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Norry baissa les yeux sur la bague au serpent d’Elayne. Bien entendu, il était au courant du schisme de la tour. À part quelque nobliau, au fin fond de Seleisin, qui pouvait donc l’ignorer ? En discret serviteur du royaume, le Premier Clerc s’était abstenu d’interroger Elayne sur ses préférences partisanes. Cela dit, au début de sa tirade, il était passé très près de dire la « Chaire d’Amyrlin » au lieu de la « Tour Blanche ». Et à la place de « seigneur Rand », quels mots lui avaient brûlé les lèvres ?

Elayne ne retint pas ces charges contre Norry. Pour un homme dans sa position, la prudence était une vertu majeure.

La proclamation d’Elaida n’en restait pas moins stupéfiante. Sourcils froncés, Elayne tapota sa bague. Elaida la portait bien avant le jour de sa naissance. Arrogante, têtue et accrochée à ses positions comme une moule sur son rocher, elle n’était pas idiote pour autant. Loin de là…

— Peut-elle croire qu’il acceptera une offre pareille ? Être protégé et guidé… Il n’y a rien de mieux pour qu’il se cabre !

Guider Rand ? Impossible, même avec la perche d’une barge…

— Selon ma correspondante au Cairhien, il se peut qu’il ait déjà accepté, ma dame.

Norry n’avait rien d’un maître de l’espionnage et être qualifié ainsi lui aurait inspiré un profond dégoût. Le Premier Clerc était chargé du Trésor, il dirigeait les fonctionnaires qui faisaient tourner la capitale et il informait le trône de toutes les affaires d’État. À l’inverse des Ajah, voire de certaines sœurs, il n’avait aucun réseau d’espions. Cela dit, il correspondait régulièrement avec des personnages influents et bien informés des autres capitales. Du coup, il était souvent à la pointe de l’actualité.

— Mon correspondant m’envoie un pigeon une fois par semaine. Juste après l’avant-dernier, il semble que quelqu’un ait attaqué le Palais du Soleil en utilisant le Pouvoir de l’Unique.

— Le Pouvoir ? s’écria Elayne, sous le choc.

Norry hocha la tête, comme s’il faisait son rapport sur les derniers chantiers de la voirie.

— C’est ce que rapporte ma correspondante, ma dame. Des Aes Sedai, peut-être, ou des Asha’man – ou encore les Rejetés. Là, j’ai peur qu’elle répète des ragots. L’aile où se trouvaient les appartements du Dragon Réincarné a été quasiment détruite, et il a disparu. De l’avis général, il serait allé à Tar Valon pour mettre un genou en terre devant la Chaire d’Amyrlin. Quelques dissidents le croient mort durant l’attaque, mais ils sont très largement minoritaires. Je vous conseille de ne rien faire avant d’en savoir davantage.

» Ma dame, d’après ce que j’ai vu de lui, il me faudrait avoir passé trois jours près de son cadavre pour le croire mort.

Elayne manqua sursauter. Une plaisanterie, le Premier Clerc ? Ou à tout le moins un trait d’esprit ? Difficile à croire…

Pareillement, elle ne croyait pas que Rand était mort. Et elle n’y croirait jamais. Quant à s’agenouiller devant la Chaire d’Amyrlin… Lui ? Impossible ! Bien des difficultés pourraient être aplanies s’il se résignait un jour à s’incliner devant Egwene, mais il ne le ferait jamais, alors qu’elle était son amie d’enfance. Avec lui, Elaida avait autant de chances qu’une chèvre faisant tapisserie lors d’un bal à la cour. D’autant plus avec la funeste proclamation.

Mais qui avait attaqué Rand ? Les Seanchaniens ? Peu probable qu’ils aient pu frapper à Cairhien. Si les Rejetés avaient décidé de sortir de l’ombre, le monde était menacé d’un terrible chaos. La pire hypothèse restait qu’il se soit agi des Asha’man. Si les créatures du Dragon Réincarné se retournaient contre lui…

Non, même s’il en avait besoin, Elayne ne pourrait pas le protéger. Il allait devoir s’en tirer seul.

Pauvre idiot ! Il doit défiler derrière un étendard, comme si personne n’avait tenté de le tuer. Tu as intérêt à t’en tirer, Rand al’Thor, sinon, gare aux gifles que je te flanquerai quand je te mettrai la main dessus !

— Que disent vos autres correspondants, maître Norry ? demanda Elayne.

Inutile de perdre son temps à penser à Rand. Avant de lui mettre la main dessus, elle devait faire tout son possible pour ne pas lâcher le royaume d’Andor…

Les correspondants de Norry étaient très volubiles, même si beaucoup d’informations dataient. Tous n’utilisaient pas des pigeons, et les lettres remises à des marchands de confiance mettaient parfois des mois à atteindre leur destinataire. Les marchands indignes de confiance, eux, encaissaient la prime et ne délivraient jamais le courrier. Quant aux messagers, très peu de gens avaient les moyens d’en engager. Si les choses tournaient dans le bon sens, Elayne envisageait de créer une Poste royale. Norry ne s’en plaindrait pas, lui qui déplorait que ses dernières lettres venues d’Ebou Dar et d’Amador mentionnent des événements dont on parlait depuis des semaines dans les rues et dans les tavernes.

D’ailleurs, parmi ces nouvelles, toutes n’étaient pas intéressantes. N’ayant rien d’espions, les correspondants racontaient tout ce qui se passait chez eux et rendaient compte des conversations de cour. À Tear, on parlait beaucoup des nombreux vaisseaux du Peuple de la Mer qui traversaient les Doigts du Dragon sans timonier et pullulaient désormais sur le fleuve, près de la ville. On évoquait aussi des combats maritimes entre les Atha’an Miere et les Seanchaniens, mais ce n’étaient que des rumeurs.

En Illian, les soldats de Rand récupéraient après une rude bataille contre les Seanchaniens. On ne savait rien – même pas si le Dragon Réincarné était venu dans la capitale.

La reine du Saldaea n’était pas encore sortie de sa retraite, au fin fond de la campagne. De ça, Elayne était au courant, mais il semblait que la reine du Kandor ne s’était plus montrée à Chachin depuis des mois, et le roi du Shienar était toujours en tournée d’inspection le long de la frontière de la Flétrissure – pourtant plus calme que jamais ces derniers temps. À Lugard, le roi Roedran convoquait tous les nobles susceptibles de venir avec des soldats. Déjà inquiète parce que deux grandes armées campaient non loin de la frontière avec Andor – l’une bien fournie en Aes Sedai et l’autre en Andoriens –, la capitale se rongeait les sangs au sujet de ce qu’un vaurien débauché comme Roedran pouvait mijoter.

— Et vos conseils sur ce cas précis, maître Norry ? demanda Elayne quand le rapport fut terminé.

En réalité, dans ce cas comme dans les autres, elle n’avait pas besoin de conseils. Tous ces événements se passaient bien trop loin d’Andor pour y avoir un impact, et une bonne partie étaient anecdotiques. Pourtant, la Fille-Héritière était censée s’enquérir de l’avis du Premier Clerc, même quand elle le connaissait déjà – « ne rien faire et voir venir ».

Le Murandy n’était pas si loin que ça et d’une grande importance. Pourtant, pour une fois, Norry hésita, ce qui ne lui ressemblait guère.

— Ne pas bouger, ma dame, en tout cas pour l’instant. En temps normal, je suggérerais d’envoyer un émissaire à Roedran pour tenter de découvrir ses objectifs et ses motivations. Il s’inquiète peut-être de ce qui se passe au nord de son pays, ou au sujet de ces raids d’Aiels dont on parle tant. Malgré son manque d’ambition notoire, il s’est peut-être engagé dans quelque entreprise au nord de l’Altara. Ou en Andor, les circonstances étant ce qu’elles sont. Hélas…

Le dossier toujours serré contre sa poitrine, Norry écarta très légèrement les mains – peut-être pour s’excuser, ou parce qu’il était troublé.