Moghedien leur ayant ordonné d’attendre son retour, les sœurs s’étaient cachées pendant les émeutes, après son départ, tandis que les hordes du soi-disant Prophète se déplaçaient vers le sud de l’Amadicia. Bref, elles étaient restées dans cette ville en ruine longtemps après qu’Asne eut acquis la certitude que Moghedien les avait abandonnées.
La sœur fit la grimace à ce souvenir. L’arrivée de Kennit à Samara avait heureusement sonné l’heure du départ. Convaincu que son Aes Sedai était une meurtrière, et la soupçonnant d’appartenir à l’Ajah Noir, le Champion d’Eldrith était résolu à la tuer, quelles que soient les conséquences pour lui. Assez logiquement, Eldrith n’avait pas eu envie d’encaisser lesdites conséquences dans le sens inverse. Du coup, elle avait refusé qu’on tue le fichu Champion, ce qui laissait une seule solution : la fuite. Eldrith avait alors souligné que Caemlyn était leur unique espoir…
— As-tu appris quelque chose ? demanda poliment Asne à la sœur marron.
Chesmal était une crétine. Si perturbé que soit le monde, tout finirait par s’arranger. D’une façon ou d’une autre…
— Pardon ? Non, rien… Sauf que la sauce aux poivrons était moins bonne que dans mes souvenirs. Qui remontent à cinquante ans, dois-je préciser…
Asne ravala un soupir. Après tout, il était peut-être temps qu’Eldrith ait un accident.
La porte s’ouvrit pour laisser passer Temaile, silencieuse et furtive comme à son habitude. La petite sœur grise au visage de renard avait jeté sur ses épaules une robe de chambre brodée de lions qui béait sur le devant, révélant un déshabillé crème qui dévoilait plus de choses qu’il n’en cachait. À une main, elle portait un bracelet composé d’anneaux de verre torsadé. Du verre ? En apparence en tout cas, mais qu’aucun marteau n’aurait pu briser.
— Tu étais en Tel’aran’rhiod, dit Eldrith, les yeux rivés sur le ter’angreal.
Un ton neutre et égal… Toutes les sœurs avaient peur de Temaile depuis que Moghedien les avait forcées à voir la triste fin de Liandrin.
En quelque cent trente ans, depuis qu’elle portait le châle, Asne avait tué ou torturé un nombre incalculable de personnes. Pourtant, l’enthousiasme à la tâche de Temaile l’avait impressionnée.
Alors qu’elle surveillait la nouvelle venue du coin de l’œil, Chesmal se léchait nerveusement les lèvres – un tic dont elle ne se rendait sûrement pas compte.
Asne rentra vivement sa langue dans sa bouche et serra les dents en espérant que personne n’avait remarqué qu’elle faisait de même.
— Nous étions d’accord pour ne pas utiliser ces artefacts, reprit Eldrith sur un ton presque implorant. Je suis sûre que c’est Nynaeve qui a blessé Moghedien. Si cette maudite femme peut dominer une Élue en Tel’aran’rhiod, quelles chances aurions-nous contre elle ?
Eldrith se tourna vers Chesmal et Asne et prit un ton menaçant :
— Vous étiez au courant ? demanda-t-elle.
Chesmal écarquilla les yeux d’indignation et Asne devint l’incarnation de l’innocence injustement accusée. En réalité, elle savait, comme Chesmal, mais qui aurait été assez fou pour contrarier Temaile ? Eldrith elle-même, si elle avait été présente au moment des faits, se serait contentée d’une protestation symbolique.
Temaile savait très exactement quel effet elle faisait aux trois autres sœurs. Pendant le sermon d’Eldrith, elle aurait dû baisser humblement la tête, puis s’excuser après. Au lieu de ça, elle souriait – sans joie, et sans que son regard s’adoucisse le moins du monde.
— Tu avais raison, Eldrith, lâcha-t-elle. Elayne est bien venue ici et Nynaeve l’accompagne, comme tu l’avais prédit. Je les ai vues ensemble, et il semble clair qu’elles résident toutes les deux au palais.
— Bien…, fit Eldrith, frémissante sous le regard de Temaile. Oui, bien…
Elle s’humidifia les lèvres et sautilla presque sur place.
— Même ainsi, tant que nous serons incapables de les atteindre à travers toutes ces Naturelles…
— Elayne et Nynaeve sont elles-mêmes des Naturelles, rappela Temaile en se laissant tomber sur une chaise.
Elle durcit le ton. Pas comme si elle dirigeait le groupe, mais pas bien loin quand même.
— Trois sœurs seulement nous menacent et nous pouvons les éliminer. En prime, nous aurons peut-être Elayne et Nynaeve.
Les mains sur les accoudoirs de sa chaise, Temaile se pencha en avant. Tenue négligée ou non, elle ne perdait rien de son autorité. D’instinct, Eldrith recula.
— Sinon, que ferions-nous ici, Eldrith ? C’est pour ça que nous sommes venues.
Aucune sœur ne trouva quelque chose à redire. Dans leur sillage, les sœurs laissaient une série d’échecs – à Tear et à Tanchico – qui risquait de leur coûter la vie si le Conseil Suprême leur mettait la main dessus.
Sauf si elles avaient un des Élus pour protecteur… Et si Moghedien avait tant tenu que ça à capturer Nynaeve, un autre Élu serait peut-être intéressé. La vraie difficulté, ce serait d’en dénicher un à qui présenter leur projet. À part Asne, personne ne semblait avoir réfléchi à cet aspect du problème.
— Elayne et Nynaeve n’étaient pas seules, annonça Temaile, l’air presque ennuyée. Des gens espionnaient nos deux Acceptées. Un homme qui s’est laissé apercevoir et quelqu’un que je n’ai pas réussi à voir.
La sœur eut un éclat de rire dépité.
— Pour ne pas être vue, j’ai dû rester cachée derrière une colonne. Tu devrais être contente, Eldrith… Que personne ne m’ait vue, je veux dire. Alors, ça te comble de satisfaction ?
D’indignation, Eldrith faillit bafouiller quand elle exprima son mécontentement.
Asne sentit que ses quatre Champions approchaient davantage. Depuis Samara, elle avait cessé de se « masquer ». Des quatre, seul Powl était un Suppôt des Ténèbres, mais les autres croyaient tout ce qu’elle leur disait et lui obéissaient aveuglément. Sauf absolue nécessité, elle devrait dissimuler leur présence aux trois autres sœurs. Cela dit, elle tenait à avoir des hommes armés sous la main. Les muscles et l’acier pouvaient toujours servir. Et si les choses tournaient mal, elle pourrait sortir le long bâton cannelé que Moghedien n’avait pas si bien caché que ça…
Dans le salon, la lumière de l’aube grisâtre dissipait à peine les ombres. D’habitude, à cette heure, dame Shiaine dormait encore. Mais ce matin, elle s’était levée et habillée alors qu’il faisait encore noir.
Dame Shiaine, c’était son identité, désormais. Mili Skane, la fille d’un sellier, n’était plus qu’un lointain souvenir. Pour tout ce qui comptait, elle était bel et bien dame Shiaine Avharin, et il en était ainsi depuis des années.
Ruiné, le seigneur Willim Avharin avait dû vivre dans une ferme décatie qu’il n’avait pas les moyens d’entretenir. Avec sa fille unique, dernière enfant d’une lignée décadente, il s’était confiné à la campagne, là où il pouvait cacher sa déchéance. Aujourd’hui, le père et la fille pourrissaient dans un trou, non loin de la ferme, et il n’y avait plus qu’une seule dame Avharin. Et si sa grande maison n’était pas tout à fait un manoir, elle avait quand même appartenu à une négociante prospère. Elle aussi morte depuis longtemps, après avoir légué toute sa fortune à son « héritière ».
Dans ce fief, les meubles étaient de qualité, les tapis se révélaient moelleux, les tapisseries et même les coussins étaient en fils d’or et des flammes crépitaient dans une grande cheminée en marbre veiné de bleu. Sur le manteau, Shiaine avait fait graver le Cœur et la Main de la maison Avharin.
— Encore du vin, ma fille, ordonna Shiaine.
Falion accourut et remplit le gobelet de sa maîtresse de vin épicé encore chaud. La livrée de servante ornée d’un Cœur Rouge et d’une Main d’Or lui allait très bien. Son long visage figé, elle courut reposer la carafe sur un cabinet à liqueurs et reprit son poste près de la porte.