Elayne se leva pour poursuivre l’homme, mais Egwene fut plus rapide qu’elle. La porte franchie, elle sonda le couloir et ne vit rien.
Elayne s’imagina aux côtés de son amie… et y fut instantanément.
Rien dans le corridor, à part des lampes, des coffres et des tapisseries aux contours flous.
— Comment as-tu fait ça, Elayne ? demanda Nynaeve en approchant, l’ourlet de sa robe relevé pour courir plus vite.
Elle portait des bas de soie – rouges, pour ne rien arranger ! Remarquant qu’Elayne les fixait, elle laissa retomber sa robe et sonda à son tour le couloir.
— Où est-il passé ? Il peut avoir tout entendu ! Vous l’avez reconnu ? Moi, il m’a fait penser à quelqu’un, mais je ne sais pas à qui.
— Rand, dit Egwene. Ou plutôt, un oncle de Rand…
Bien vu, pensa Elayne. Si Rand avait eu un oncle maléfique…
Un cliquetis métallique monta de l’autre bout de la salle du trône. La porte qui donnait sur les vestiaires, derrière l’estrade, venait de se refermer. Mais dans le Monde des Rêves, les portes étaient ouvertes, fermées ou entrebâillées. Elles ne se refermaient pas en claquant.
— Combien de gens nous espionnaient ? s’écria Nynaeve. Et qui ? Et pourquoi ?
— Qui qu’ils soient, ces espions ne connaissent pas aussi bien que nous Tel’aran’rhiod. À coup sûr, ce ne sont pas des amis, sinon, ils ne nous auraient pas épiées. Et ces deux personnes ne s’entendent pas, sinon, pourquoi auraient-elles été chacune à un bout de la salle ? Le type portait une veste du Shienar. J’ai des hommes de ce pays dans mon armée, mais vous les connaissez tous. Aucun ne ressemble à Rand.
— Qui que ce soit, fit Nynaeve, il y a trop d’oreilles ennemies dans le coin. Voilà mon verdict. Je veux retourner dans mon corps, ou rien ne me menace, à part des tueurs et des lames empoisonnées.
Des hommes du Shienar, un pays des Terres Frontalières… Comment avait-elle pu oublier ça ? Eh bien, la fourche-racine pouvait expliquer pas mal de choses…
— Il y a autre chose, dit-elle assez bas pour qu’on ne l’entende pas de loin.
Elle répéta l’information de Dyelin. Des Frontaliers dans le bois de Braem… Puisqu’elle y était, elle mentionna la correspondance de Norry – tout en sondant en même temps le couloir et la salle. Pas question qu’un autre espion la prenne par surprise.
— Je pense que ces dirigeants sont au bois de Braem, conclut-elle. Tous les quatre.
— Rand ? souffla Egwene, agacée. Même quand il est introuvable, il complique tout. Tu crois qu’ils sont venus lui jurer fidélité, ou qu’ils veulent le livrer à Elaida ? Je ne vois pas pour quelle autre raison ces souverains auraient parcouru mille lieues. À l’heure qu’il est, ils doivent mettre à bouillir de vieilles semelles pour faire de la soupe. Vous savez combien il est difficile d’assurer le ravitaillement d’une armée en campagne.
— Je crois pouvoir trouver la réponse… À la question sur les motivations de ces têtes couronnées, bien sûr. Et en même temps… Tu viens de me donner une idée, Egwene.
La Fille-Héritière ne put s’empêcher de sourire. Enfin quelque chose d’agréable, en ce jour sinistre.
— Je crois être capable d’utiliser ces gens pour m’assurer la conquête du Trône du Lion.
Asne étudia d’un air morne le tambour à broder, devant elle, puis eut un soupir qui se transforma en bâillement. Pour un tel travail, la lumière des lampes était nettement insuffisante, mais si ses oiseaux avaient les ailes de travers, ce n’était pas à cause de ça. Morte de sommeil, elle rêvait d’être dans son lit et elle détestait la broderie. Mais elle devait veiller et c’était la seule façon d’échapper à une conversation avec Chesmal. Enfin, ce que Chesmal appelait une conversation. D’une incroyable arrogance, la sœur jaune, à l’autre bout de la pièce, se penchait sur sa propre broderie, les yeux plissés. Dès que quelqu’un saisissait une aiguille, semblait-elle croire, c’était parce qu’elle partageait sa passion.
Cela dit, si Chesmal se levait – Asne en était certaine – elle ne tarderait pas à l’accabler de récits vantant son importance. Depuis la disparition de Moghedien, elle avait entendu au moins vingt fois l’histoire où Chesmal soumettait Tamra Ospenya à la question. Et celle où elle convainquait les sœurs rouges d’assassiner Sierin Vayu juste avant qu’elle la fasse arrêter, elle avait fini par la savoir par cœur. À en croire Chesmal, elle avait sauvé l’Ajah Noir à elle seule, et elle entendait s’en vanter jusqu’à la fin des temps.
Non contents d’être ennuyeux à mourir, ces monologues étaient dangereux. Et même mortels, si le Conseil Suprême en avait vent.
Étouffant un nouveau bâillement, Asne tendit le cou pour mieux voir puis enfonça son aiguille dans le canevas tendu à craquer. En grossissant le corps du rouge-gorge, le défaut des ailes se verrait peut-être moins.
Le cliquetis de la serrure incita les deux femmes à lever la tête. Les domestiques avaient appris à ne pas les déranger, et à cette heure, le couple de propriétaires devait déjà dormir. Unie au saidar, Asne prépara un tissage assez fort pour carboniser un intrus en un clin d’œil.
L’aura du Pouvoir enveloppa aussi Chesmal. Si une personne indésirable entrait dans la pièce, elle le regretterait. Pas longtemps, car elle ne vivrait pas assez pour ça…
C’était Eldrith, ses gants à la main et son manteau sombre encore sur les épaules. Dessous, la sœur marron rondelette portait une robe tout aussi sombre et sans fioritures. Asne abominait les tenues ordinaires, mais elles devaient éviter d’attirer l’attention. En revanche, les vêtements quelconques convenaient très bien à Eldrith.
Elle s’immobilisa, écarquilla les yeux et soupira :
— Quel accueil… Vous vous attendiez à qui ?
Après avoir jeté ses gants sur un guéridon, Eldrith s’avisa qu’elle portait encore son manteau. Ouvrant la broche qui tenait le col serré, elle se défit du vêtement et le jeta sur le dossier d’une chaise.
L’aura du saidar dissipée autour d’elle, Chesmal fit pivoter son tambour à broder pour pouvoir se lever. Avec son air austère, elle paraissait plus grande que d’habitude, et ce n’était pas une petite femme. Malgré son apparence sévère, elle avait brodé sur sa toile un parterre de fleurs multicolores qui aurait été ravissant dans un jardin.
— Où étais-tu, Eldrith ? demanda-t-elle.
Dominant ses compagnes par la taille, Eldrith était en outre leur chef – selon la volonté de Moghedien – mais Chesmal s’en fichait comme d’une guigne.
— Tu étais censée rentrer dans l’après-midi et nous sommes au milieu de la nuit.
— J’ai perdu la notion du temps, répondit Eldrith, perdue dans ses pensées. Ma dernière visite à Caemlyn remonte à très longtemps, et la Cité Intérieure est fascinante. En plus, j’ai dîné dans une merveilleuse auberge dont je me souvenais… Mais à l’époque, je dois l’avouer, elle n’était pas truffée de sœurs. Cela dit, personne ne m’a reconnue.
Regardant sa broche comme si elle se demandait d’où elle pouvait bien sortir, la sœur marron la rangea dans sa bourse.
— Perdu la notion du temps…, répéta Chesmal, les mains croisées sur le ventre. (Peut-être pour ne pas les nouer autour du cou d’Eldrith.) Perdu la notion du temps…
Eldrith sursauta comme si elle venait de remarquer qu’on lui parlait.
— Tu as eu peur que Kennit m’ait une fois de plus retrouvée ? Depuis Samara, tu peux me croire, je fais tout ce qu’il faut pour occulter le lien.
Parfois, Asne se demandait si la constante distraction d’Eldrith n’était pas un leurre. Une personne si peu consciente du monde qui l’entourait n’aurait pas survécu si longtemps. Cela dit, par manque de concentration, la sœur marron avait plusieurs fois grillé sa couverture avant leur arrivée à Samara. Du coup, son Champion, Kennit, avait retrouvé sa trace.