Hélas, Elayne n’était pas encore reine, et aucun émissaire venant de sa part n’aurait d’audience avec Roedran. Si elle échouait dans sa quête du trône, la nouvelle souveraine n’apprécierait pas qu’un monarque voisin ait joué à ce jeu-là. Pour se venger, elle pouvait annexer une partie du Murandy, comme le seigneur Luan et les autres l’avaient déjà fait…
Sur tout ça, grâce à Egwene, Elayne avait de bien meilleures informations que le Premier Clerc. Sans pour autant révéler ses sources, elle décida de dissiper le trouble du brave homme.
Savoir ce qu’il fallait faire et ne pas être en mesure de passer à l’action devait le miner.
— Je sais ce que mijote Roedran, maître Norry. Son objectif, c’est le Murandy, tout bêtement. Au nord du pays, les Andoriens ont accepté l’allégeance de certains nobles du cru. Une situation qui rend les autres nerveux… Il y a aussi un grand groupe de mercenaires – des Fidèles du Dragon, en réalité, mais Roedran l’ignore – qu’il a engagé en secret et qui attend le départ des autres armées pour devenir une menace. Roedran compte tirer parti de cette situation explosive pour forcer les nobles à faire corps avec lui et à ne pas le lâcher quand les diverses menaces auront disparu. Si son plan réussit, il pourrait devenir un problème – par exemple en réclamant la restitution de ses terres septentrionales – mais pour l’heure, il n’a rien de gênant pour notre royaume.
Les yeux ronds, Norry dévisagea son interlocutrice. Impressionné, il s’humidifia les lèvres avec la langue avant de parler.
— Voilà qui expliquerait beaucoup de choses, ma dame. Oui, c’est limpide ! Ma correspondante de Cairhien mentionne un autre point que j’ai… hum… oublié de citer. Comme vous devez le savoir, tout le monde, là-bas, est informé que vous revendiquez le Trône du Soleil – et bien des gens vous soutiennent. Beaucoup de Cairhieniens, semble-t-il, envisagent de venir en Andor afin de vous aider à obtenir le Trône du Lion. Tout ça pour que vous occupiez plus vite celui du Soleil. Mais sur ce point précis, vous n’avez peut-être pas vraiment besoin de mes conseils…
Elayne acquiesça – avec beaucoup de grâce, trouva-t-elle, vu le contexte.
Recevoir de l’aide des Cairhieniens serait pire que d’avoir recours à des mercenaires. À cause des nombreuses guerres qui avaient opposé les deux pays, bien entendu.
Halwin Norry n’était pas homme à l’ignorer… Dans ce cas, pourquoi lui avoir parlé au lieu de la laisser être surprise par l’arrivée de ses partisans cairhieniens ? Son petit exposé géopolitique avait-il impressionné l’austère Premier Clerc ? Ou craignait-il du coup qu’elle soit capable de découvrir qu’il lui mentait par omission ?
Norry attendait patiemment qu’elle parle. Comme un héron desséché qui guette le moment de pêcher un poisson ?
— Maître Norry, préparez une lettre qui sera revêtue de mon sceau et de ma signature, puis envoyée à toutes les grandes maisons du Cairhien. Commencez par étayer mon droit au Trône du Soleil en rappelant que je suis la fille de Taringail Damodred. Ajoutez que je viendrai revendiquer mon dû quand la situation sera stable en Andor. Précisez que je viendrai sans soldats, parce que la présence d’Andoriens au Cairhien monterait la population contre moi – à juste titre, soit dit en passant. Concluez en disant combien j’apprécie les soutiens qui me viennent de ce grand pays et à quel point je souhaite que ses dissensions internes s’apaisent.
Les lecteurs futés liraient entre les lignes et, avec un peu de chance, expliqueraient tout à leurs compatriotes plus obtus.
— Une habile manœuvre, ma dame, fit Norry avec une esquisse de révérence. Je vais exécuter vos ordres… Si je puis me permettre de demander, avez-vous eu le temps de signer les comptes ? Non… Ce n’est pas grave. Je vous enverrai quelqu’un plus tard…
Après une révérence plus classique, mais tout aussi maladroite, le Premier Clerc fit mine de se retirer, mais il se ravisa.
— Pardonnez mon audace, ma dame, mais vous me rappelez beaucoup votre défunte mère.
Quand Norry fut sorti, Elayne se demanda si elle pouvait le compter parmi ses alliés. Administrer Caemlyn sans fonctionnaires – et pis encore, le royaume ! – était impossible. S’il décidait de jouer seul sa partie, un Premier Clerc avait le pouvoir de mettre une reine à genoux. Et un compliment, si bien tourné fût-il, ne revenait pas à un serment d’allégeance.
Elayne n’eut pas le loisir de réfléchir longtemps à la question. Sans crier gare, trois servantes en livrée firent irruption dans le salon et posèrent sur la table autant de plateaux recouverts d’une cloche d’argent.
— La Première Servante nous a informées que vous avez oublié de commander votre déjeuner, dit une femme rondelette aux cheveux gris. (D’un geste, elle ordonna à ses assistantes de soulever les cloches.) Voilà donc un choix de plats.
Un choix ! Devant ce spectacle, Elayne se souvint qu’elle avait pris son petit déjeuner à l’aube, ce qui ne rajeunissait personne… Il y avait là de la selle de mouton sauce moutarde, du chapon rôti aux figues sèches, du ris de veau aux arachides, des poireaux à la crème, de la soupe aux pommes de terre, du chou farci aux poivrons et raisins et une quiche au potiron – sans oublier un petit plateau de tartelettes aux pommes et un autre de gâteaux à la crème. De la vapeur montait de deux carafes de vin – au cas où elle préférerait telle variété d’épices plutôt que telle autre – et une troisième contenait une infusion bien chaude.
Sur un des plateaux, dans un coin, reposait le « plat » que la Fille-Héritière commandait toujours à midi – du bouillon et du pain. Une habitude que Reene Harfor désapprouvait, trouvant Elayne « maigre à faire peur ».
La Première Servante n’avait pas fait mystère de cette opinion. Du coup, la domestique aux cheveux gris ne cacha pas sa désapprobation quand elle posa sur un guéridon le bol de bouillon, le pain, l’infusion, une tasse en porcelaine bleue et un petit pot de miel – plus quelques figues prélevées dans l’assiette de chapon.
Comme disait Lini, « estomac trop plein au déjeuner, tête bien vide dans l’après-midi ». Un dicton qui ne faisait pas l’unanimité, semblait-il. Les trois domestiques étaient bien enveloppées, et même les plus jeunes parurent déçues de devoir repartir avec leur cargaison de délices.
Le bouillon se révéla très bon – léger mais un rien épicé – et l’agréable goût de menthe de l’infusion flatta le palais de la Fille-Héritière. Tentée de goûter une tartelette – après tout, une fois n’était pas coutume –, elle n’en eut pas le loisir, car Dyelin déboula dans le salon. Vêtue d’une robe d’équitation verte, le souffle court, elle refusa l’infusion qu’Elayne lui proposa – avant de s’aviser qu’elle disposait d’une seule tasse.
— Il y a une armée dans le bois de Braem, annonça Dyelin. Depuis la guerre des Aiels, on n’a plus rien vu de pareil. Un marchand en provenance de Braem-la-Nouvelle est venu nous avertir ce matin. Cet Illianien, Tormon, est un homme fiable. Pas du genre à gober des fadaises ni à avoir peur de son ombre. Il dit avoir vu des soldats d’Arafel, du Kandor et du Shienar. Des milliers de chaque nationalité, éparpillés un peu partout. Des dizaines de milliers, en fait…
Dyelin se laissa tomber dans un fauteuil et s’éventa d’une main. Elle était rouge comme une pivoine, à croire qu’elle avait couru.
— Des hommes des Terres Frontalières si près de notre royaume ? Que viennent-ils faire ?
— C’est Rand, souffla Elayne, j’en mettrais ma main au feu.
Après avoir étouffé un bâillement, elle vida sa tasse et la remplit. Après une matinée éreintante, un petit stimulant ne pouvait pas faire de mal.
Dyelin cessa de s’éventer et se redressa.
— Tu crois qu’il les a envoyés, c’est ça ? Pour t’aider ?