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Elayne n’avait pas envisagé cette possibilité. Parfois, elle regrettait d’avoir confié à Dyelin son… affection… pour Rand.

— Je ne peux pas croire qu’il soit… qu’il puisse être si idiot.

Rattrapée par la fatigue, Elayne étouffa un nouveau bâillement. Souvent, Rand se comportait comme s’il était le roi du monde. Mais quand même, il n’aurait pas… N’aurait pas…

N’aurait pas quoi ? La Fille-Héritière ne parvenait plus à se concentrer…

Bâillant de nouveau, Elayne écarquilla soudain les yeux en regardant sa tasse. Un goût de menthe rafraîchissant…

Elle essaya de poser la tasse, faillit rater la soucoupe et renversa le tout.

Une infusion additionnée de fourche-racine ! Même si elle savait que ça ne servirait à rien, Elayne tenta de s’unir à la Source pour s’emplir de la vitalité et de la joie du saidar. Autant essayer d’emprisonner le vent dans un filet à papillons !

Dans un coin de sa tête, elle captait encore l’irritation de Birgitte, moins forte qu’avant. Alors que sa tête lui semblait pleine de coton, elle s’efforça d’envoyer un message paniqué à la Championne.

Au secours, Birgitte ! Au secours !

— Que t’arrive-t-il ? demanda Dyelin en se penchant en avant. On dirait que tu viens de penser à une horreur.

Elayne regarda la femme dont elle avait oublié la présence.

— File…, croassa-t-elle, la gorge sèche. (Sa langue semblait peser des tonnes…) Va chercher de l’aide. J’ai été empoisonnée…

Expliquer prendrait trop de temps…

— File !

Dyelin tressaillit, manqua se pétrifier puis se leva d’un bond, la main sur le manche du couteau accroché à sa ceinture.

La porte s’ouvrit et un serviteur passa timidement la tête dans la pièce. Un coup de chance ! Dyelin n’allait pas la poignarder devant un témoin.

L’homme hésita, regardant alternativement les deux femmes. Puis il entra et dégaina un long couteau. Deux autres types en livrée le suivirent, l’arme également au poing.

Je ne vais pas crever comme un chaton noyé dans un sac !

Au prix d’un gros effort, Elayne se leva. Les genoux en flanelle, elle dut s’appuyer d’une main au guéridon, mais dégaina son couteau de l’autre. Une arme à la lame très courte qui suffirait pour ce qu’elle avait à faire.

Qui aurait suffi, si elle avait pu serrer le manche. Mais un enfant aurait pu le lui arracher des doigts.

Pas sans que je résiste !

Même en ayant l’impression d’évoluer dans de la mélasse, on pouvait lutter.

Pas sans que je résiste !

Bizarrement, très peu de temps venait de passer. Dyelin finissait à peine de se tourner vers les tueurs, le dernier ayant refermé la porte derrière lui.

— Au meurtre ! cria Dyelin.

Elle souleva son siège et le lança sur les trois types.

— Gardes ! Gardes ! À l’assassin !

Un des types ne réussit pas à éviter le fauteuil, qui le percuta à la jambe. Avec un cri, il bascula sur son plus proche compagnon, et tous deux s’écroulèrent. Le troisième, un jeune blond aux grands yeux bleus, contourna ses complices et avança.

Dyelin attaqua, fendant l’air avec sa lame. Avec la vivacité d’un furet, le tueur esquiva sans peine ses coups. Puis il riposta, et son adversaire recula en criant, une main plaquée sur le ventre. Poussant son avantage, l’assassin blond frappa à coups redoublés.

Quand Dyelin se fut écroulée, il enjamba sa forme inerte et se dirigea vers Elayne.

Pour elle, plus rien n’exista, à part le tueur et l’arme qu’il brandissait. Prudent, il ne fonça pas mais étudia sa proie tandis qu’il avançait à pas lents. Logique ! Informé qu’il affrontait une Aes Sedai, il voulait s’assurer que le poison avait fait son office.

Elayne se redressa et tenta d’avoir le type à l’esbroufe. Mais il ne tomba pas dans le panneau. Si elle avait pu frapper, elle l’aurait déjà fait…

Elayne ne vit aucune jubilation sur le visage de son futur meurtrier. En bon professionnel, il remplissait son contrat.

Soudain, il s’arrêta puis baissa les yeux sur le bon pied d’acier qui dépassait de sa poitrine. Du sang aux coins de la bouche, il tituba, percuta la table et perdit l’équilibre.

Elayne tomba à genoux et dut se rattraper à son guéridon pour ne pas s’étaler. Stupéfaite, elle regarda le tueur blond qui se vidait de son sang sur le tapis. La poignée d’une épée dépassait de son dos…

L’esprit embrumé, Elayne pensa que le pauvre tapis était fichu. Puis elle regarda Dyelin, qui ne respirait plus, et chercha à apercevoir la porte.

Devant, un des deux autres agresseurs gisait sur le sol, la nuque brisée. Le dernier luttait au corps à corps contre un homme en veste rouge. Se roulant par terre comme des garnements, les deux types se disputaient la possession d’un couteau. L’assassin potentiel, la gorge prise dans l’étau des doigts de son adversaire, tentait de se dégager afin de pouvoir respirer.

Sous sa veste rouge, le sauveur d’Elayne portait une tunique à col blanc de la Garde Royale.

Dépêche-toi, Birgitte ! Dépêche-toi !

Sur cette ultime pensée, la Fille-Héritière sombra dans le néant.

10

Un plan qui réussit

Elayne ouvrit les yeux dans des ténèbres où dansaient des ombres d’une nuance différente de noir. Le visage glacé et le reste du corps bouillant et lustré de sueur, elle avait les membres entravés… ou gênés par quelque chose.

Un instant, elle paniqua. Puis elle sentit la présence d’Aviendha – une conscience réconfortante – ainsi que celle de Birgitte, torrent de fureur implacablement contrôlé. Apaisée par cette compagnie, Elayne prit conscience qu’elle était dans sa chambre, dans son lit, sous une série de couvertures, les bras et les jambes coincés par des bouillottes. Les lourds voilages d’hiver du lit étaient tirés, et la chiche lumière provenait des flammes qui brûlaient encore dans la cheminée. Assez fortes pour faire onduler les ombres, mais pas pour les dissiper…

D’instinct, Elayne voulut s’unir à la Source, et elle y parvint sans mal. Sans puiser de saidar, elle se contenta de savourer son contact… Bien entendu, le désir de canaliser monta en elle, mais elle résista et se sépara de la Source. À contrecœur, et pas seulement parce que le désir d’être emplie de saidar était souvent un besoin proche de l’addiction qu’il convenait de contrôler. Durant le cauchemar qu’elle venait de vivre, sa plus grande angoisse n’avait pas été la mort, mais l’idée de ne plus jamais pouvoir s’unir à la Source. En un temps pas si lointain, elle aurait trouvé ça étrange…

Les souvenirs lui revenant, Elayne se redressa, s’asseyant dans le lit. Quand les couvertures glissèrent sur son corps, elle les remonta vivement. Contre sa peau nue trempée de sueur, l’air était glacial.

On ne lui avait pas laissé ses sous-vêtements. Même si elle essayait d’imiter Aviendha, plus que décontractée quand il s’agissait de nudité, elle n’avait pas encore son insouciance.

— Dyelin ? demanda-t-elle, angoissée, en tentant d’ajuster les couvertures sur son torse.

Une manœuvre plutôt compliquée quand on se sentait épuisée et confuse.

— Et le Garde de la Reine ? Sont-ils… ?

— Le garde n’a rien, dit Nynaeve en sortant des ombres, silhouette parmi des silhouettes.

Elle posa une main sur le front d’Elayne et parut satisfaite de le trouver plutôt frais.

— J’ai guéri Dyelin. Mais il lui faudra un bon moment pour se rétablir, après une telle perte de sang. Tu ne t’en tires pas trop mal non plus. Au début, j’ai craint que tu nous fasses une grosse fièvre. Quand on est affaibli, ça arrive souvent…