avoir mis des boucles d’oreilles ornées de perles, Elayne renvoya Essande dans ses quartiers, ou un bon feu l’attendait. Quand elle avait proposé de la guérir, la vieille femme avait prétendu ne pas en avoir besoin. Mais l’arthrose devait la torturer en fin de journée…

Fin prête, la Fille-Héritière décida qu’elle ne porterait pas son diadème, qu’elle laissa sur le dessus de son petit coffre en ivoire. En matière de bijoux, elle n’était pas bien riche. La plupart étant gagés, les autres avaient presque tous disparu en même temps que l’argenterie. Aucune importance…

Après un bref répit, Elayne devrait répondre à l’appel du devoir, qu’elle en ait envie ou non.

Le salon aux murs lambrissés de ses appartements abritait deux grandes cheminées au manteau hautement raffiné. Placés face à face, ces foyers faisaient du bien meilleur travail que leur collègue unique du boudoir. Même dans ces conditions, sans les épais tapis, le sol de dalles blanches aurait été gelé.

Surprise des surprises, Halwin Norry attendait Elayne dans un des fauteuils à dossier bas. Dès que la jeune femme fut entrée, il se leva, un dossier de cuir serré contre son torse maigrichon. Contournant la grande table aux pieds sculptés, il se fendit d’une révérence maladroite. Grand et mince, le nez très long, le Premier Clerc arborait une couronne de cheveux blancs dont quelques touffes dépassaient de derrière ses oreilles. En le voyant, Elayne pensait souvent à un héron. Même si une légion de clercs travaillait sous ses ordres, une petite tache d’encre maculait sa tunique écarlate. Mais elle semblait ne pas dater d’hier, constata Elayne.

Intriguée, elle se demanda si le dossier de cuir en cachait d’autres. L’habitude de le serrer contre son cœur remontait à quelques jours, quand Norry avait opté pour sa grande tenue de cérémonie – deux jours après que maîtresse Harfor avait décidé d’en faire autant. Une démonstration de loyauté, ou le désir de singer la Première Servante ? Difficile à dire…

— Veuillez pardonner mon intrusion, ma dame, mais j’ai vraiment des informations nouvelles et urgentes à vous communiquer.

Urgence ou pas, la voix restait aussi monocorde…

— Il n’y a pas de mal, maître Norry. Je n’ai aucune intention de vous expédier en quelques secondes.

Norry battit des paupières. Accablée, Elayne ravala un gros soupir. À sa façon de tendre le cou et d’incliner sans cesse la tête, elle aurait juré que cet homme était sourd comme un pot. L’étrange ton de sa voix s’expliquait peut-être ainsi. À moins qu’il soit un type mortellement ennuyeux, tout simplement. Assommant de naissance…

Elayne s’assit et fit signe à son interlocuteur de l’imiter, mais comme toujours, il préféra rester debout.

— Alors, cette urgence ?

Tirant sur sa robe, la Fille-Héritière croisa les jambes et se concentra pour écouter.

Norry ne consulta pas son dossier. Tout ce qu’il y avait dedans, il le savait par cœur, les documents servant uniquement de preuves, si la future reine voulait en voir.

— Commençons par le plus pressé, ma dame, et peut-être le plus important. Sur votre domaine de Danabar, on a découvert un énorme gisement d’alun. De la première qualité, en plus de tout. Quand ils le sauront, j’imagine que les banquiers prêteront une oreille plus attentive aux demandes que je leur présente en votre nom.

Norry eut l’ombre d’un sourire. Pour lui, ça revenait à une crise d’hilarité.

En entendant le mot « alun », Elayne se redressa et sourit aussi. Il y avait de quoi se réjouir, en effet. Et en n’importe quelle autre compagnie, elle ne s’en serait pas privée. Euphorique, elle oublia un moment l’agacement de Birgitte. Les teinturiers, les tisserands et les verriers consommaient d’immenses quantités d’alun. Jusque-là, le seul fournisseur fiable était le Ghealdan, et ce pays roulait sur l’or grâce aux seules taxes prélevées sur ce commerce lucratif. Pourtant moins pur, l’alun qu’exportaient Tear et l’Arafel leur rapportait autant d’argent que l’huile d’olive et les pierres précieuses.

— C’est une nouvelle de poids, maître Norry. La meilleure de cette journée…

Et peut-être même depuis le début du séjour à Caemlyn…

— Quand pourrez-vous mettre un terme aux « hésitations » des banquiers ?

En réalité, ces gens lui avaient carrément claqué la porte au nez. Au soldat près, les financiers savaient combien d’épées se rangeaient derrière elle et combien en avaient ses adversaires. Mais la fièvre de l’alun les inciterait à réviser leur position. L’austère Norry en était lui aussi convaincu.

— C’est pour très bientôt, ma dame, et nous obtiendrons les meilleures conditions. Si leurs propositions me défrisent, je les menacerai de contacter leurs collègues de Tear ou du Cairhien. Ils ne prendront pas le risque de perdre les droits de douane, j’en suis sûr.

Une tirade débitée sur un ton monocorde, sans une ombre de satisfaction ni d’enthousiasme.

— Nous obtiendrons des prêts fondés sur des revenus potentiels, et ce ne sera pas gratuit. L’extraction et le transport ne seront pas donnés non plus. Danabar est dans une région montagneuse, à bonne distance de la route de Lugard. Pourtant, les bénéfices seront suffisants pour vos projets concernant la Garde Royale et pour votre future Académie.

— « Suffisants », voilà un adjectif un peu faible, s’il vous pousse à changer d’avis au sujet de ma dispendieuse Académie.

Norry veillait sur le trésor royal comme une poule sur son unique poussin. Jusque-là, il avait obstinément refusé que le royaume prenne en charge l’institution fondée par Rand à Caemlyn. Inlassable, il répétait les mêmes arguments « définitifs », sa voix finissant par forer de minuscules trous dans la boîte crânienne d’Elayne.

Pour l’heure, l’Académie se réduisait à une poignée d’érudits réfugiés avec leurs disciples dans plusieurs tavernes de la Nouvelle Cité. Même en hiver, il en arrivait cependant chaque jour de nouveaux, et ils réclamaient des structures dignes de leur génie. Si elle n’entendait pas leur offrir un palais, Elayne était sensible à leurs revendications.

Alors que Norry n’avait qu’une idée en tête, économiser, elle pensait à l’avenir du royaume. Certes, l’Ultime Bataille approchait, mais il fallait croire qu’il y aurait un avenir après, même si Rand disloquait le monde une nouvelle fois.

En principe, Tarmon Gai’don devait mettre un terme à l’histoire. Était-ce une raison pour rester assis à ne rien faire ? Si Rand avait fondé ses Académies, c’était pour qu’il reste quelque chose, s’il disloquait bel et bien le monde. Mais cette école-là appartiendrait au royaume d’Andor, pas à Rand al’Thor.

L’Académie de la Rose, dédiée à la mémoire de Morgase Trakand… Oui, il y aurait un avenir, et dans cet avenir, on se souviendrait de sa mère.

— Ou avez-vous décidé que la piste de l’or du Cairhien, après tout, peut être remontée jusqu’au Dragon Réincarné ?

— J’estime toujours que ce risque est minime, ma dame. Mais avec ce que je viens d’apprendre au sujet de Tar Valon, le courir ne vaut plus la peine.

Même si son ton n’en trahissait rien, Norry était… nerveux. D’ailleurs, il pianotait sur le dossier de cuir serré contre sa poitrine.

— Dans une proclamation, la Tour Blanche vient de reconnaître que le seigneur Rand est bel et bien le Dragon Réincarné. Elle lui offre sa protection et propose de le… guider. Dans le même mouvement, elle frappe d’anathème toute personne qui tentera de l’approcher, sauf par son intermédiaire. Et il est sage de se méfier du courroux de Tar Valon, vous êtes bien placée pour le savoir.